{"id":191,"date":"2023-06-29T23:01:26","date_gmt":"2023-06-29T21:01:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/?post_type=chapter&#038;p=191"},"modified":"2024-12-31T15:47:27","modified_gmt":"2024-12-31T14:47:27","slug":"mbanga2023","status":"web-only","type":"chapter","link":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/texte\/mbanga2023\/","title":{"rendered":"D\u00e9nomination et approche s\u00e9mantique dans <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em> de Sony Labou Tansi"},"content":{"raw":"<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Introduction<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Si pour de nombreux \u00e9crivains, il est possible d\u2019approcher leurs \u0153uvres en se fondant sur des th\u00e9ories tant litt\u00e9raires que linguistiques bien connues, c\u2019est-\u00e0-dire des m\u00e9thodes de lecture de tradition courante, dans le cas de Sony Labou Tansi, nous pouvons dire avec Papa Samba Diop et Xavier Garnier que c\u2019est \u00ab un \u00e9crivain d\u00e9concertant [\u2026]. En effet, son \u0153uvre ouvre tant de pistes, d\u00e9stabilise tant d\u2019habitudes de lecture que certains auront tendance \u00e0 la qualifier d\u2019excessive, et ils n\u2019auront pas tort. Il y a de l\u2019exc\u00e8s, de la d\u00e9mesure, dans cette \u00e9criture hors norme \u00bb (Diop, Garnier, 2007, p. 9). En cons\u00e9quence, les deux critiques nous invitent \u00e0 inventer \u00ab notre lecture \u00bb. La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019inventer, d\u2019imaginer de nouveaux regards se justifie entre autres par ce fait : \u00ab L\u2019\u0153uvre de Sony Labou Tansi est marqu\u00e9e par la convergence des genres. Le style romanesque est influenc\u00e9 par l\u2019\u00e9criture de th\u00e9\u00e2tre. Ainsi, la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 du r\u00e9cit litt\u00e9raire de fiction se refl\u00e8te dans le foisonnement de l\u2019action, appuy\u00e9 par l\u2019inflation des dialogues et des langages \u00bb (Mbanga, 2007, p. 173).<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Notre r\u00e9flexion s\u2019articule autour de la probl\u00e9matique de la d\u00e9nomination des personnages dans le troisi\u00e8me roman de Sony Labou Tansi publi\u00e9 en 1983, \u00e0 savoir <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple. <\/em>Et surtout nous aborderons l\u2019\u00e9tude des implications s\u00e9mantiques de la pr\u00e9sence, du r\u00f4le et des actions des personnages concern\u00e9s dans le roman \u00e9tudi\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019une approche s\u00e9mantique qui vise d\u2019une part \u00e0 identifier certains des personnages invent\u00e9s par l\u2019\u00e9crivain, \u00e0 en d\u00e9gager la signification, et d\u2019autre part \u00e0 mieux \u00e9tablir le lien entre le sens des noms des personnages et leur r\u00f4le dans le roman. Au-del\u00e0, c\u2019est la signification du roman, en partie, qui sera \u00e9clair\u00e9e. Cette \u00e9tude nous permet de mettre en relation la fiction narrative avec le contexte culturel de la cr\u00e9ation du texte \u00e9tudi\u00