{"id":1685,"date":"2025-05-17T07:38:06","date_gmt":"2025-05-17T05:38:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/?post_type=chapter&#038;p=1685"},"modified":"2025-11-24T22:32:16","modified_gmt":"2025-11-24T21:32:16","slug":"2-1kodjovi2025","status":"web-only","type":"chapter","link":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/texte\/2-1kodjovi2025\/","title":{"rendered":"La probl\u00e9matique de l\u2019\u00e9nonciation dans le n\u00e9o-r\u00e9cit d\u2019esclaves chez Kangni Alem"},"content":{"raw":"<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Introduction<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">La litt\u00e9rature africaine, port\u00e9e par les \u00e9crivain\u00b7es avant-gardistes et ceux et celles du mouvement de la n\u00e9gritude, a esquiv\u00e9 la m\u00e9moire de l\u2019esclavage transatlantique en s\u2019\u00e9mancipant progressivement de la \u00ab litt\u00e9rature coloniale \u00bb dans laquelle les auteur\u00b7trices de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration se sont longtemps cantonn\u00e9\u00b7es. Au lendemain des ind\u00e9pendances, un certain nombre d\u2019auteurs contemporains, convaincus de leur mission, vont \u00e9crire dans l\u2019ultime but d\u2019exhumer la vieille th\u00e9matique de l\u2019esclavage, faisant ainsi \u00e9merger les \u00ab n\u00e9o-r\u00e9cits d\u2019esclaves \u00bb dans un contexte in\u00e9dit qualifi\u00e9 de guerre des m\u00e9moires. Dans ce contexte, \u00e9crire un article pour expliquer cette r\u00e9manence dans <em>Esclaves<\/em> et <em>Les Enfants du Br\u00e9sil <\/em>(d\u00e9sormais <em>Escl<\/em>, <em>L.E.B.<\/em>) de Kangni Alem peut sembler \u00eatre une gageure. D\u2019o\u00f9 le sujet\u00a0: \u00ab\u00a0La probl\u00e9matique de l\u2019\u00e9nonciation dans le n\u00e9o-r\u00e9cit d\u2019esclaves chez Kangni Alem\u00a0<em>\u00bb.<\/em> Par quels moyens Kangni Alem aborde-t-il la m\u00e9moire de l\u2019esclavage entre l\u2019Afrique et le Br\u00e9sil? Comment ces espaces structurent-ils le discours sur l\u2019esclavage transatlantique? Comment, \u00e0 travers une richesse documentaire exceptionnelle, Kangni Alem revisite-t-il la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re en m\u00ealant reconstitution historique et transgression, et en faisant de la narration polyphonique et de l\u2019hybridit\u00e9 linguistique des outils de confrontation entre discours dominants et voix marginalis\u00e9es?<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Cet article propose d\u2019abord d\u2019analyser la mani\u00e8re dont Kangni Alem repr\u00e9sente l\u2019esclavage et ses h\u00e9ritages, par rapport aux lieux et vestiges m\u00e9moriaux, entre m\u00e9moire et transgression dans une \u00e9nonciation postcoloniale, \u00e0 travers <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em> Ensuite, dans une perspective sociocritique inspir\u00e9e des travaux de Claude Duchet et Patrick Maurus, qui d\u00e9montrent la d\u00e9pendance du roman \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 sociohistorique ant\u00e9rieure et ext\u00e9rieure (2011, p. 84), nous examinerons les discours sociaux en jeu dans ces romans, incarn\u00e9s par des personnages comme Francisco F\u00e9lix de Souza ou Candinho Santana, qui mettent en lumi\u00e8re la complexit\u00e9 des rapports de pouvoir et la persistance des traumatismes li\u00e9s \u00e0 la traite. Enfin, nous \u00e9tudierons la m\u00e9diation entre le texte et la soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 l\u2019usage d\u2019anachronismes et d\u2019une langue hybride brouille les fronti\u00e8res temporelles pour r\u00e9inscrire l\u2019histoire dans une dynamique postcoloniale et interculturelle.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\">Une \u00e9nonciation postcoloniale entre m\u00e9moire et transgression<\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">La fiction romanesque de Kangni Alem fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 plusieurs aspects de l\u2019esclavage transatlantique, notamment l\u2019histoire, les figures, les lieux et les vestiges m\u00e9moriaux. Dans <em>Escl<\/em> (2009) et <em>L.E.B.<\/em> (2017), l\u2019auteur tisse une narration qui transcende la pure imagination pour s\u2019ancrer dans une r\u00e9alit\u00e9 historique et m\u00e9morielle. Cette section explore cette approche postcoloniale \u00e0 travers trois axes : les r\u00e9f\u00e9rences historiques et leur ancrage dans la traite n\u00e9gri\u00e8re, les figures historiques majeures comme Adandozan et Gankp\u00e8, et l\u2019\u00e9vocation de Francisco F\u00e9lix de Souza et Sylvanus Olympio dans une perspective \u00e0 la fois r\u00e9f\u00e9rentielle et fictionnelle.<\/p>\r\n\r\n<h3 style=\"text-align: justify\">Les r\u00e9f\u00e9rences historiques : une reconstitution de la traite n\u00e9gri\u00e8re<\/h3>\r\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019esclavage transatlantique constitue la toile de fond des deux \u0153uvres romanesques de Kangni Alem, anim\u00e9 par le d\u00e9sir de rem\u00e9morer l\u2019histoire et les figures h\u00e9ro\u00efques du syst\u00e8me esclavagiste mis en place par l'Occident. Dans <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em>, l\u2019auteur narre des histoires dont la nature est loin d\u2019\u00eatre une pure imagination. Au contraire, ses romans t\u00e9moignent du commerce transatlantique des esclaves, pratiqu\u00e9 au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle par la colonie br\u00e9silienne dans ses rapports avec les pays c\u00f4tiers, notamment le Togo, le B\u00e9nin, le Ghana et le Nigeria. L\u2019intrigue rend compte de la mani\u00e8re particuli\u00e8re et vraisemblable dont Kangni Alem reconstruit ce trafic des Noir\u00b7es. D\u00e8s l\u2019incipit de <em>L.E.B.<\/em>, il signale le caract\u00e8re r\u00e9el et scientifique de son r\u00e9cit : \u00ab Je pr\u00e9cise que j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 ce r\u00e9cit \u00e0 partir du rapport \u00e9tabli le 2 janvier 1842 par le capitaine Stella R\u00e9gis de la police maritime de Fremantle, Australie, sur d\u00e9position du t\u00e9moin et unique survivant au naufrage du James Mathew, Monsieur Fortuleza Barbarosa \u00bb (<em>L.E.B<\/em>, p. 9). Selon d\u2019autres pr\u00e9cisions dans <em>Escl<\/em>, on apprend que :<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">Le James Matthew est un bateau \u00e0 l\u2019histoire bien mouvement\u00e9e. Au d\u00e9part, c\u2019\u00e9tait un navire n\u00e9grier qui faisait son commerce \u00e0 travers l\u2019Atlantique sous un nom presque innocent, le Don Francisco; il appartenait alors \u00e0 un n\u00e9gociant portugais, un certain Francisco F\u00e9lix de Souza, aventurier aux dents longues install\u00e9 \u00e0 Wijda, sur la c\u00f4te des Esclaves (<em>Escl<\/em>, p. 157).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">D\u2019une part, dans une perspective autor\u00e9f\u00e9rentielle et m\u00e9tadiscursive, l\u2019auteur atteste qu\u2019<em>Escl<\/em> est une \u0153uvre r\u00e9f\u00e9rentielle de l\u2019histoire des esclaves noir\u00b7es d\u00e9port\u00e9s au Br\u00e9sil. En expliquant aux descendants Djibril et Santana l\u2019histoire de leurs origines, Velasquez, personnage de <em>L.E.B.<\/em>, fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 <em>Escl<\/em> : \u00ab Ce livre, jeunes gens, est la clef de l\u2019histoire. Il raconte mieux que moi la vie de vos anc\u00eatres. Il est la somme, l\u2019itin\u00e9raire dans le Nouveau Monde de vos anc\u00eatres respectifs. <em>Esclaves<\/em>, voici l\u2019histoire des Djibril et des Santana \u00bb (<em>L.E.B<\/em>, p. 157). Aussi leur dit-il que \u00ab\u00a0c\u2019est un roman taill\u00e9 sur mesure pour vous, <em>Esclaves. <\/em>Son auteur; un certain K. A. \u00bb (<em>L.E.B<\/em>, p. 158). Ces romans se caract\u00e9risent par des r\u00e9cits et des \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus par les esclaves noir\u00b7es d\u00e9port\u00e9\u00b7es de l\u2019Afrique vers le Br\u00e9sil, jug\u00e9s essentiels par le h\u00e9ros-narrateur Candinho Santana, qui entreprend un voyage sur les traces de ses a\u00efeux, \u00ab ceux des n\u00f4tres qui y ont v\u00e9cu au temps trouble des caravelles voleuses d\u2019\u00e2me et de corps \u00bb (<em>L.E.B<\/em>, p. 12).<\/p>\r\n\r\n<h3 style=\"text-align: justify\">Les figures historiques du Dahomey : Adandozan et Gankp\u00e8<\/h3>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Parmi les personnages de l\u2019\u0153uvre romanesque de Kangni Alem, certains sont de v\u00e9ritables figures historiques. D\u2019abord, le roi Adandozan, digne fils du Dahomey, succ\u00e9da \u00e0 son p\u00e8re, le sixi\u00e8me roi Daa Agongglo, qui le choisit comme h\u00e9ritier. Durant son r\u00e8gne, il d\u00e9fendait les int\u00e9r\u00eats de son peuple et s\u2019opposait au syst\u00e8me esclavagiste. Le narrateur rapporte : \u00ab Cela fait vingt et un ans, dit le roi, qu\u2019il est sur le tr\u00f4ne de ses anc\u00eatres, vingt et un ans qu\u2019il essaye d\u2019expliquer aux Portugais de fermer le fort n\u00e9grier que dirige le se\u00f1or Francisco F\u00e9lix de Souza afin d\u2019adresser un signal fort \u00e0 tous les marchands d\u2019esclaves : le temps de vendre les \u00eatres humains est r\u00e9volu \u00bb (<em>Escl<\/em>, p. 53). Cependant, apr\u00e8s une tentative d\u2019empoisonnement \u00e9chou\u00e9e orchestr\u00e9e par Francisco F\u00e9lix de Souza, Gankp\u00e8 et le ma\u00eetre des rituels, Adandozan fut humili\u00e9 publiquement et destitu\u00e9 par Gankp\u00e8, soutenu par de Souza. Le narrateur pr\u00e9cise \u00e0 cet effet que<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">la mont\u00e9e au pouvoir de Gankp\u00e9 pouvait devenir effective. Le soir m\u00eame de la destitution de l\u2019ancien roi eut lieu l\u2019intronisation du nouveau souverain du Danhom\u00e9. Une heure apr\u00e8s la c\u00e9r\u00e9monie, apprit-on au roi rel\u00e9gu\u00e9 dans un coin du palais, Gu\u00e9zo, le Buffle encorn\u00e9 comme il se proclama, le nouveau roi du Danhom\u00e9 envoya une ambassade \u00e0 son ami Chacha qu\u2019il nommait vice-roi de Ouidah, \u00e0 vie (Escl., p. 108).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Ce r\u00f4le est corrobor\u00e9 par Adrien Djivo :<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">Succ\u00e9dant \u00e0 son p\u00e8re en 1797, le prince Akakpo, sous le nom d\u2019Adandozan, semble se donner pour objectif de lib\u00e9rer le royaume de certaines contraintes [\u2026]. Adandozan n\u2019appr\u00e9cie pas non plus la traite n\u00e9gri\u00e8re, trouvant que le pays pouvait tirer meilleur profit de la main-d\u2019\u0153uvre repr\u00e9sent\u00e9e par les captifs de guerre si on l\u2019utilise \u00e0 cultiver la terre (1978, p. 21-22).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">D\u2019autre part, Gankp\u00e8, fils de Na Agontim\u00e9, une \u00e9pouse du roi Agonglo, fut un guerrier redoutable sous Adandozan avant de nourrir des ambitions personnelles. Tr\u00e8s ambitieux, il \u00e9vince son fr\u00e8re pour devenir roi du Dahomey, comme l\u2019indique son nom : \u00ab T\u00f4t ou tard, ce jour (de march\u00e9) tant attendu finira par s\u2019animer \u00bb (Djivo, 1978, p. 21-22). Contrairement \u00e0 Adandozan, Gankp\u00e8 est ouvert \u00e0 la traite n\u00e9gri\u00e8re, collaborant discr\u00e8tement avec Francisco F\u00e9lix de Souza : \u00ab Le roi avait fait des remontrances presque paternelles, mais acerbes \u00e0 Gankp\u00e9, que des rumeurs accusaient de fournir des esclaves \u00e0 Chacha. Le prince avait ni\u00e9 toutes ces accusations, les mettant au compte de la jalousie et de la m\u00e9chancet\u00e9 naturelle des conseillers du roi \u00bb (<em>Escl<\/em>, p. 54).<\/p>\r\n\r\n<h3 style=\"text-align: justify\">Francisco F\u00e9lix de Souza et Sylvanus Olympio : entre r\u00e9alit\u00e9 et fiction<\/h3>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Kangni Alem retrace \u00e9galement la vie de Francisco F\u00e9lix de Souza (1754-1849), surnomm\u00e9 Chacha, un marchand d\u2019esclaves br\u00e9silien qui \u00ab d\u00e9barqua ce matin de juillet 1788 sur la plage de Gl\u00e9hu\u00e9, fatigu\u00e9, mal nourri durant la travers\u00e9e \u00bb (<em>Escl<\/em>, p.\u00a037). Install\u00e9 dans le golfe du B\u00e9nin, il dirigeait au d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle le commerce des esclaves depuis un comptoir portugais n\u00e9glig\u00e9 \u00e0 Gl\u00e9hu\u00e9. Sous Adandozan, roi antiesclavagiste, il fut emprisonn\u00e9, mais avec l\u2019appui de Gankp\u00e8, avec qui il conclut un pacte de sang, il retrouva la libert\u00e9 et devint vice-roi de Ouidah apr\u00e8s la destitution d\u2019Adandozan.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Enfin, Kangni Alem fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Sylvanus Olympio et \u00e0 son p\u00e8re, Epiphanio Elpidio Olympio. Sylvanus Olympio (1902-1963), premier pr\u00e9sident du Togo, est issu d\u2019une lign\u00e9e marqu\u00e9e par l\u2019histoire esclavagiste : son p\u00e8re, Epiphanio (1873-1968), riche commer\u00e7ant, \u00e9tait n\u00e9 d\u2019une princesse yoruba et de Francisco da Silva Olympio, un Br\u00e9silien qui r\u00e9cup\u00e9rait des esclaves \u00e0 Agou\u00e9 pour les \u00e9lever. Dans l\u2019\u0153uvre de Kangni Alem, cependant, l\u2019auteur inverse l\u2019ordre g\u00e9n\u00e9alogique : Sylvanus porte le nom de son p\u00e8re, Epiphanio celui de son grand-p\u00e8re, et le grand-p\u00e8re est nomm\u00e9 F\u00e9lix Santana. Cette permutation volontaire refl\u00e8te une strat\u00e9gie de dissimulation identitaire, donnant l\u2019impression que les personnages sont des cr\u00e9ations fictionnelles inspir\u00e9es de figures r\u00e9elles, plut\u00f4t que leurs exacts reflets historiques. Ainsi, l\u2019auteur joue sur la fronti\u00e8re entre m\u00e9moire et transgression, m\u00ealant r\u00e9alit\u00e9 et invention pour enrichir son propos postcolonial.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\">Lieux de m\u00e9moire : vestiges mat\u00e9riels et \u00e9v\u00e9nements immat\u00e9riels<\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 travers son \u0153uvre, Kangni Alem s\u2019attache \u00e0 pr\u00e9server la m\u00e9moire des lieux et des objets li\u00e9s \u00e0 la traite n\u00e9gri\u00e8re, menac\u00e9s de disparition progressive, afin de les p\u00e9renniser et de les ancrer d\u00e9finitivement dans le souvenir collectif. Dans les deux romans de notre corpus, <em>Escl <\/em>et <em>L.E.B.<\/em>, l\u2019auteur met en lumi\u00e8re des sites de m\u00e9moire majeurs associ\u00e9s \u00e0 l\u2019esclavage transatlantique. Cette section explore ces lieux-vestiges mat\u00e9riels et les \u00e9v\u00e9nements immat\u00e9riels qui leur sont li\u00e9s, en les r\u00e9partissant en trois sous-parties : les comptoirs esclavagistes, les vestiges sacr\u00e9s et rituels, et les lieux de vente et de patrimonialisation.<\/p>\r\n\r\n<h3 style=\"text-align: justify\">Les comptoirs esclavagistes : des sites de capture et de commerce<\/h3>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Kangni Alem \u00e9voque les comptoirs et sites c\u00f4tiers o\u00f9 s\u2019install\u00e8rent les compagnies esclavagistes, des lieux o\u00f9 les captif\u00b7ves \u00e9taient vendu\u00b7es par leurs propres fr\u00e8res, puis baptis\u00e9\u00b7es et marqu\u00e9\u00b7es au fer par les seigneurs blancs. Plusieurs de ces espaces, situ\u00e9s dans le golfe du B\u00e9nin, sont mentionn\u00e9s dans les deux romans, par exemple dans <em>Escl<\/em> : \u00ab le fort de Gl\u00e9hu\u00e9 \u00bb (p. 60), \u00ab le site de Porto-S\u00e9guro \u00bb (p. 123), \u00ab\u00a0Woodhouse \u00bb (p. 188), \u00ab l\u2019\u00eele portugaise de S\u00e3o Tom\u00e9 \u00bb (p. 126), et \u00ab le fort portugais d\u2019Elmina sur le territoire des Accra et des Fanti \u00bb (p. 60). Ces comptoirs incarnent les premi\u00e8res \u00e9tapes de la traite, o\u00f9 la violence et la d\u00e9shumanisation s\u2019exer\u00e7aient.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Un exemple significatif est celui de Woodhouse, d\u00e9crit lors d\u2019une visite de Santana Candinho et Djibril chez Vel\u00e0zquez. Ce dernier explique :<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Les lieux appartiennent \u00e0 la famille de Malo-Mercedes, lui-m\u00eame descendant de M. Wood, un n\u00e9gociant anglais install\u00e9 sur ces terres depuis la seconde moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle [\u2026] cette maison est une preuve de l\u2019histoire violente que nos anc\u00eatres ont subie sur la c\u00f4te. J\u2019esp\u00e8re que ce site sera revaloris\u00e9 un jour [\u2026] ici, en plein XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e une grande partie de la traite clandestine entre le Br\u00e9sil, Cuba et les souverains de la c\u00f4te des esclaves (<em>L.E.B.<\/em>, p. 66-67).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Ces lieux, t\u00e9moins mat\u00e9riels d\u2019une histoire douloureuse, sont ainsi mis en r\u00e9cit pour en souligner l\u2019importance m\u00e9morielle.<\/p>\r\n\r\n<h3 style=\"text-align: justify\">Les vestiges sacr\u00e9s et les rituels de l\u2019oubli<\/h3>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Outre les comptoirs, Kangni Alem met en exergue des vestiges sacr\u00e9s associ\u00e9s aux rituels impos\u00e9s aux esclaves avant leur embarquement. Parmi ceux-ci, \u00ab l\u2019arbre de l\u2019oubli \u00bb et \u00ab le puits de bain de purification \u00bb occupent une place centrale. Ces lieux servaient \u00e0 des pratiques visant \u00e0 effacer l\u2019identit\u00e9 des captif\u00b7ves. Vel\u00e0zquez l\u2019explique \u00e0 Santana Candinho et Djibril : \u00ab Les esclaves razzi\u00e9s \u00e9taient entass\u00e9s ici dans la chambre que j\u2019occupe d\u00e9sormais, avant leur embarquement. Il y a un vieux puits dans la for\u00eat-galerie, je vous montrerai plus tard, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on les lavait une derni\u00e8re fois \u00bb (<em>L.E.B.<\/em>, p. 66-67). Quant \u00e0 l\u2019arbre de l\u2019oubli, Ana Lucia Araujo pr\u00e9cise : \u00ab Les esclaves m\u00e2les devaient tourner neuf fois et les femmes sept fois autour de l\u2019arbre de l\u2019oubli. Ces tours \u00e9tant accomplis, les esclaves \u00e9taient cens\u00e9s devenir amn\u00e9siques \u00bb (2007, p. 179). Cet effacement symbolique est illustr\u00e9 par le personnage de Miguel, incapable de se souvenir de son nom africain lorsqu\u2019il est interrog\u00e9 par Sule : \u00ab Il y eut un vide dans sa t\u00eate. Il ne sut plus, sur le coup, quel \u00e9tait son nom d\u2019antan [\u2026] sa m\u00e9moire s\u2019\u00e9tait enlis\u00e9e dans un sable fin de bord d\u2019oc\u00e9an, sur une plage o\u00f9 on l\u2019avait fait tourner neuf fois autour de l\u2019arbre dit de l\u2019Oubli \u00bb (<em>Escl<\/em>, p. 141).<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Ces vestiges sacr\u00e9s, bien que mat\u00e9riels, sont indissociables des \u00e9v\u00e9nements immat\u00e9riels qu\u2019ils portent : des rituels con\u00e7us pour briser les liens des esclaves avec leur pass\u00e9 et leur culture, les r\u00e9duisant \u00e0 des \u00eatres sans volont\u00e9 de r\u00e9sistance.<\/p>\r\n\r\n<h3 style=\"text-align: justify\">Les lieux de vente et la patrimonialisation de la m\u00e9moire<\/h3>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Kangni Alem explore les lieux de vente des esclaves en Am\u00e9rique et leur transformation en sites de m\u00e9moire patrimoniaux. Les places des ench\u00e8res, comme \u00ab\u00a0Olinda \u00bb, o\u00f9 Miguel est revendu apr\u00e8s son arriv\u00e9e au Br\u00e9sil, illustrent cette \u00e9tape\u00a0: \u00ab Il fut pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 des interm\u00e9diaires qui l\u2019emmen\u00e8rent en charrette, en compagnie d\u2019un petit groupe de vingt esclaves, jusqu\u2019\u00e0 la localit\u00e9 voisine d\u2019Olinda o\u00f9 ils furent pr\u00e9sent\u00e9s aux ench\u00e8res \u00bb (<em>L.E.B.<\/em>, p. 135). Santana Candinho visite \u00e9galement des d\u00e9p\u00f4ts et march\u00e9s, tels que la place S\u00e3o Pedro \u00e0 Recife, d\u00e9crite comme l\u2019un des plus anciens \u00ab supermarch\u00e9s d\u2019esclaves \u00bb (<em>L.E.B.<\/em>, p. 97), ou encore un march\u00e9 o\u00f9 les captif\u00b7ves \u00e9taient parqu\u00e9\u00b7es apr\u00e8s le gavage (<em>L.E.B.<\/em>, p. 110).<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019auteur accorde aussi une attention particuli\u00e8re aux mus\u00e9es, qui jouent un r\u00f4le cl\u00e9 dans la conservation des vestiges de l\u2019esclavage. Santana Candinho d\u00e9couvre un mus\u00e9e agricole au Br\u00e9sil : \u00ab C\u2019\u00e9tait un petit mus\u00e9e dont le fonds, exclusivement consacr\u00e9 aux instruments aratoires, raconte l\u2019histoire des outils ayant accompagn\u00e9 le d\u00e9veloppement agricole du Br\u00e9sil depuis les temps de la colonie \u00bb (<em>L.E.B<\/em>., p. 56). Cette patrimonialisation est renforc\u00e9e par des initiatives comme celle \u00e9voqu\u00e9e par Dalva : \u00ab Tu ne veux pas le faire inscrire sur la liste UNESCO des patrimoines de l\u2019humanit\u00e9? \u00bb (<em>L.E.B.<\/em>, p. 74). Enfin, la ville de Bahia, et particuli\u00e8rement le quartier Pelourinho, est c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme un lieu embl\u00e9matique de l\u2019esclavage et de la r\u00e9silience africaine. Santana Candinho y rend hommage \u00e0 ses anc\u00eatres avant son d\u00e9part : \u00ab J\u2019ai dit adieux au Pelourinho dans une longue concentration, bais\u00e9 le sol de la Place en hommage \u00e0 mon anc\u00eatre Santana, et au n\u00e8gre Miguel \u00bb (<em>L.E.B.<\/em>, p.\u00a0144). Reconnu par l\u2019UNESCO en 1990, Pelourinho symbolise la m\u00e9moire vivante des souffrances et de la culture des esclaves.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong> Discours et m\u00e9moire de l\u2019esclavage : analyse sociocritique<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">En revisitant la m\u00e9moire de l\u2019esclavage dans une esth\u00e9tique du renouvellement et de la transgression, cette partie analyse les discours sociaux, la m\u00e9diation entre le texte et la soci\u00e9t\u00e9 ainsi que le positionnement du texte dans son contexte. <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em> sont examin\u00e9s comme des fictions historiques et m\u00e9morielles qui r\u00e9v\u00e8lent le r\u00f4le du discours et de la m\u00e9moire de l\u2019esclavage \u00e0 travers des strat\u00e9gies \u00e9nonciatives romanesques selon l\u2019approche sociocritique de Duchet et Maurus.<\/p>\r\n\r\n<h3 style=\"text-align: justify\">Discours sociaux en jeu dans le roman<\/h3>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans ses romans <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em>, Alem interroge de mani\u00e8re complexe et dynamique la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re et ses r\u00e9percussions sur les identit\u00e9s afro-descendantes. \u00c0 travers des narrations \u00e9clat\u00e9es et un langage hybride, l\u2019auteur propose une lecture critique de l\u2019histoire, en d\u00e9voilant les rouages de la domination et les r\u00e9sistances souvent occult\u00e9es par les r\u00e9cits officiels.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>Escl <\/em>par exemple, Kangni Alem revisite la m\u00e9moire de la traite (<em>Escl<\/em>, p. 11, 25, 130, 249) en exposant les tensions entre diff\u00e9rents acteurs de ce commerce inhumain. \u00c0 travers le personnage de Francisco F\u00e9lix de Souza, dit Chacha, n\u00e9gociant portugais, l\u2019auteur met en lumi\u00e8re la complicit\u00e9 entre certains Europ\u00e9ens et Africains dans le syst\u00e8me esclavagiste (<em>Escl<\/em>, p. 19-20). Le pouvoir local, incarn\u00e9 par des souverains et chefs de village, se trouve d\u00e9chir\u00e9 entre la pr\u00e9servation de son autorit\u00e9 et la soumission aux int\u00e9r\u00eats des n\u00e9griers. Une sc\u00e8ne marquante, celle du banquet entre le roi du Dahomey et Chacha (<em>Escl<\/em>, p. 41), illustre la complexit\u00e9 des rapports de domination, o\u00f9 avidit\u00e9 et d\u00e9pendance \u00e9conomique se m\u00ealent sous le signe du commerce triangulaire. Ce texte d\u00e9passe la simple reconstitution historique pour proposer une analyse critique des m\u00e9canismes de l\u00e9gitimation et d\u2019effacement, notamment \u00e0 travers le personnage de Miguel, un esclave d\u00e9racin\u00e9 (<em>Escl<\/em>, p. 115, 123, 130 et 140). Par cette d\u00e9marche, Alem inscrit son \u0153uvre dans une perspective sociocritique, o\u00f9 le texte devient un lieu de confrontation entre \u00ab discours dominants \u00bb (Brug\u00e8re, 2007, p. 35) et \u00ab contre-discours \u00e9mancipateurs \u00bb (Passeron, 2003, p. 104), comme le d\u00e9finit Claude Duchet.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>L.E.B.<\/em>, l\u2019auteur poursuit cette interrogation de la m\u00e9moire historique, mais dans un cadre diff\u00e9rent, celui de la soci\u00e9t\u00e9 afro-br\u00e9silienne contemporaine. Le personnage de Candinho Santana, arch\u00e9ologue sous-marin, part en qu\u00eate des traces du pass\u00e9 \u00e0 travers les \u00e9paves des bateaux n\u00e9griers <em>(L.E.B., p. 9)<\/em>. Cette exploration devient un pr\u00e9texte pour interroger la persistance des traumatismes li\u00e9s \u00e0 l\u2019esclavage et les tensions entre le devoir de m\u00e9moire et l\u2019occultation des faits historiques. Par le biais de la figure du Mal\u00ea, inspir\u00e9e des esclaves musulmans insurg\u00e9s \u00e0 Bahia en 1835, Alem donne voix \u00e0 une r\u00e9sistance longtemps marginalis\u00e9e. La r\u00e9volte avort\u00e9e des Mal\u00eas symbolise la lutte pour la libert\u00e9 et la difficult\u00e9 de transmettre cette m\u00e9moire, effac\u00e9e ou d\u00e9form\u00e9e\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">1835, racontait Vel\u00e2zquez comme s\u2019il y \u00e9tait, dans la ruelle de Mata-Porcos, sur la pente de la place Pelourinho, \u00e0 l\u2019ombre des \u00e9glises et des couvents catholiques, des esclaves \u00e9lev\u00e9s selon le Saint Koran, pr\u00eachaient la religion du Proph\u00e8te et montaient leurs fr\u00e8res de race contre les seigneurs blancs. Parmi eux, Miguel do Sacramento, n\u00e8gre immense et droit comme s\u2019il marchait sur des \u00e9chasses, toujours v\u00eatu d\u2019une longue tunique blanche [...]. Les M\u00e9tis et les autres Noirs le surnomm\u00e8rent Le Mal\u00ea, \u00e0 cause de sa foi musulmane (<em>L.E.B<\/em>., p. 33).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Le roman, bien plus qu\u2019un simple r\u00e9cit historique, adopte une narration \u00e9clat\u00e9e et un langage impr\u00e9gn\u00e9 de rythmes hybrides, brisant ainsi les fronti\u00e8res entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent. Kangni Alem propose une r\u00e9flexion critique sur la mani\u00e8re dont l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019esclavage continue de fa\u00e7onner les soci\u00e9t\u00e9s afro-descendantes, et ce, \u00e0 travers une \u00e9criture qui m\u00eale t\u00e9moignage, fiction et analyse.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Ainsi, dans ces deux romans, l\u2019\u00e9crivain d\u00e9ploie une lecture engag\u00e9e et plurielle de l\u2019histoire de la traite n\u00e9gri\u00e8re, en interrogeant les m\u00e9canismes de domination, les silences historiques et les voix dissidentes. Il offre une relecture de l\u2019histoire qui fait place aux r\u00e9sistances et \u00e0 la complexit\u00e9 des identit\u00e9s, tout en questionnant les narrations dominantes. Ces r\u00e9cits d\u00e9passent la simple \u00e9vocation du pass\u00e9 pour devenir des espaces d\u2019expression pour les voix minor\u00e9es, ce qui conf\u00e8re \u00e0 son \u0153uvre une dimension profond\u00e9ment sociocritique et \u00e9mancipatrice.<\/p>\r\n\r\n<h3 style=\"text-align: justify\">M\u00e9diation entre le texte et la soci\u00e9t\u00e9<\/h3>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em>, Kangni Alem interroge la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re et son h\u00e9ritage \u00e0 travers une m\u00e9diation complexe entre le texte et la soci\u00e9t\u00e9. Loin de se limiter \u00e0 une simple reconstitution historique, il inscrit ses r\u00e9cits dans une dynamique discursive o\u00f9 s\u2019affrontent les voix des dominants et des domin\u00e9s, questionnant ainsi la mani\u00e8re dont l\u2019histoire est racont\u00e9e et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e. Ces affrontements discursifs se manifestent par une polyphonie narrative, qui juxtapose les points de vue des esclavagistes, des souverains locaux, des r\u00e9sistants et des esclaves, chacun v\u00e9hiculant un discours social distinct.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>Escl<\/em>, la figure de Francisco F\u00e9lix de Souza, dit Chacha, incarne cette tension entre les discours dominants et les voix marginalis\u00e9es. Per\u00e7u comme un ma\u00eetre cynique, un homme pragmatique ou un opportuniste, il devient le symbole d\u2019un syst\u00e8me o\u00f9 les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques justifient l\u2019inhumanit\u00e9 du commerce des corps (<em>Escl<\/em>, p. 19). \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, les r\u00e9cits des esclaves, notamment celui de Miguel (<em>Escl<\/em>, p. 15), exposent la violence de l\u2019arrachement et l\u2019ali\u00e9nation culturelle impos\u00e9e par l\u2019esclavage, tout en offrant des espaces de r\u00e9sistance, qu\u2019elles soient spirituelles, langagi\u00e8res ou physiques. Alem refuse de figer son texte dans une posture purement documentaire; il brouille les rep\u00e8res temporels en int\u00e9grant des anachronismes volontaires et une langue hybride qui m\u00eale expressions vernaculaires, r\u00e9interpr\u00e9tations lexicales et tournures contemporaines. Cette distorsion temporelle, illustr\u00e9e par des r\u00e9f\u00e9rences qui vont au-del\u00e0 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, souligne la port\u00e9e actuelle du r\u00e9cit et rappelle que la m\u00e9moire de l\u2019esclavage reste un enjeu de discours et d\u2019interpr\u00e9tation, une analyse du discours au service de l\u2019analyse des pratiques sociales, selon les unit\u00e9s \u00ab\u00a0de production du sens discursif\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration, voire de reconstruction\u00a0\u00bb (Galatanu, 1998, p. 38) dans le tissu textuel du roman.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Le roman s\u2019inscrit ainsi dans une d\u00e9marche critique, qui interroge non seulement le pass\u00e9, mais aussi la mani\u00e8re dont il continue de structurer les repr\u00e9sentations du pr\u00e9sent.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>L.E.B.<\/em>, Kangni Alem adopte une approche similaire, mais dans un contexte diff\u00e9rent : celui de la soci\u00e9t\u00e9 afro-br\u00e9silienne contemporaine. Le personnage de Candinho Santana incarne cette qu\u00eate de m\u00e9moire (<em>L.E.B.<\/em>, p. 9, 115). \u00c0 travers l\u2019exploration des \u00e9paves des navires n\u00e9griers, il tente de redonner visibilit\u00e9 aux oubli\u00e9\u00b7es de l\u2019histoire. Cette qu\u00eate devient une m\u00e9taphore de la fouille des silences du pass\u00e9, un travail o\u00f9 l\u2019objectivit\u00e9 acad\u00e9mique est sans cesse mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve par l\u2019h\u00e9ritage affectif et identitaire qu\u2019il porte en lui. Parall\u00e8lement, les discours officiels, repr\u00e9sent\u00e9s par les institutions et les figures de pouvoir, cherchent \u00e0 encadrer cette m\u00e9moire en la r\u00e9duisant \u00e0 des objets d\u2019exposition, comme le montre la sc\u00e8ne de la conf\u00e9rence au Banco do Brasil, o\u00f9 l\u2019arch\u00e9ologue est confront\u00e9 \u00e0 une r\u00e9ception polie mais distante, r\u00e9v\u00e9lant la difficult\u00e9 d\u2019int\u00e9grer un r\u00e9cit douloureux dans la conscience collective. L\u2019usage de l\u2019anachronisme et de l\u2019invention linguistique, tout comme dans <em>Escl<\/em>, fait de <em>L.E.B. <\/em>une fiction engag\u00e9e qui questionne les r\u00e9cits dominants.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019usage de l\u2019anachronisme est le plus frappant dans <em>L.E.B<\/em>., o\u00f9 un objet technologiquement improbable pour un esclave de cette \u00e9poque, la photo de Miguel do Sacramento de 1820, est int\u00e9gr\u00e9 dans le pr\u00e9sent narratif de Candinho et Djibril. Cet anachronisme illustre comment le roman manipule le temps pour relier les g\u00e9n\u00e9rations et revitaliser la m\u00e9moire afro-br\u00e9silienne. En outre, toujours dans <em>L.E.B.<\/em>, Vel\u00e2zquez montre une collection\u00a0: m\u00e9lange des artefacts anciens (cha\u00eenes d\u2019esclaves, sagaies) avec des \u00e9l\u00e9ments modernes (h\u00e9lice de bateau), cr\u00e9ant un anachronisme dans la pr\u00e9sentation du pass\u00e9. Cet assemblage refl\u00e8te une m\u00e9moire collective d\u00e9sordonn\u00e9e, o\u00f9 les temporalit\u00e9s se t\u00e9lescopent, un effet narratif volontaire pour souligner la persistance du pass\u00e9 dans le pr\u00e9sent. D\u2019autres anachronismes ne font que renforcer l\u2019explication, et on peut multiplier les exemples, on sera toujours \u00e0 l\u2019\u00e9tape de la d\u00e9monstration.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Kangni Alem brouille les fronti\u00e8res entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, notamment lorsqu\u2019il fait se superposer les d\u00e9couvertes de Santana sur les archives de la r\u00e9volte des Mal\u00eas (<em>L.E.B<\/em>., p. 49), une insurrection d\u2019esclaves musulmans \u00e0 Bahia en 1835. \u00c0 travers ce processus, il r\u00e9v\u00e8le la persistance des traces de l\u2019esclavage dans les discours contemporains, tout en soulignant la fragmentation identitaire des personnages. Le m\u00e9lange des registres de langue, entre portugais, anglais, fran\u00e7ais et expressions vernaculaires africaines, accentue cette dynamique de d\u00e9construction de la m\u00e9moire historique<em>. <\/em>Dans<em> L.E.B.<\/em>, le m\u00e9tissage linguistique transpara\u00eet \u00e0 travers, d\u2019une part, la traduction ou non de certaines r\u00e9alit\u00e9s culturelles en langue br\u00e9silienne (\u00ab danser lambada, samba \u00bb; \u00ab batucada, cidade, feijoada, le kokada, l\u2019akra, l\u2019ablo, le sarabouya \u00bb p. 160) ou anglaise (\u00ab rock and roll \u00bb p. 144), \u00ab happy end \u00bb et \u00ab Parking \u00bb p. 136, \u00ab How to be a carioca \u00bb p. 78). D\u2019autre part on trouve de parfaites illustrations des langues vernaculaire et portugaise, car une vendeuse bahianaise s\u2019adresse \u00e0 Santan Candinho en m\u00ealant la langue gbe et le portugais :<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\"><span style=\"font-size: 1em\">\u00ab\u00a0Gare-toi, suppliai-je Alain \u00bb.<\/span><\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<span class=\"tight\" style=\"padding-left: 40px\">Je sortis de la voiture et sans r\u00e9fl\u00e9chir davantage, je l\u2019appelai m\u00e9caniquement.<\/span>\r\n\r\n<span class=\"tight\" style=\"padding-left: 40px\">\u00ab\u00a0Gawu\u2019 non !\u00a0\u00bb\u00a0<\/span>\r\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">La vendeuse du beignet se retourne et me r\u00e9pondit.<\/p>\r\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">\u00ab f\u1f78f\u1f79, vous voulez des beignets? \u00bb<\/p>\r\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">Elle avait parl\u00e9 gbe et portugais \u00e0 la fois, elle m\u2019avait appel\u00e9 f\u1f78f\u1f79, le mot d\u2019usage affectueux pour d\u00e9signer le mari, le fr\u00e8re, et l\u2019oncle \u00e0 la fois.<\/p>\r\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">Vous parlez gbe? lui demandai-je, une fois \u00e0 sa hauteur.<\/p>\r\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">- Non, c\u2019est quoi comme langue?<\/p>\r\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">- Une langue de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest.<\/p>\r\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">- Ah, Africano! je vous prenais pour un Am\u00e9ricano. Vous \u00eates donc un fr\u00e8re, je vous fais un prix. Vous voulez combien? \u00bb<\/p>\r\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">D\u00e9ception, elle avait donc parl\u00e9 un bout de ma langue sans savoir d\u2019o\u00f9 elle venait \u00bb (<em>L.E.B<\/em>, p. 119-120).<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans les deux romans, Kangni Alem ne se contente pas de raconter une histoire, il engage une d\u00e9marche qui d\u00e9construit et recompose le r\u00e9cit afin de r\u00e9v\u00e9ler les enjeux id\u00e9ologiques sous-jacents. \u00c0 travers une approche sociocritique, il interroge les m\u00e9canismes de construction et de transmission des r\u00e9cits historiques, notamment en ce qui concerne la traite n\u00e9gri\u00e8re, en montrant comment ces r\u00e9cits sont fa\u00e7onn\u00e9s par les rapports de pouvoir et les structures sociales dominantes. Cette perspective rejoint l\u2019analyse de Foucault (1969, p. 67), cit\u00e9 par Maingueneau (2021, p. 25), selon laquelle \u00ab [la] t\u00e2che consiste \u00e0 ne pas \u2013 \u00e0 ne plus \u2013 traiter les discours comme des ensembles de signes [...] mais comme des pratiques qui forment syst\u00e9matiquement les objets dont ils parlent \u00bb. En adoptant une telle approche, Kangni Alem ne se limite pas \u00e0 relater des faits, il met en \u00e9vidence la mani\u00e8re dont les discours historiques participent \u00e0 la construction du r\u00e9el et \u00e0 la perp\u00e9tuation des rapports de domination.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Par cette d\u00e9marche, l\u2019auteur offre une r\u00e9appropriation des voix minor\u00e9es et une contestation des r\u00e9cits officiels, mettant en lumi\u00e8re les tensions sociales qui traversent l\u2019histoire, et en particulier les m\u00e9moires marginalis\u00e9es. Cette d\u00e9construction des discours historiques se situe au c\u0153ur d\u2019une perspective de r\u00e9vision critique qui interroge non seulement le pass\u00e9 de la traite n\u00e9gri\u00e8re, mais aussi la mani\u00e8re dont cette m\u00e9moire, encore vivace, continue de structurer et d\u2019influencer les repr\u00e9sentations sociales contemporaines. En d\u00e9voilant les rapports de force qui sous-tendent ces r\u00e9cits et en mettant en lumi\u00e8re les luttes pour la reconnaissance des injustices historiques, Kangni Alem fait de ses \u0153uvres des instruments de r\u00e9flexion sur les discours sociaux actuels et sur leur capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9\u00e9crire et \u00e0 red\u00e9finir les traces laiss\u00e9es par le pass\u00e9 dans les consciences collectives.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em>, Kangni Alem inscrit ses r\u00e9cits dans une d\u00e9marche postcoloniale, revisit\u00e9e \u00e0 travers une perspective sociocritique qui interroge non seulement la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re, mais aussi les dynamiques de transmission et de r\u00e9appropriation des r\u00e9cits historiques. Dans ces deux chefs-d\u2019\u0153uvre, Kangni Alem ne t\u00e2che pas de relater les \u00e9v\u00e9nements du pass\u00e9, mais s\u2019engage dans une d\u00e9construction des discours dominants, mettant en lumi\u00e8re les rapports de pouvoir qui influencent la mani\u00e8re dont l\u2019histoire est \u00e9crite et racont\u00e9e. \u00c0 travers une construction narrative qui alterne les points de vue africains et europ\u00e9ens, il met en tension des discours oppos\u00e9s : celui des marchands d\u2019esclaves et des colons, qui justifient leur entreprise par des imp\u00e9ratifs \u00e9conomiques et id\u00e9ologiques, et celui des esclaves et des souverains locaux, pris dans un engrenage de r\u00e9sistance et de compromission. Ce jeu de perspectives est particuli\u00e8rement perceptible dans les dialogues entre Francisco F\u00e9lix de Souza (dit Chacha) et les autorit\u00e9s dahom\u00e9ennes dans <em>Escl<\/em>, o\u00f9 la rh\u00e9torique coloniale s\u2019affronte aux logiques de pouvoir africain, illustrant la complexit\u00e9 des interactions entre ces deux mondes.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019\u00e9clairage interculturel dans les deux romans repose sur une hybridation linguistique, oscillant entre un fran\u00e7ais classique, des expressions vernaculaires et des accents oraux, rappelant la tradition des griots dans <em>Escl<\/em>, et une langue hybride dans <em>L.E.B<\/em>., o\u00f9 les discours savants se m\u00ealent \u00e0 des fragments d\u2019archives et \u00e0 des expressions populaires (<em>L.E.B<\/em>., p. 49). Ce recours \u00e0 l\u2019oralit\u00e9 dans les r\u00e9cits de Miguel dans <em>Escl<\/em> ou de Ma Carnelia Esperan\u00e7a dans <em>L.E.B<\/em>., souligne la persistance de la m\u00e9moire populaire face \u00e0 la formalisation des archives historiques. \u00c0 travers cette hybridit\u00e9 linguistique, Kangni Alem donne voix aux m\u00e9moires marginalis\u00e9es et remet en question l\u2019uniformisation des r\u00e9cits historiques officiels, dans une d\u00e9marche de d\u00e9colonialit\u00e9 du savoir. La confrontation entre les voix africaines et les institutions officielles, comme la directrice du Banco do Brasil dans <em>L.E.B.<\/em>, r\u00e9v\u00e8le les diff\u00e9rences profondes dans la perception de l\u2019histoire, entre les descendants d\u2019esclaves et les \u00e9lites locales, illustrant ainsi l\u2019influence des rapports sociaux et culturels dans la construction de la m\u00e9moire collective.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 travers cette mise en tension entre m\u00e9moires populaires et discours institutionnels, les deux romans ne se contentent pas uniquement de repr\u00e9senter le pass\u00e9 de la traite n\u00e9gri\u00e8re, mais en r\u00e9v\u00e8lent les enjeux contemporains. <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B<\/em>. interrogent, de ce fait, la mani\u00e8re dont l\u2019histoire est \u00e9crite, transmise et parfois r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e, tout en exposant les m\u00e9canismes de pouvoir qui sous-tendent ces processus. Dans une dynamique sociocritique, Kangni Alem invite son lectorat \u00e0 remettre en question les r\u00e9cits historiques dominants et \u00e0 prendre conscience des luttes pour la reconnaissance des injustices historiques, soulignant ainsi la persistance des traces de l\u2019esclavage dans les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines.<\/p>\r\n\r\n<h3 style=\"text-align: justify\">Positionnement du texte dans son contexte<\/h3>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B<\/em>, Kangni Alem inscrit ses r\u00e9cits dans une perspective postcoloniale, revisitant la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re non seulement comme un fait historique, mais aussi comme un enjeu de transmission et de r\u00e9appropriation. Ces deux romans, en mettant en tension les voix africaines et europ\u00e9ennes, interrogent la mani\u00e8re dont l\u2019histoire est \u00e9crite, transmise et r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e. Dans <em>Escl, <\/em>la construction narrative alterne les points de vue des marchands et des colons d\u2019une part, et des esclaves et des souverains locaux d\u2019autre part. Le point de vue des marchands (Francisco F\u00e9lix de Souza-Chacha) domine dans les premi\u00e8res parties du r\u00e9cit, correspondant aux \u00ab Temps anciens \u00bb (Afrique pr\u00e9-esclavage). Cela inclut les \u00e9v\u00e9nements de 1818 \u00e0 Gl\u00e9hu\u00e9, o\u00f9 Chacha complote avec Gankp\u00e9 pour renverser Adandozan et organise la capture et le transport de Sule sur le Don Francisco. Dans le roman, ces sc\u00e8nes apparaissent dans les chapitres initiaux, avant la travers\u00e9e vers le Br\u00e9sil. Le point de vue des colons (Lourival Do Nascimento et Pereira) \u00e9merge dans les \u00ab Nouveaux Mondes \u00bb (esclavage au Br\u00e9sil), apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e de Sule \u00e0 Recife en 1818. L\u2019auteur mentionne son achat par Lourival, puis son transfert \u00e0 Pereira en 1820, suivi de la r\u00e9volte des Mal\u00eas en 1835. Dans le roman, ces sections correspondent \u00e0 des chapitres ou des parties centrales, o\u00f9 les interactions entre esclaves et planteurs sont d\u00e9taill\u00e9es. En outre, il convient de pr\u00e9ciser que l\u2019alternance entre ces perspectives n\u2019est pas explicitement d\u00e9crite comme un changement formel de narration (par exemple, via des chapitres altern\u00e9s), mais elle se produit implicitement \u00e0 travers les transitions dans le parcours de Sule.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 travers ce jeu de perspectives, le roman met en contraste des discours divergents : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, celui des colonisateurs, qui l\u00e9gitiment leur domination par des arguments \u00e9conomiques et id\u00e9ologiques; de l\u2019autre, celui des esclaves et des autorit\u00e9s africaines, partag\u00e9es entre la r\u00e9sistance et des formes de compromission. Ce rapport complexe entre cultures se manifeste notamment dans les dialogues entre Francisco Chacha et les autorit\u00e9s dahom\u00e9ennes, o\u00f9 la rh\u00e9torique coloniale se confronte aux logiques de pouvoir africain, mettant en \u00e9vidence la complexit\u00e9 des interactions entre ces deux univers.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">De m\u00eame, <em>L.E.B.<\/em> explore la m\u00e9moire de la traite, mais il s\u2019int\u00e9resse davantage aux r\u00e9percussions contemporaines de cet h\u00e9ritage \u00e0 travers le parcours de Candinho Santana, un arch\u00e9ologue afro-br\u00e9silien qui cherche \u00e0 red\u00e9couvrir l\u2019histoire des \u00e9paves n\u00e9gri\u00e8res. La tension entre les voix africaines et br\u00e9siliennes s\u2019y d\u00e9ploie de fa\u00e7on tout aussi marquante, avec la confrontation entre Santana et les \u00e9lites br\u00e9siliennes, comme la directrice du Banco do Brasil, qui semblent aborder cette m\u00e9moire avec une certaine distance, contrastant avec l\u2019h\u00e9ritage douloureux que le protagoniste porte en lui. Cette diff\u00e9rence dans la perception de l'histoire r\u00e9v\u00e8le les fractures entre descendant\u00b7es d\u2019esclaves et institutions officielles, et souligne le r\u00f4le central de l\u2019oralit\u00e9 dans la m\u00e9moire collective.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans les deux romans, l\u2019oralit\u00e9 occupe une place centrale, servant de vecteur essentiel \u00e0 la transmission d\u2019une m\u00e9moire vivante et vibrante. Dans <em>Escl<\/em>, les incantations des pr\u00eatres vodoun et les t\u00e9moignages des personnages r\u00e9duits en esclavage, \u00e0 l\u2019image de Miguel, tissent un dialogue entre les souvenirs africains et les empreintes du Nouveau Monde. De m\u00eame, dans <em>L.E.B<\/em>, les chants et les r\u00e9cits de Ma Carnelia Esperan\u00e7a, la grand-m\u00e8re de Santana, incarnent une m\u00e9moire collective, \u00e0 la fois po\u00e9tique et populaire, qui s\u2019oppose aux archives historiques rigides que Santana explore. \u00c0 travers cette fusion entre oralit\u00e9 et \u00e9criture, Alem fa\u00e7onne une langue hybride, miroir des h\u00e9ritages multiples afro-br\u00e9siliens et afro-africains, tout en donnant une r\u00e9sonance aux voix trop souvent marginalis\u00e9es.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Cette hybridit\u00e9 linguistique et narrative traverse les deux \u0153uvres et s\u2019inscrit dans une d\u00e9marche postcoloniale qui cherche \u00e0 d\u00e9coloniser le savoir. En m\u00ealant discours savants, fragments d\u2019archives et expressions populaires, Alem remet en question les r\u00e9cits historiques dominants et les formes d\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle. Ainsi, <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em> ne se contentent pas de repr\u00e9senter le pass\u00e9; ils en r\u00e9v\u00e8lent les enjeux actuels, en exposant les m\u00e9canismes de transmission et de r\u00e9cup\u00e9ration de l\u2019histoire, et en proposant une lecture critique de la mani\u00e8re dont ces m\u00e9moires sont continuellement fa\u00e7onn\u00e9es et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9es.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 travers cet article, nous avons analys\u00e9 la mani\u00e8re dont Kangni Alem repr\u00e9sente l\u2019esclavage des Noir\u00b7es entre l\u2019Afrique et le Br\u00e9sil au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, en explorant les figures historiques, les lieux m\u00e9moriaux et les \u00e9v\u00e9nements qui structurent ses r\u00e9cits. Cette \u00e9tude montre qu\u2019<em>Escl<\/em> et <em>L.E.B<\/em>. se distinguent par leur richesse documentaire sur l\u2019histoire de la traite atlantique. Par cette \u0153uvre, Kangni Alem enrichit la litt\u00e9rature subsaharienne, contribuant \u00e0 la postm\u00e9moire de l\u2019esclavage \u00e0 travers une fiction ancr\u00e9e dans la m\u00e9moire et la transgression.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 travers <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B<\/em>., Kangni Alem d\u00e9ploie une \u0153uvre qui transcende la simple \u00e9vocation historique pour s\u2019inscrire dans une d\u00e9marche sociocritique profond\u00e9ment engag\u00e9e. En revisitant la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re, l\u2019auteur interroge les discours sociaux qui ont fa\u00e7onn\u00e9 cette histoire, d\u00e9voilant les m\u00e9canismes de domination, les silences impos\u00e9s et les r\u00e9sistances occult\u00e9es. Dans <em>Escl<\/em>, la polyphonie narrative et les figures ambivalentes comme Francisco F\u00e9lix de Souza ou Miguel exposent la complexit\u00e9 des rapports de pouvoir et la complicit\u00e9 entre diff\u00e9rents acteurs du commerce triangulaire, tandis que <em>L.E.B<\/em>. explore, via Candinho Santana et la r\u00e9volte des Mal\u00eas, la persistance des traumatismes et la qu\u00eate d\u2019une m\u00e9moire enfouie dans les soci\u00e9t\u00e9s afro-descendantes contemporaines. Cette double approche, ancr\u00e9e dans une esth\u00e9tique du renouvellement et de la transgression, fait du texte un espace de m\u00e9diation entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, o\u00f9 s\u2019affrontent discours dominants et contre-discours \u00e9mancipateurs, selon les termes de Claude Duchet.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019hybridit\u00e9 linguistique, les anachronismes volontaires et la narration \u00e9clat\u00e9e employ\u00e9s par Kangni Alem ne se contentent pas de d\u00e9construire les r\u00e9cits officiels\u00a0; elles r\u00e9habilitent les voix minor\u00e9es et r\u00e9inscrivent l\u2019histoire dans une perspective postcoloniale et interculturelle. En brouillant les fronti\u00e8res temporelles et en donnant vie aux m\u00e9moires marginalis\u00e9es, ces romans deviennent des outils de r\u00e9flexion sur la mani\u00e8re dont l\u2019esclavage des Noir\u00b7es continue de structurer les identit\u00e9s et les repr\u00e9sentations sociales. Ainsi, Kangni Alem ne se limite pas \u00e0 une reconstitution du pass\u00e9 : il propose une relecture critique qui invite \u00e0 repenser les h\u00e9ritages de la traite n\u00e9gri\u00e8re, non comme des vestiges fig\u00e9s, mais comme des forces vives qui interrogent encore les consciences collectives. En cela, son \u0153uvre s\u2019affirme comme un acte litt\u00e9raire et politique, o\u00f9 la litt\u00e9rature, en tant que lieu de confrontation discursive, contribue \u00e0 une \u00e9mancipation par la m\u00e9moire et \u00e0 une r\u00e9appropriation des r\u00e9cits historiques par ceux qu\u2019ils ont trop longtemps tus.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques <\/strong><\/h2>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Alem, Kangni. 2009. <em>Esclaves<\/em>. Paris : Jean-Claude Latt\u00e8s.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Alem, Kangni. 2017. <em>Les Enfants du Br\u00e9sil<\/em>. 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Bourdieu : Mort d'un ami, disparition d\u2019un penseur, <em>Revue europ\u00e9enne des sciences sociales<\/em>, XLI-125, p. 77-124.<\/p>","rendered":"<div class=\"metadata\">\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9&nbsp;: <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cet article examine la probl\u00e9matique de l\u2019\u00e9nonciation du n\u00e9o-r\u00e9cit d\u2019esclaves dans <em>Esclaves<\/em> et <em>Les Enfants du Br\u00e9sil<\/em> de Kangni Alem. Il \u00e9tudie, dans un premier temps, comment Kangni Alem, en tant qu\u2019\u00e9crivain postcolonial, explore la m\u00e9moire historique de l\u2019esclavage en essayant d\u2019inscrire dans l\u2019acte \u00e9nonciatif l\u2019esth\u00e9tique du renouvellement et de la transgression. Ensuite, il analyse la relation historique entre les deux principaux espaces de l\u2019\u00e9nonciation, l\u2019Afrique et le Br\u00e9sil, en montrant comment ces espaces fa\u00e7onnent le discours renouvel\u00e9 autour de l\u2019esclavage transatlantique. Enfin, sous l\u2019angle de la s\u00e9miotique narrative, <em>Esclaves <\/em>et <em>Les Enfants du Br\u00e9sil<\/em> sont d\u00e9crypt\u00e9s comme des fictions historiques et m\u00e9morielles dans lesquelles appara\u00eet le r\u00f4le crucial de la d\u00e9colonisation des savoirs. En somme, il s\u2019agit ici d\u2019analyser les m\u00e9canismes \u00e9nonciatifs et discursifs par lesquels Kangni Alem proc\u00e8de \u00e0 une r\u00e9manence de la th\u00e9matique de l\u2019esclavage transatlantique entre l\u2019Afrique et le Br\u00e9sil.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Mots-cl\u00e9s&nbsp;: <\/strong><a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles\/discours-social\/\">discours social<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles\/enonciation\/\">\u00e9nonciation<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles\/esclavage-transatlantique\/\">esclavage transatlantique<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles\/memoire\/\">m\u00e9moire<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles\/remanence\/\">r\u00e9manence<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Abstract&nbsp;: <\/strong><\/p>\n<p>Topic: The Problem Of Enunciation In Kangni Alem&rsquo;s Neo-Narrative Of Slaves<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">This article examines the issue of enunciation in <em>Esclaves<\/em> and <em>Les Enfants du Br\u00e9sil<\/em> by Kangni Alem. It studies, firstly, how Alem, as a postcolonial writer, explores the historical memory of slavery by inscribing in the utterance the aesthetics of renewal and transgression. Then, it analyzes the historical relationship between the two main spaces of utterance, Africa and Brazil, showing how these spaces shape the renewed discourse around transatlantic slavery. Finally, from the angle of narrative semiotics, <em>Esclaves<\/em> and <em>Les Enfants du Br\u00e9sil<\/em> are considered as historical and memorial fictions, which showcase the vital role of the decolonization of knowledge. Simply put, the article intends to analyze the utterance and discursive devices through which Kangni Alem portrays the transatlantic slavery between Africa and Brazil.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Keywords&nbsp;: <\/strong><a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/keywords\/memory\/\">memory<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/keywords\/pertinence\/\">pertinence<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/keywords\/social-discourse\/\">social discourse<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/keywords\/transatlantic-slavery\/\">transatlantic slavery<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/keywords\/utterance\/\">Utterance<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9 (Ew\u00e9)&nbsp;: <\/strong><\/p>\n<p>Nyati: nyagb\u0254gbl\u0254 \u0192e kuxia le kluvi yeye \u014butinya si kangni alem \u014bl\u0254 ME<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nyati sia dzro kuxi si le kluvi yeyewo \u014buti nu\u014bl\u0254\u0256i si le <em>Esclaves<\/em> kpe <em>Les Enfants du Br\u00e9sil<\/em> si Kangni Alem \u014bl\u0254 me la y\u0254y\u0254 me. Esr\u0254\u0303a nu tso ale si Alem, abe dutanyigbadzi\u0256u\u0256u megbe nu\u014bl\u0254la ene, kua \u014butinya me \u014bku\u0256odzinya si ku \u0256e kluvinyenye \u014bu me to agbagbadzedze be yea\u014bl\u0254 yeyew\u0254w\u0254 kple sedzidada \u0192e atsy\u0254\u0303\u0256o\u0256o \u0256e nyagb\u0254gbl\u0254 \u0192e nuw\u0254na la me. Emegbe, edzroa \u014butinya me \u0192omedodo si le nyagb\u0254gbl\u0254 \u0192e te\u0192e vevi eveawo, Afrika kple Brazil dome me, eye w\u00f2\u0256ea alesi te\u0192e siawo tr\u0254a asi le nu\u0192o\u0192o yeye si \u0192o xl\u00e3 kluvinyenye si le Atlantik-\u0192ua dzi \u014bu. Ml\u0254eba la, le nu\u014bl\u0254\u0256i \u0192e dzesi\u014butinunya \u0192e dzogoe dzi la, wo\u0256e Brazil \u0192e Kluviwo kple Viwo g\u0254me be wonye \u014butinya kple \u014bku\u0256odzinyakpakpa siwo me akpa vevi si sidzedze \u0192e dutanyigbawo \u0256e\u0256e\u0256a w\u0254na dzena le. Kpuie ko la, ta\u0256odzinu si le afisiae nye be woaku nu me le nyagb\u0254gbl\u0254 kple nu\u0192o\u0192o \u0192e m\u0254nu siwo dzi Kangni Alem tona w\u0254a Atlantik-\u0192ua dzi kluvinyenye \u0192e tanya \u0192e anyin\u0254n\u0254 le Afrika kple Brazil dome \u014bu.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Mots-cl\u00e9s (Ew\u00e9)&nbsp;: <\/strong><a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles-autre\/atlantik-%c6%92ua-dzi-kluvinyenye\/\">Atlantik-\u0192ua dzi kluvinyenye<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles-autre\/hadomenu%c6%92o%c6%92o\/\">hadomenu\u0192o\u0192o<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles-autre\/nusiwo-n%c9%94a-anyi\/\">nusiwo n\u0254a anyi<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles-autre\/nyagb%c9%94gbl%c9%94\/\">Nyagb\u0254gbl\u0254<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles-autre\/nku%c9%96o%c9%96onudzi\/\">\u014bku\u0256o\u0256onudzi<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Historique de l&rsquo;article<\/strong><br \/><strong>Date de r\u00e9ception&nbsp;: <\/strong>15 octobre 2024<br \/><strong>Date d&rsquo;acceptation&nbsp;: <\/strong>12 f\u00e9vrier 2025<br \/><strong>Date de publication&nbsp;: <\/strong>6 ao\u00fbt 2025<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Type de texte&nbsp;: <\/strong>Article<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Introduction<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">La litt\u00e9rature africaine, port\u00e9e par les \u00e9crivain\u00b7es avant-gardistes et ceux et celles du mouvement de la n\u00e9gritude, a esquiv\u00e9 la m\u00e9moire de l\u2019esclavage transatlantique en s\u2019\u00e9mancipant progressivement de la \u00ab litt\u00e9rature coloniale \u00bb dans laquelle les auteur\u00b7trices de la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration se sont longtemps cantonn\u00e9\u00b7es. Au lendemain des ind\u00e9pendances, un certain nombre d\u2019auteurs contemporains, convaincus de leur mission, vont \u00e9crire dans l\u2019ultime but d\u2019exhumer la vieille th\u00e9matique de l\u2019esclavage, faisant ainsi \u00e9merger les \u00ab n\u00e9o-r\u00e9cits d\u2019esclaves \u00bb dans un contexte in\u00e9dit qualifi\u00e9 de guerre des m\u00e9moires. Dans ce contexte, \u00e9crire un article pour expliquer cette r\u00e9manence dans <em>Esclaves<\/em> et <em>Les Enfants du Br\u00e9sil <\/em>(d\u00e9sormais <em>Escl<\/em>, <em>L.E.B.<\/em>) de Kangni Alem peut sembler \u00eatre une gageure. D\u2019o\u00f9 le sujet\u00a0: \u00ab\u00a0La probl\u00e9matique de l\u2019\u00e9nonciation dans le n\u00e9o-r\u00e9cit d\u2019esclaves chez Kangni Alem\u00a0<em>\u00bb.<\/em> Par quels moyens Kangni Alem aborde-t-il la m\u00e9moire de l\u2019esclavage entre l\u2019Afrique et le Br\u00e9sil? Comment ces espaces structurent-ils le discours sur l\u2019esclavage transatlantique? Comment, \u00e0 travers une richesse documentaire exceptionnelle, Kangni Alem revisite-t-il la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re en m\u00ealant reconstitution historique et transgression, et en faisant de la narration polyphonique et de l\u2019hybridit\u00e9 linguistique des outils de confrontation entre discours dominants et voix marginalis\u00e9es?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cet article propose d\u2019abord d\u2019analyser la mani\u00e8re dont Kangni Alem repr\u00e9sente l\u2019esclavage et ses h\u00e9ritages, par rapport aux lieux et vestiges m\u00e9moriaux, entre m\u00e9moire et transgression dans une \u00e9nonciation postcoloniale, \u00e0 travers <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em> Ensuite, dans une perspective sociocritique inspir\u00e9e des travaux de Claude Duchet et Patrick Maurus, qui d\u00e9montrent la d\u00e9pendance du roman \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 sociohistorique ant\u00e9rieure et ext\u00e9rieure (2011, p. 84), nous examinerons les discours sociaux en jeu dans ces romans, incarn\u00e9s par des personnages comme Francisco F\u00e9lix de Souza ou Candinho Santana, qui mettent en lumi\u00e8re la complexit\u00e9 des rapports de pouvoir et la persistance des traumatismes li\u00e9s \u00e0 la traite. Enfin, nous \u00e9tudierons la m\u00e9diation entre le texte et la soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 l\u2019usage d\u2019anachronismes et d\u2019une langue hybride brouille les fronti\u00e8res temporelles pour r\u00e9inscrire l\u2019histoire dans une dynamique postcoloniale et interculturelle.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\">Une \u00e9nonciation postcoloniale entre m\u00e9moire et transgression<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">La fiction romanesque de Kangni Alem fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 plusieurs aspects de l\u2019esclavage transatlantique, notamment l\u2019histoire, les figures, les lieux et les vestiges m\u00e9moriaux. Dans <em>Escl<\/em> (2009) et <em>L.E.B.<\/em> (2017), l\u2019auteur tisse une narration qui transcende la pure imagination pour s\u2019ancrer dans une r\u00e9alit\u00e9 historique et m\u00e9morielle. Cette section explore cette approche postcoloniale \u00e0 travers trois axes : les r\u00e9f\u00e9rences historiques et leur ancrage dans la traite n\u00e9gri\u00e8re, les figures historiques majeures comme Adandozan et Gankp\u00e8, et l\u2019\u00e9vocation de Francisco F\u00e9lix de Souza et Sylvanus Olympio dans une perspective \u00e0 la fois r\u00e9f\u00e9rentielle et fictionnelle.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">Les r\u00e9f\u00e9rences historiques : une reconstitution de la traite n\u00e9gri\u00e8re<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019esclavage transatlantique constitue la toile de fond des deux \u0153uvres romanesques de Kangni Alem, anim\u00e9 par le d\u00e9sir de rem\u00e9morer l\u2019histoire et les figures h\u00e9ro\u00efques du syst\u00e8me esclavagiste mis en place par l&rsquo;Occident. Dans <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em>, l\u2019auteur narre des histoires dont la nature est loin d\u2019\u00eatre une pure imagination. Au contraire, ses romans t\u00e9moignent du commerce transatlantique des esclaves, pratiqu\u00e9 au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle par la colonie br\u00e9silienne dans ses rapports avec les pays c\u00f4tiers, notamment le Togo, le B\u00e9nin, le Ghana et le Nigeria. L\u2019intrigue rend compte de la mani\u00e8re particuli\u00e8re et vraisemblable dont Kangni Alem reconstruit ce trafic des Noir\u00b7es. D\u00e8s l\u2019incipit de <em>L.E.B.<\/em>, il signale le caract\u00e8re r\u00e9el et scientifique de son r\u00e9cit : \u00ab Je pr\u00e9cise que j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 ce r\u00e9cit \u00e0 partir du rapport \u00e9tabli le 2 janvier 1842 par le capitaine Stella R\u00e9gis de la police maritime de Fremantle, Australie, sur d\u00e9position du t\u00e9moin et unique survivant au naufrage du James Mathew, Monsieur Fortuleza Barbarosa \u00bb (<em>L.E.B<\/em>, p. 9). Selon d\u2019autres pr\u00e9cisions dans <em>Escl<\/em>, on apprend que :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">Le James Matthew est un bateau \u00e0 l\u2019histoire bien mouvement\u00e9e. Au d\u00e9part, c\u2019\u00e9tait un navire n\u00e9grier qui faisait son commerce \u00e0 travers l\u2019Atlantique sous un nom presque innocent, le Don Francisco; il appartenait alors \u00e0 un n\u00e9gociant portugais, un certain Francisco F\u00e9lix de Souza, aventurier aux dents longues install\u00e9 \u00e0 Wijda, sur la c\u00f4te des Esclaves (<em>Escl<\/em>, p. 157).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">D\u2019une part, dans une perspective autor\u00e9f\u00e9rentielle et m\u00e9tadiscursive, l\u2019auteur atteste qu\u2019<em>Escl<\/em> est une \u0153uvre r\u00e9f\u00e9rentielle de l\u2019histoire des esclaves noir\u00b7es d\u00e9port\u00e9s au Br\u00e9sil. En expliquant aux descendants Djibril et Santana l\u2019histoire de leurs origines, Velasquez, personnage de <em>L.E.B.<\/em>, fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 <em>Escl<\/em> : \u00ab Ce livre, jeunes gens, est la clef de l\u2019histoire. Il raconte mieux que moi la vie de vos anc\u00eatres. Il est la somme, l\u2019itin\u00e9raire dans le Nouveau Monde de vos anc\u00eatres respectifs. <em>Esclaves<\/em>, voici l\u2019histoire des Djibril et des Santana \u00bb (<em>L.E.B<\/em>, p. 157). Aussi leur dit-il que \u00ab\u00a0c\u2019est un roman taill\u00e9 sur mesure pour vous, <em>Esclaves. <\/em>Son auteur; un certain K. A. \u00bb (<em>L.E.B<\/em>, p. 158). Ces romans se caract\u00e9risent par des r\u00e9cits et des \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus par les esclaves noir\u00b7es d\u00e9port\u00e9\u00b7es de l\u2019Afrique vers le Br\u00e9sil, jug\u00e9s essentiels par le h\u00e9ros-narrateur Candinho Santana, qui entreprend un voyage sur les traces de ses a\u00efeux, \u00ab ceux des n\u00f4tres qui y ont v\u00e9cu au temps trouble des caravelles voleuses d\u2019\u00e2me et de corps \u00bb (<em>L.E.B<\/em>, p. 12).<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">Les figures historiques du Dahomey : Adandozan et Gankp\u00e8<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Parmi les personnages de l\u2019\u0153uvre romanesque de Kangni Alem, certains sont de v\u00e9ritables figures historiques. D\u2019abord, le roi Adandozan, digne fils du Dahomey, succ\u00e9da \u00e0 son p\u00e8re, le sixi\u00e8me roi Daa Agongglo, qui le choisit comme h\u00e9ritier. Durant son r\u00e8gne, il d\u00e9fendait les int\u00e9r\u00eats de son peuple et s\u2019opposait au syst\u00e8me esclavagiste. Le narrateur rapporte : \u00ab Cela fait vingt et un ans, dit le roi, qu\u2019il est sur le tr\u00f4ne de ses anc\u00eatres, vingt et un ans qu\u2019il essaye d\u2019expliquer aux Portugais de fermer le fort n\u00e9grier que dirige le se\u00f1or Francisco F\u00e9lix de Souza afin d\u2019adresser un signal fort \u00e0 tous les marchands d\u2019esclaves : le temps de vendre les \u00eatres humains est r\u00e9volu \u00bb (<em>Escl<\/em>, p. 53). Cependant, apr\u00e8s une tentative d\u2019empoisonnement \u00e9chou\u00e9e orchestr\u00e9e par Francisco F\u00e9lix de Souza, Gankp\u00e8 et le ma\u00eetre des rituels, Adandozan fut humili\u00e9 publiquement et destitu\u00e9 par Gankp\u00e8, soutenu par de Souza. Le narrateur pr\u00e9cise \u00e0 cet effet que<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">la mont\u00e9e au pouvoir de Gankp\u00e9 pouvait devenir effective. Le soir m\u00eame de la destitution de l\u2019ancien roi eut lieu l\u2019intronisation du nouveau souverain du Danhom\u00e9. Une heure apr\u00e8s la c\u00e9r\u00e9monie, apprit-on au roi rel\u00e9gu\u00e9 dans un coin du palais, Gu\u00e9zo, le Buffle encorn\u00e9 comme il se proclama, le nouveau roi du Danhom\u00e9 envoya une ambassade \u00e0 son ami Chacha qu\u2019il nommait vice-roi de Ouidah, \u00e0 vie (Escl., p. 108).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Ce r\u00f4le est corrobor\u00e9 par Adrien Djivo :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">Succ\u00e9dant \u00e0 son p\u00e8re en 1797, le prince Akakpo, sous le nom d\u2019Adandozan, semble se donner pour objectif de lib\u00e9rer le royaume de certaines contraintes [\u2026]. Adandozan n\u2019appr\u00e9cie pas non plus la traite n\u00e9gri\u00e8re, trouvant que le pays pouvait tirer meilleur profit de la main-d\u2019\u0153uvre repr\u00e9sent\u00e9e par les captifs de guerre si on l\u2019utilise \u00e0 cultiver la terre (1978, p. 21-22).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">D\u2019autre part, Gankp\u00e8, fils de Na Agontim\u00e9, une \u00e9pouse du roi Agonglo, fut un guerrier redoutable sous Adandozan avant de nourrir des ambitions personnelles. Tr\u00e8s ambitieux, il \u00e9vince son fr\u00e8re pour devenir roi du Dahomey, comme l\u2019indique son nom : \u00ab T\u00f4t ou tard, ce jour (de march\u00e9) tant attendu finira par s\u2019animer \u00bb (Djivo, 1978, p. 21-22). Contrairement \u00e0 Adandozan, Gankp\u00e8 est ouvert \u00e0 la traite n\u00e9gri\u00e8re, collaborant discr\u00e8tement avec Francisco F\u00e9lix de Souza : \u00ab Le roi avait fait des remontrances presque paternelles, mais acerbes \u00e0 Gankp\u00e9, que des rumeurs accusaient de fournir des esclaves \u00e0 Chacha. Le prince avait ni\u00e9 toutes ces accusations, les mettant au compte de la jalousie et de la m\u00e9chancet\u00e9 naturelle des conseillers du roi \u00bb (<em>Escl<\/em>, p. 54).<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">Francisco F\u00e9lix de Souza et Sylvanus Olympio : entre r\u00e9alit\u00e9 et fiction<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Kangni Alem retrace \u00e9galement la vie de Francisco F\u00e9lix de Souza (1754-1849), surnomm\u00e9 Chacha, un marchand d\u2019esclaves br\u00e9silien qui \u00ab d\u00e9barqua ce matin de juillet 1788 sur la plage de Gl\u00e9hu\u00e9, fatigu\u00e9, mal nourri durant la travers\u00e9e \u00bb (<em>Escl<\/em>, p.\u00a037). Install\u00e9 dans le golfe du B\u00e9nin, il dirigeait au d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle le commerce des esclaves depuis un comptoir portugais n\u00e9glig\u00e9 \u00e0 Gl\u00e9hu\u00e9. Sous Adandozan, roi antiesclavagiste, il fut emprisonn\u00e9, mais avec l\u2019appui de Gankp\u00e8, avec qui il conclut un pacte de sang, il retrouva la libert\u00e9 et devint vice-roi de Ouidah apr\u00e8s la destitution d\u2019Adandozan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Enfin, Kangni Alem fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Sylvanus Olympio et \u00e0 son p\u00e8re, Epiphanio Elpidio Olympio. Sylvanus Olympio (1902-1963), premier pr\u00e9sident du Togo, est issu d\u2019une lign\u00e9e marqu\u00e9e par l\u2019histoire esclavagiste : son p\u00e8re, Epiphanio (1873-1968), riche commer\u00e7ant, \u00e9tait n\u00e9 d\u2019une princesse yoruba et de Francisco da Silva Olympio, un Br\u00e9silien qui r\u00e9cup\u00e9rait des esclaves \u00e0 Agou\u00e9 pour les \u00e9lever. Dans l\u2019\u0153uvre de Kangni Alem, cependant, l\u2019auteur inverse l\u2019ordre g\u00e9n\u00e9alogique : Sylvanus porte le nom de son p\u00e8re, Epiphanio celui de son grand-p\u00e8re, et le grand-p\u00e8re est nomm\u00e9 F\u00e9lix Santana. Cette permutation volontaire refl\u00e8te une strat\u00e9gie de dissimulation identitaire, donnant l\u2019impression que les personnages sont des cr\u00e9ations fictionnelles inspir\u00e9es de figures r\u00e9elles, plut\u00f4t que leurs exacts reflets historiques. Ainsi, l\u2019auteur joue sur la fronti\u00e8re entre m\u00e9moire et transgression, m\u00ealant r\u00e9alit\u00e9 et invention pour enrichir son propos postcolonial.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\">Lieux de m\u00e9moire : vestiges mat\u00e9riels et \u00e9v\u00e9nements immat\u00e9riels<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 travers son \u0153uvre, Kangni Alem s\u2019attache \u00e0 pr\u00e9server la m\u00e9moire des lieux et des objets li\u00e9s \u00e0 la traite n\u00e9gri\u00e8re, menac\u00e9s de disparition progressive, afin de les p\u00e9renniser et de les ancrer d\u00e9finitivement dans le souvenir collectif. Dans les deux romans de notre corpus, <em>Escl <\/em>et <em>L.E.B.<\/em>, l\u2019auteur met en lumi\u00e8re des sites de m\u00e9moire majeurs associ\u00e9s \u00e0 l\u2019esclavage transatlantique. Cette section explore ces lieux-vestiges mat\u00e9riels et les \u00e9v\u00e9nements immat\u00e9riels qui leur sont li\u00e9s, en les r\u00e9partissant en trois sous-parties : les comptoirs esclavagistes, les vestiges sacr\u00e9s et rituels, et les lieux de vente et de patrimonialisation.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">Les comptoirs esclavagistes : des sites de capture et de commerce<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Kangni Alem \u00e9voque les comptoirs et sites c\u00f4tiers o\u00f9 s\u2019install\u00e8rent les compagnies esclavagistes, des lieux o\u00f9 les captif\u00b7ves \u00e9taient vendu\u00b7es par leurs propres fr\u00e8res, puis baptis\u00e9\u00b7es et marqu\u00e9\u00b7es au fer par les seigneurs blancs. Plusieurs de ces espaces, situ\u00e9s dans le golfe du B\u00e9nin, sont mentionn\u00e9s dans les deux romans, par exemple dans <em>Escl<\/em> : \u00ab le fort de Gl\u00e9hu\u00e9 \u00bb (p. 60), \u00ab le site de Porto-S\u00e9guro \u00bb (p. 123), \u00ab\u00a0Woodhouse \u00bb (p. 188), \u00ab l\u2019\u00eele portugaise de S\u00e3o Tom\u00e9 \u00bb (p. 126), et \u00ab le fort portugais d\u2019Elmina sur le territoire des Accra et des Fanti \u00bb (p. 60). Ces comptoirs incarnent les premi\u00e8res \u00e9tapes de la traite, o\u00f9 la violence et la d\u00e9shumanisation s\u2019exer\u00e7aient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Un exemple significatif est celui de Woodhouse, d\u00e9crit lors d\u2019une visite de Santana Candinho et Djibril chez Vel\u00e0zquez. Ce dernier explique :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Les lieux appartiennent \u00e0 la famille de Malo-Mercedes, lui-m\u00eame descendant de M. Wood, un n\u00e9gociant anglais install\u00e9 sur ces terres depuis la seconde moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle [\u2026] cette maison est une preuve de l\u2019histoire violente que nos anc\u00eatres ont subie sur la c\u00f4te. J\u2019esp\u00e8re que ce site sera revaloris\u00e9 un jour [\u2026] ici, en plein XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e une grande partie de la traite clandestine entre le Br\u00e9sil, Cuba et les souverains de la c\u00f4te des esclaves (<em>L.E.B.<\/em>, p. 66-67).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Ces lieux, t\u00e9moins mat\u00e9riels d\u2019une histoire douloureuse, sont ainsi mis en r\u00e9cit pour en souligner l\u2019importance m\u00e9morielle.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">Les vestiges sacr\u00e9s et les rituels de l\u2019oubli<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Outre les comptoirs, Kangni Alem met en exergue des vestiges sacr\u00e9s associ\u00e9s aux rituels impos\u00e9s aux esclaves avant leur embarquement. Parmi ceux-ci, \u00ab l\u2019arbre de l\u2019oubli \u00bb et \u00ab le puits de bain de purification \u00bb occupent une place centrale. Ces lieux servaient \u00e0 des pratiques visant \u00e0 effacer l\u2019identit\u00e9 des captif\u00b7ves. Vel\u00e0zquez l\u2019explique \u00e0 Santana Candinho et Djibril : \u00ab Les esclaves razzi\u00e9s \u00e9taient entass\u00e9s ici dans la chambre que j\u2019occupe d\u00e9sormais, avant leur embarquement. Il y a un vieux puits dans la for\u00eat-galerie, je vous montrerai plus tard, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on les lavait une derni\u00e8re fois \u00bb (<em>L.E.B.<\/em>, p. 66-67). Quant \u00e0 l\u2019arbre de l\u2019oubli, Ana Lucia Araujo pr\u00e9cise : \u00ab Les esclaves m\u00e2les devaient tourner neuf fois et les femmes sept fois autour de l\u2019arbre de l\u2019oubli. Ces tours \u00e9tant accomplis, les esclaves \u00e9taient cens\u00e9s devenir amn\u00e9siques \u00bb (2007, p. 179). Cet effacement symbolique est illustr\u00e9 par le personnage de Miguel, incapable de se souvenir de son nom africain lorsqu\u2019il est interrog\u00e9 par Sule : \u00ab Il y eut un vide dans sa t\u00eate. Il ne sut plus, sur le coup, quel \u00e9tait son nom d\u2019antan [\u2026] sa m\u00e9moire s\u2019\u00e9tait enlis\u00e9e dans un sable fin de bord d\u2019oc\u00e9an, sur une plage o\u00f9 on l\u2019avait fait tourner neuf fois autour de l\u2019arbre dit de l\u2019Oubli \u00bb (<em>Escl<\/em>, p. 141).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ces vestiges sacr\u00e9s, bien que mat\u00e9riels, sont indissociables des \u00e9v\u00e9nements immat\u00e9riels qu\u2019ils portent : des rituels con\u00e7us pour briser les liens des esclaves avec leur pass\u00e9 et leur culture, les r\u00e9duisant \u00e0 des \u00eatres sans volont\u00e9 de r\u00e9sistance.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">Les lieux de vente et la patrimonialisation de la m\u00e9moire<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Kangni Alem explore les lieux de vente des esclaves en Am\u00e9rique et leur transformation en sites de m\u00e9moire patrimoniaux. Les places des ench\u00e8res, comme \u00ab\u00a0Olinda \u00bb, o\u00f9 Miguel est revendu apr\u00e8s son arriv\u00e9e au Br\u00e9sil, illustrent cette \u00e9tape\u00a0: \u00ab Il fut pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 des interm\u00e9diaires qui l\u2019emmen\u00e8rent en charrette, en compagnie d\u2019un petit groupe de vingt esclaves, jusqu\u2019\u00e0 la localit\u00e9 voisine d\u2019Olinda o\u00f9 ils furent pr\u00e9sent\u00e9s aux ench\u00e8res \u00bb (<em>L.E.B.<\/em>, p. 135). Santana Candinho visite \u00e9galement des d\u00e9p\u00f4ts et march\u00e9s, tels que la place S\u00e3o Pedro \u00e0 Recife, d\u00e9crite comme l\u2019un des plus anciens \u00ab supermarch\u00e9s d\u2019esclaves \u00bb (<em>L.E.B.<\/em>, p. 97), ou encore un march\u00e9 o\u00f9 les captif\u00b7ves \u00e9taient parqu\u00e9\u00b7es apr\u00e8s le gavage (<em>L.E.B.<\/em>, p. 110).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019auteur accorde aussi une attention particuli\u00e8re aux mus\u00e9es, qui jouent un r\u00f4le cl\u00e9 dans la conservation des vestiges de l\u2019esclavage. Santana Candinho d\u00e9couvre un mus\u00e9e agricole au Br\u00e9sil : \u00ab C\u2019\u00e9tait un petit mus\u00e9e dont le fonds, exclusivement consacr\u00e9 aux instruments aratoires, raconte l\u2019histoire des outils ayant accompagn\u00e9 le d\u00e9veloppement agricole du Br\u00e9sil depuis les temps de la colonie \u00bb (<em>L.E.B<\/em>., p. 56). Cette patrimonialisation est renforc\u00e9e par des initiatives comme celle \u00e9voqu\u00e9e par Dalva : \u00ab Tu ne veux pas le faire inscrire sur la liste UNESCO des patrimoines de l\u2019humanit\u00e9? \u00bb (<em>L.E.B.<\/em>, p. 74). Enfin, la ville de Bahia, et particuli\u00e8rement le quartier Pelourinho, est c\u00e9l\u00e9br\u00e9e comme un lieu embl\u00e9matique de l\u2019esclavage et de la r\u00e9silience africaine. Santana Candinho y rend hommage \u00e0 ses anc\u00eatres avant son d\u00e9part : \u00ab J\u2019ai dit adieux au Pelourinho dans une longue concentration, bais\u00e9 le sol de la Place en hommage \u00e0 mon anc\u00eatre Santana, et au n\u00e8gre Miguel \u00bb (<em>L.E.B.<\/em>, p.\u00a0144). Reconnu par l\u2019UNESCO en 1990, Pelourinho symbolise la m\u00e9moire vivante des souffrances et de la culture des esclaves.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong> Discours et m\u00e9moire de l\u2019esclavage : analyse sociocritique<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">En revisitant la m\u00e9moire de l\u2019esclavage dans une esth\u00e9tique du renouvellement et de la transgression, cette partie analyse les discours sociaux, la m\u00e9diation entre le texte et la soci\u00e9t\u00e9 ainsi que le positionnement du texte dans son contexte. <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em> sont examin\u00e9s comme des fictions historiques et m\u00e9morielles qui r\u00e9v\u00e8lent le r\u00f4le du discours et de la m\u00e9moire de l\u2019esclavage \u00e0 travers des strat\u00e9gies \u00e9nonciatives romanesques selon l\u2019approche sociocritique de Duchet et Maurus.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">Discours sociaux en jeu dans le roman<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans ses romans <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em>, Alem interroge de mani\u00e8re complexe et dynamique la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re et ses r\u00e9percussions sur les identit\u00e9s afro-descendantes. \u00c0 travers des narrations \u00e9clat\u00e9es et un langage hybride, l\u2019auteur propose une lecture critique de l\u2019histoire, en d\u00e9voilant les rouages de la domination et les r\u00e9sistances souvent occult\u00e9es par les r\u00e9cits officiels.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>Escl <\/em>par exemple, Kangni Alem revisite la m\u00e9moire de la traite (<em>Escl<\/em>, p. 11, 25, 130, 249) en exposant les tensions entre diff\u00e9rents acteurs de ce commerce inhumain. \u00c0 travers le personnage de Francisco F\u00e9lix de Souza, dit Chacha, n\u00e9gociant portugais, l\u2019auteur met en lumi\u00e8re la complicit\u00e9 entre certains Europ\u00e9ens et Africains dans le syst\u00e8me esclavagiste (<em>Escl<\/em>, p. 19-20). Le pouvoir local, incarn\u00e9 par des souverains et chefs de village, se trouve d\u00e9chir\u00e9 entre la pr\u00e9servation de son autorit\u00e9 et la soumission aux int\u00e9r\u00eats des n\u00e9griers. Une sc\u00e8ne marquante, celle du banquet entre le roi du Dahomey et Chacha (<em>Escl<\/em>, p. 41), illustre la complexit\u00e9 des rapports de domination, o\u00f9 avidit\u00e9 et d\u00e9pendance \u00e9conomique se m\u00ealent sous le signe du commerce triangulaire. Ce texte d\u00e9passe la simple reconstitution historique pour proposer une analyse critique des m\u00e9canismes de l\u00e9gitimation et d\u2019effacement, notamment \u00e0 travers le personnage de Miguel, un esclave d\u00e9racin\u00e9 (<em>Escl<\/em>, p. 115, 123, 130 et 140). Par cette d\u00e9marche, Alem inscrit son \u0153uvre dans une perspective sociocritique, o\u00f9 le texte devient un lieu de confrontation entre \u00ab discours dominants \u00bb (Brug\u00e8re, 2007, p. 35) et \u00ab contre-discours \u00e9mancipateurs \u00bb (Passeron, 2003, p. 104), comme le d\u00e9finit Claude Duchet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>L.E.B.<\/em>, l\u2019auteur poursuit cette interrogation de la m\u00e9moire historique, mais dans un cadre diff\u00e9rent, celui de la soci\u00e9t\u00e9 afro-br\u00e9silienne contemporaine. Le personnage de Candinho Santana, arch\u00e9ologue sous-marin, part en qu\u00eate des traces du pass\u00e9 \u00e0 travers les \u00e9paves des bateaux n\u00e9griers <em>(L.E.B., p. 9)<\/em>. Cette exploration devient un pr\u00e9texte pour interroger la persistance des traumatismes li\u00e9s \u00e0 l\u2019esclavage et les tensions entre le devoir de m\u00e9moire et l\u2019occultation des faits historiques. Par le biais de la figure du Mal\u00ea, inspir\u00e9e des esclaves musulmans insurg\u00e9s \u00e0 Bahia en 1835, Alem donne voix \u00e0 une r\u00e9sistance longtemps marginalis\u00e9e. La r\u00e9volte avort\u00e9e des Mal\u00eas symbolise la lutte pour la libert\u00e9 et la difficult\u00e9 de transmettre cette m\u00e9moire, effac\u00e9e ou d\u00e9form\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">1835, racontait Vel\u00e2zquez comme s\u2019il y \u00e9tait, dans la ruelle de Mata-Porcos, sur la pente de la place Pelourinho, \u00e0 l\u2019ombre des \u00e9glises et des couvents catholiques, des esclaves \u00e9lev\u00e9s selon le Saint Koran, pr\u00eachaient la religion du Proph\u00e8te et montaient leurs fr\u00e8res de race contre les seigneurs blancs. Parmi eux, Miguel do Sacramento, n\u00e8gre immense et droit comme s\u2019il marchait sur des \u00e9chasses, toujours v\u00eatu d\u2019une longue tunique blanche [&#8230;]. Les M\u00e9tis et les autres Noirs le surnomm\u00e8rent Le Mal\u00ea, \u00e0 cause de sa foi musulmane (<em>L.E.B<\/em>., p. 33).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Le roman, bien plus qu\u2019un simple r\u00e9cit historique, adopte une narration \u00e9clat\u00e9e et un langage impr\u00e9gn\u00e9 de rythmes hybrides, brisant ainsi les fronti\u00e8res entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent. Kangni Alem propose une r\u00e9flexion critique sur la mani\u00e8re dont l\u2019h\u00e9ritage de l\u2019esclavage continue de fa\u00e7onner les soci\u00e9t\u00e9s afro-descendantes, et ce, \u00e0 travers une \u00e9criture qui m\u00eale t\u00e9moignage, fiction et analyse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ainsi, dans ces deux romans, l\u2019\u00e9crivain d\u00e9ploie une lecture engag\u00e9e et plurielle de l\u2019histoire de la traite n\u00e9gri\u00e8re, en interrogeant les m\u00e9canismes de domination, les silences historiques et les voix dissidentes. Il offre une relecture de l\u2019histoire qui fait place aux r\u00e9sistances et \u00e0 la complexit\u00e9 des identit\u00e9s, tout en questionnant les narrations dominantes. Ces r\u00e9cits d\u00e9passent la simple \u00e9vocation du pass\u00e9 pour devenir des espaces d\u2019expression pour les voix minor\u00e9es, ce qui conf\u00e8re \u00e0 son \u0153uvre une dimension profond\u00e9ment sociocritique et \u00e9mancipatrice.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">M\u00e9diation entre le texte et la soci\u00e9t\u00e9<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em>, Kangni Alem interroge la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re et son h\u00e9ritage \u00e0 travers une m\u00e9diation complexe entre le texte et la soci\u00e9t\u00e9. Loin de se limiter \u00e0 une simple reconstitution historique, il inscrit ses r\u00e9cits dans une dynamique discursive o\u00f9 s\u2019affrontent les voix des dominants et des domin\u00e9s, questionnant ainsi la mani\u00e8re dont l\u2019histoire est racont\u00e9e et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e. Ces affrontements discursifs se manifestent par une polyphonie narrative, qui juxtapose les points de vue des esclavagistes, des souverains locaux, des r\u00e9sistants et des esclaves, chacun v\u00e9hiculant un discours social distinct.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>Escl<\/em>, la figure de Francisco F\u00e9lix de Souza, dit Chacha, incarne cette tension entre les discours dominants et les voix marginalis\u00e9es. Per\u00e7u comme un ma\u00eetre cynique, un homme pragmatique ou un opportuniste, il devient le symbole d\u2019un syst\u00e8me o\u00f9 les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques justifient l\u2019inhumanit\u00e9 du commerce des corps (<em>Escl<\/em>, p. 19). \u00c0 l\u2019oppos\u00e9, les r\u00e9cits des esclaves, notamment celui de Miguel (<em>Escl<\/em>, p. 15), exposent la violence de l\u2019arrachement et l\u2019ali\u00e9nation culturelle impos\u00e9e par l\u2019esclavage, tout en offrant des espaces de r\u00e9sistance, qu\u2019elles soient spirituelles, langagi\u00e8res ou physiques. Alem refuse de figer son texte dans une posture purement documentaire; il brouille les rep\u00e8res temporels en int\u00e9grant des anachronismes volontaires et une langue hybride qui m\u00eale expressions vernaculaires, r\u00e9interpr\u00e9tations lexicales et tournures contemporaines. Cette distorsion temporelle, illustr\u00e9e par des r\u00e9f\u00e9rences qui vont au-del\u00e0 du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, souligne la port\u00e9e actuelle du r\u00e9cit et rappelle que la m\u00e9moire de l\u2019esclavage reste un enjeu de discours et d\u2019interpr\u00e9tation, une analyse du discours au service de l\u2019analyse des pratiques sociales, selon les unit\u00e9s \u00ab\u00a0de production du sens discursif\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration, voire de reconstruction\u00a0\u00bb (Galatanu, 1998, p. 38) dans le tissu textuel du roman.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le roman s\u2019inscrit ainsi dans une d\u00e9marche critique, qui interroge non seulement le pass\u00e9, mais aussi la mani\u00e8re dont il continue de structurer les repr\u00e9sentations du pr\u00e9sent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>L.E.B.<\/em>, Kangni Alem adopte une approche similaire, mais dans un contexte diff\u00e9rent : celui de la soci\u00e9t\u00e9 afro-br\u00e9silienne contemporaine. Le personnage de Candinho Santana incarne cette qu\u00eate de m\u00e9moire (<em>L.E.B.<\/em>, p. 9, 115). \u00c0 travers l\u2019exploration des \u00e9paves des navires n\u00e9griers, il tente de redonner visibilit\u00e9 aux oubli\u00e9\u00b7es de l\u2019histoire. Cette qu\u00eate devient une m\u00e9taphore de la fouille des silences du pass\u00e9, un travail o\u00f9 l\u2019objectivit\u00e9 acad\u00e9mique est sans cesse mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve par l\u2019h\u00e9ritage affectif et identitaire qu\u2019il porte en lui. Parall\u00e8lement, les discours officiels, repr\u00e9sent\u00e9s par les institutions et les figures de pouvoir, cherchent \u00e0 encadrer cette m\u00e9moire en la r\u00e9duisant \u00e0 des objets d\u2019exposition, comme le montre la sc\u00e8ne de la conf\u00e9rence au Banco do Brasil, o\u00f9 l\u2019arch\u00e9ologue est confront\u00e9 \u00e0 une r\u00e9ception polie mais distante, r\u00e9v\u00e9lant la difficult\u00e9 d\u2019int\u00e9grer un r\u00e9cit douloureux dans la conscience collective. L\u2019usage de l\u2019anachronisme et de l\u2019invention linguistique, tout comme dans <em>Escl<\/em>, fait de <em>L.E.B. <\/em>une fiction engag\u00e9e qui questionne les r\u00e9cits dominants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019usage de l\u2019anachronisme est le plus frappant dans <em>L.E.B<\/em>., o\u00f9 un objet technologiquement improbable pour un esclave de cette \u00e9poque, la photo de Miguel do Sacramento de 1820, est int\u00e9gr\u00e9 dans le pr\u00e9sent narratif de Candinho et Djibril. Cet anachronisme illustre comment le roman manipule le temps pour relier les g\u00e9n\u00e9rations et revitaliser la m\u00e9moire afro-br\u00e9silienne. En outre, toujours dans <em>L.E.B.<\/em>, Vel\u00e2zquez montre une collection\u00a0: m\u00e9lange des artefacts anciens (cha\u00eenes d\u2019esclaves, sagaies) avec des \u00e9l\u00e9ments modernes (h\u00e9lice de bateau), cr\u00e9ant un anachronisme dans la pr\u00e9sentation du pass\u00e9. Cet assemblage refl\u00e8te une m\u00e9moire collective d\u00e9sordonn\u00e9e, o\u00f9 les temporalit\u00e9s se t\u00e9lescopent, un effet narratif volontaire pour souligner la persistance du pass\u00e9 dans le pr\u00e9sent. D\u2019autres anachronismes ne font que renforcer l\u2019explication, et on peut multiplier les exemples, on sera toujours \u00e0 l\u2019\u00e9tape de la d\u00e9monstration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Kangni Alem brouille les fronti\u00e8res entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, notamment lorsqu\u2019il fait se superposer les d\u00e9couvertes de Santana sur les archives de la r\u00e9volte des Mal\u00eas (<em>L.E.B<\/em>., p. 49), une insurrection d\u2019esclaves musulmans \u00e0 Bahia en 1835. \u00c0 travers ce processus, il r\u00e9v\u00e8le la persistance des traces de l\u2019esclavage dans les discours contemporains, tout en soulignant la fragmentation identitaire des personnages. Le m\u00e9lange des registres de langue, entre portugais, anglais, fran\u00e7ais et expressions vernaculaires africaines, accentue cette dynamique de d\u00e9construction de la m\u00e9moire historique<em>. <\/em>Dans<em> L.E.B.<\/em>, le m\u00e9tissage linguistique transpara\u00eet \u00e0 travers, d\u2019une part, la traduction ou non de certaines r\u00e9alit\u00e9s culturelles en langue br\u00e9silienne (\u00ab danser lambada, samba \u00bb; \u00ab batucada, cidade, feijoada, le kokada, l\u2019akra, l\u2019ablo, le sarabouya \u00bb p. 160) ou anglaise (\u00ab rock and roll \u00bb p. 144), \u00ab happy end \u00bb et \u00ab Parking \u00bb p. 136, \u00ab How to be a carioca \u00bb p. 78). D\u2019autre part on trouve de parfaites illustrations des langues vernaculaire et portugaise, car une vendeuse bahianaise s\u2019adresse \u00e0 Santan Candinho en m\u00ealant la langue gbe et le portugais :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\"><span style=\"font-size: 1em\">\u00ab\u00a0Gare-toi, suppliai-je Alain \u00bb.<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n<p><span class=\"tight\" style=\"padding-left: 40px\">Je sortis de la voiture et sans r\u00e9fl\u00e9chir davantage, je l\u2019appelai m\u00e9caniquement.<\/span><\/p>\n<p><span class=\"tight\" style=\"padding-left: 40px\">\u00ab\u00a0Gawu\u2019 non !\u00a0\u00bb\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">La vendeuse du beignet se retourne et me r\u00e9pondit.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">\u00ab f\u1f78f\u1f79, vous voulez des beignets? \u00bb<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">Elle avait parl\u00e9 gbe et portugais \u00e0 la fois, elle m\u2019avait appel\u00e9 f\u1f78f\u1f79, le mot d\u2019usage affectueux pour d\u00e9signer le mari, le fr\u00e8re, et l\u2019oncle \u00e0 la fois.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">Vous parlez gbe? lui demandai-je, une fois \u00e0 sa hauteur.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">&#8211; Non, c\u2019est quoi comme langue?<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">&#8211; Une langue de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">&#8211; Ah, Africano! je vous prenais pour un Am\u00e9ricano. Vous \u00eates donc un fr\u00e8re, je vous fais un prix. Vous voulez combien? \u00bb<\/p>\n<p style=\"padding-left: 40px;text-align: justify\">D\u00e9ception, elle avait donc parl\u00e9 un bout de ma langue sans savoir d\u2019o\u00f9 elle venait \u00bb (<em>L.E.B<\/em>, p. 119-120).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans les deux romans, Kangni Alem ne se contente pas de raconter une histoire, il engage une d\u00e9marche qui d\u00e9construit et recompose le r\u00e9cit afin de r\u00e9v\u00e9ler les enjeux id\u00e9ologiques sous-jacents. \u00c0 travers une approche sociocritique, il interroge les m\u00e9canismes de construction et de transmission des r\u00e9cits historiques, notamment en ce qui concerne la traite n\u00e9gri\u00e8re, en montrant comment ces r\u00e9cits sont fa\u00e7onn\u00e9s par les rapports de pouvoir et les structures sociales dominantes. Cette perspective rejoint l\u2019analyse de Foucault (1969, p. 67), cit\u00e9 par Maingueneau (2021, p. 25), selon laquelle \u00ab [la] t\u00e2che consiste \u00e0 ne pas \u2013 \u00e0 ne plus \u2013 traiter les discours comme des ensembles de signes [&#8230;] mais comme des pratiques qui forment syst\u00e9matiquement les objets dont ils parlent \u00bb. En adoptant une telle approche, Kangni Alem ne se limite pas \u00e0 relater des faits, il met en \u00e9vidence la mani\u00e8re dont les discours historiques participent \u00e0 la construction du r\u00e9el et \u00e0 la perp\u00e9tuation des rapports de domination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Par cette d\u00e9marche, l\u2019auteur offre une r\u00e9appropriation des voix minor\u00e9es et une contestation des r\u00e9cits officiels, mettant en lumi\u00e8re les tensions sociales qui traversent l\u2019histoire, et en particulier les m\u00e9moires marginalis\u00e9es. Cette d\u00e9construction des discours historiques se situe au c\u0153ur d\u2019une perspective de r\u00e9vision critique qui interroge non seulement le pass\u00e9 de la traite n\u00e9gri\u00e8re, mais aussi la mani\u00e8re dont cette m\u00e9moire, encore vivace, continue de structurer et d\u2019influencer les repr\u00e9sentations sociales contemporaines. En d\u00e9voilant les rapports de force qui sous-tendent ces r\u00e9cits et en mettant en lumi\u00e8re les luttes pour la reconnaissance des injustices historiques, Kangni Alem fait de ses \u0153uvres des instruments de r\u00e9flexion sur les discours sociaux actuels et sur leur capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9\u00e9crire et \u00e0 red\u00e9finir les traces laiss\u00e9es par le pass\u00e9 dans les consciences collectives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em>, Kangni Alem inscrit ses r\u00e9cits dans une d\u00e9marche postcoloniale, revisit\u00e9e \u00e0 travers une perspective sociocritique qui interroge non seulement la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re, mais aussi les dynamiques de transmission et de r\u00e9appropriation des r\u00e9cits historiques. Dans ces deux chefs-d\u2019\u0153uvre, Kangni Alem ne t\u00e2che pas de relater les \u00e9v\u00e9nements du pass\u00e9, mais s\u2019engage dans une d\u00e9construction des discours dominants, mettant en lumi\u00e8re les rapports de pouvoir qui influencent la mani\u00e8re dont l\u2019histoire est \u00e9crite et racont\u00e9e. \u00c0 travers une construction narrative qui alterne les points de vue africains et europ\u00e9ens, il met en tension des discours oppos\u00e9s : celui des marchands d\u2019esclaves et des colons, qui justifient leur entreprise par des imp\u00e9ratifs \u00e9conomiques et id\u00e9ologiques, et celui des esclaves et des souverains locaux, pris dans un engrenage de r\u00e9sistance et de compromission. Ce jeu de perspectives est particuli\u00e8rement perceptible dans les dialogues entre Francisco F\u00e9lix de Souza (dit Chacha) et les autorit\u00e9s dahom\u00e9ennes dans <em>Escl<\/em>, o\u00f9 la rh\u00e9torique coloniale s\u2019affronte aux logiques de pouvoir africain, illustrant la complexit\u00e9 des interactions entre ces deux mondes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019\u00e9clairage interculturel dans les deux romans repose sur une hybridation linguistique, oscillant entre un fran\u00e7ais classique, des expressions vernaculaires et des accents oraux, rappelant la tradition des griots dans <em>Escl<\/em>, et une langue hybride dans <em>L.E.B<\/em>., o\u00f9 les discours savants se m\u00ealent \u00e0 des fragments d\u2019archives et \u00e0 des expressions populaires (<em>L.E.B<\/em>., p. 49). Ce recours \u00e0 l\u2019oralit\u00e9 dans les r\u00e9cits de Miguel dans <em>Escl<\/em> ou de Ma Carnelia Esperan\u00e7a dans <em>L.E.B<\/em>., souligne la persistance de la m\u00e9moire populaire face \u00e0 la formalisation des archives historiques. \u00c0 travers cette hybridit\u00e9 linguistique, Kangni Alem donne voix aux m\u00e9moires marginalis\u00e9es et remet en question l\u2019uniformisation des r\u00e9cits historiques officiels, dans une d\u00e9marche de d\u00e9colonialit\u00e9 du savoir. La confrontation entre les voix africaines et les institutions officielles, comme la directrice du Banco do Brasil dans <em>L.E.B.<\/em>, r\u00e9v\u00e8le les diff\u00e9rences profondes dans la perception de l\u2019histoire, entre les descendants d\u2019esclaves et les \u00e9lites locales, illustrant ainsi l\u2019influence des rapports sociaux et culturels dans la construction de la m\u00e9moire collective.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 travers cette mise en tension entre m\u00e9moires populaires et discours institutionnels, les deux romans ne se contentent pas uniquement de repr\u00e9senter le pass\u00e9 de la traite n\u00e9gri\u00e8re, mais en r\u00e9v\u00e8lent les enjeux contemporains. <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B<\/em>. interrogent, de ce fait, la mani\u00e8re dont l\u2019histoire est \u00e9crite, transmise et parfois r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e, tout en exposant les m\u00e9canismes de pouvoir qui sous-tendent ces processus. Dans une dynamique sociocritique, Kangni Alem invite son lectorat \u00e0 remettre en question les r\u00e9cits historiques dominants et \u00e0 prendre conscience des luttes pour la reconnaissance des injustices historiques, soulignant ainsi la persistance des traces de l\u2019esclavage dans les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines.<\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify\">Positionnement du texte dans son contexte<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B<\/em>, Kangni Alem inscrit ses r\u00e9cits dans une perspective postcoloniale, revisitant la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re non seulement comme un fait historique, mais aussi comme un enjeu de transmission et de r\u00e9appropriation. Ces deux romans, en mettant en tension les voix africaines et europ\u00e9ennes, interrogent la mani\u00e8re dont l\u2019histoire est \u00e9crite, transmise et r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e. Dans <em>Escl, <\/em>la construction narrative alterne les points de vue des marchands et des colons d\u2019une part, et des esclaves et des souverains locaux d\u2019autre part. Le point de vue des marchands (Francisco F\u00e9lix de Souza-Chacha) domine dans les premi\u00e8res parties du r\u00e9cit, correspondant aux \u00ab Temps anciens \u00bb (Afrique pr\u00e9-esclavage). Cela inclut les \u00e9v\u00e9nements de 1818 \u00e0 Gl\u00e9hu\u00e9, o\u00f9 Chacha complote avec Gankp\u00e9 pour renverser Adandozan et organise la capture et le transport de Sule sur le Don Francisco. Dans le roman, ces sc\u00e8nes apparaissent dans les chapitres initiaux, avant la travers\u00e9e vers le Br\u00e9sil. Le point de vue des colons (Lourival Do Nascimento et Pereira) \u00e9merge dans les \u00ab Nouveaux Mondes \u00bb (esclavage au Br\u00e9sil), apr\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e de Sule \u00e0 Recife en 1818. L\u2019auteur mentionne son achat par Lourival, puis son transfert \u00e0 Pereira en 1820, suivi de la r\u00e9volte des Mal\u00eas en 1835. Dans le roman, ces sections correspondent \u00e0 des chapitres ou des parties centrales, o\u00f9 les interactions entre esclaves et planteurs sont d\u00e9taill\u00e9es. En outre, il convient de pr\u00e9ciser que l\u2019alternance entre ces perspectives n\u2019est pas explicitement d\u00e9crite comme un changement formel de narration (par exemple, via des chapitres altern\u00e9s), mais elle se produit implicitement \u00e0 travers les transitions dans le parcours de Sule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 travers ce jeu de perspectives, le roman met en contraste des discours divergents : d\u2019un c\u00f4t\u00e9, celui des colonisateurs, qui l\u00e9gitiment leur domination par des arguments \u00e9conomiques et id\u00e9ologiques; de l\u2019autre, celui des esclaves et des autorit\u00e9s africaines, partag\u00e9es entre la r\u00e9sistance et des formes de compromission. Ce rapport complexe entre cultures se manifeste notamment dans les dialogues entre Francisco Chacha et les autorit\u00e9s dahom\u00e9ennes, o\u00f9 la rh\u00e9torique coloniale se confronte aux logiques de pouvoir africain, mettant en \u00e9vidence la complexit\u00e9 des interactions entre ces deux univers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">De m\u00eame, <em>L.E.B.<\/em> explore la m\u00e9moire de la traite, mais il s\u2019int\u00e9resse davantage aux r\u00e9percussions contemporaines de cet h\u00e9ritage \u00e0 travers le parcours de Candinho Santana, un arch\u00e9ologue afro-br\u00e9silien qui cherche \u00e0 red\u00e9couvrir l\u2019histoire des \u00e9paves n\u00e9gri\u00e8res. La tension entre les voix africaines et br\u00e9siliennes s\u2019y d\u00e9ploie de fa\u00e7on tout aussi marquante, avec la confrontation entre Santana et les \u00e9lites br\u00e9siliennes, comme la directrice du Banco do Brasil, qui semblent aborder cette m\u00e9moire avec une certaine distance, contrastant avec l\u2019h\u00e9ritage douloureux que le protagoniste porte en lui. Cette diff\u00e9rence dans la perception de l&rsquo;histoire r\u00e9v\u00e8le les fractures entre descendant\u00b7es d\u2019esclaves et institutions officielles, et souligne le r\u00f4le central de l\u2019oralit\u00e9 dans la m\u00e9moire collective.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans les deux romans, l\u2019oralit\u00e9 occupe une place centrale, servant de vecteur essentiel \u00e0 la transmission d\u2019une m\u00e9moire vivante et vibrante. Dans <em>Escl<\/em>, les incantations des pr\u00eatres vodoun et les t\u00e9moignages des personnages r\u00e9duits en esclavage, \u00e0 l\u2019image de Miguel, tissent un dialogue entre les souvenirs africains et les empreintes du Nouveau Monde. De m\u00eame, dans <em>L.E.B<\/em>, les chants et les r\u00e9cits de Ma Carnelia Esperan\u00e7a, la grand-m\u00e8re de Santana, incarnent une m\u00e9moire collective, \u00e0 la fois po\u00e9tique et populaire, qui s\u2019oppose aux archives historiques rigides que Santana explore. \u00c0 travers cette fusion entre oralit\u00e9 et \u00e9criture, Alem fa\u00e7onne une langue hybride, miroir des h\u00e9ritages multiples afro-br\u00e9siliens et afro-africains, tout en donnant une r\u00e9sonance aux voix trop souvent marginalis\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Cette hybridit\u00e9 linguistique et narrative traverse les deux \u0153uvres et s\u2019inscrit dans une d\u00e9marche postcoloniale qui cherche \u00e0 d\u00e9coloniser le savoir. En m\u00ealant discours savants, fragments d\u2019archives et expressions populaires, Alem remet en question les r\u00e9cits historiques dominants et les formes d\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle. Ainsi, <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B.<\/em> ne se contentent pas de repr\u00e9senter le pass\u00e9; ils en r\u00e9v\u00e8lent les enjeux actuels, en exposant les m\u00e9canismes de transmission et de r\u00e9cup\u00e9ration de l\u2019histoire, et en proposant une lecture critique de la mani\u00e8re dont ces m\u00e9moires sont continuellement fa\u00e7onn\u00e9es et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9es.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 travers cet article, nous avons analys\u00e9 la mani\u00e8re dont Kangni Alem repr\u00e9sente l\u2019esclavage des Noir\u00b7es entre l\u2019Afrique et le Br\u00e9sil au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, en explorant les figures historiques, les lieux m\u00e9moriaux et les \u00e9v\u00e9nements qui structurent ses r\u00e9cits. Cette \u00e9tude montre qu\u2019<em>Escl<\/em> et <em>L.E.B<\/em>. se distinguent par leur richesse documentaire sur l\u2019histoire de la traite atlantique. Par cette \u0153uvre, Kangni Alem enrichit la litt\u00e9rature subsaharienne, contribuant \u00e0 la postm\u00e9moire de l\u2019esclavage \u00e0 travers une fiction ancr\u00e9e dans la m\u00e9moire et la transgression.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 travers <em>Escl<\/em> et <em>L.E.B<\/em>., Kangni Alem d\u00e9ploie une \u0153uvre qui transcende la simple \u00e9vocation historique pour s\u2019inscrire dans une d\u00e9marche sociocritique profond\u00e9ment engag\u00e9e. En revisitant la m\u00e9moire de la traite n\u00e9gri\u00e8re, l\u2019auteur interroge les discours sociaux qui ont fa\u00e7onn\u00e9 cette histoire, d\u00e9voilant les m\u00e9canismes de domination, les silences impos\u00e9s et les r\u00e9sistances occult\u00e9es. Dans <em>Escl<\/em>, la polyphonie narrative et les figures ambivalentes comme Francisco F\u00e9lix de Souza ou Miguel exposent la complexit\u00e9 des rapports de pouvoir et la complicit\u00e9 entre diff\u00e9rents acteurs du commerce triangulaire, tandis que <em>L.E.B<\/em>. explore, via Candinho Santana et la r\u00e9volte des Mal\u00eas, la persistance des traumatismes et la qu\u00eate d\u2019une m\u00e9moire enfouie dans les soci\u00e9t\u00e9s afro-descendantes contemporaines. Cette double approche, ancr\u00e9e dans une esth\u00e9tique du renouvellement et de la transgression, fait du texte un espace de m\u00e9diation entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, o\u00f9 s\u2019affrontent discours dominants et contre-discours \u00e9mancipateurs, selon les termes de Claude Duchet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019hybridit\u00e9 linguistique, les anachronismes volontaires et la narration \u00e9clat\u00e9e employ\u00e9s par Kangni Alem ne se contentent pas de d\u00e9construire les r\u00e9cits officiels\u00a0; elles r\u00e9habilitent les voix minor\u00e9es et r\u00e9inscrivent l\u2019histoire dans une perspective postcoloniale et interculturelle. En brouillant les fronti\u00e8res temporelles et en donnant vie aux m\u00e9moires marginalis\u00e9es, ces romans deviennent des outils de r\u00e9flexion sur la mani\u00e8re dont l\u2019esclavage des Noir\u00b7es continue de structurer les identit\u00e9s et les repr\u00e9sentations sociales. Ainsi, Kangni Alem ne se limite pas \u00e0 une reconstitution du pass\u00e9 : il propose une relecture critique qui invite \u00e0 repenser les h\u00e9ritages de la traite n\u00e9gri\u00e8re, non comme des vestiges fig\u00e9s, mais comme des forces vives qui interrogent encore les consciences collectives. En cela, son \u0153uvre s\u2019affirme comme un acte litt\u00e9raire et politique, o\u00f9 la litt\u00e9rature, en tant que lieu de confrontation discursive, contribue \u00e0 une \u00e9mancipation par la m\u00e9moire et \u00e0 une r\u00e9appropriation des r\u00e9cits historiques par ceux qu\u2019ils ont trop longtemps tus.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques <\/strong><\/h2>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Alem, Kangni. 2009. <em>Esclaves<\/em>. Paris : Jean-Claude Latt\u00e8s.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Alem, Kangni. 2017. <em>Les Enfants du Br\u00e9sil<\/em>. Lom\u00e9 : Graine de Pens\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Araujo, Ana Lucia. 2007. <em>M\u00e9moires de l&rsquo;esclavage et de la traite des esclaves dans l&rsquo;Atlantique Sud : enjeux de la patrimonialisation au Br\u00e9sil et au B\u00e9nin<\/em>, Th\u00e8se de doctorat. Universit\u00e9 Laval, Qu\u00e9bec.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Brug\u00e8re, Fabienne. 2007. <em>Foucault et les Lumi\u00e8res<\/em>. Bordeaux : Presses universitaires de Bordeaux.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Djivo, Joseph Adrien. 1978. <em>Guezo : La r\u00e9novation du Dahomey<\/em>. Paris : ABC ; Dakar, Abidjan : Les Nouvelles \u00c9ditions Africaines.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Duchet, Claude, Maurus, Patrick. 2011. <em>Un cheminement vagabond. Nouveaux entretiens sur la sociocritique<\/em>. Paris : \u00c9ditions Champion.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Foucault, Michel. 1969. <em>L&rsquo;Arch\u00e9ologie du savoir<\/em>. Paris : Gallimard.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Galatanu, Olga. 2018. <em>La s\u00e9mantique des possibles argumentatifs. G\u00e9n\u00e9ration et (re)construction discursive du sens linguistique<\/em>, Bruxelles, Bern, Berlin, New York, Oxford, Wien: Peter Lang,<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Maingueneau, Dominique. 2021. <em>Discours et analyse du discours : une introduction<\/em>. 2<sup>e<\/sup> \u00e9d. Paris : Armand Colin.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Passeron, Jean-Claude 2003. Bourdieu : Mort d&rsquo;un ami, disparition d\u2019un penseur, <em>Revue europ\u00e9enne des sciences sociales<\/em>, XLI-125, p. 77-124.<\/p>\n<hr class=\"metaauthorline\" \/>\n<div class=\"metadata metaauthor\">\n<p class=\"justify\" data-type=\"author\"><strong><a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/contributors\/kodjovi-agbonagban\">Kodjovi AGBONAGBAN<\/a><\/strong><br \/>De nationalit\u00e9 togolaise, Kodjovi Agbonagban est doctorant en litt\u00e9rature africaine et compar\u00e9e au sein de l\u2019\u00e9quipe de recherche du Comparatisme, Dynamique Interculturelle et Recherche en Litt\u00e9rature (CoDiRel) de l\u2019universit\u00e9 de Lom\u00e9. En parall\u00e8le de ses \u00e9tudes de lettres, il enseigne le fran\u00e7ais et la litt\u00e9rature au lyc\u00e9e.<br \/>\nCourriel : agbonagbankodjovi@gmail.com<br \/>\n<br \/>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"author":51,"menu_order":5,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":["kodjovi-agbonagban"],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[420],"license":[],"class_list":["post-1685","chapter","type-chapter","status-web-only","hentry","motscles-discours-social","motscles-enonciation","motscles-esclavage-transatlantique","motscles-memoire","motscles-remanence","keywords-memory","keywords-pertinence","keywords-social-discourse","keywords-transatlantic-slavery","keywords-utterance","motscles-autre-atlantik-ua-dzi-kluvinyenye","motscles-autre-hadomenuoo","motscles-autre-nusiwo-na-anyi","motscles-autre-nyagbgbl","motscles-autre-nkuoonudzi","contributor-kodjovi-agbonagban"],"part":645,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/1685","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/wp\/v2\/users\/51"}],"version-history":[{"count":39,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/1685\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2103,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/1685\/revisions\/2103"}],"part":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/645"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/1685\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1685"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=1685"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=1685"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=1685"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}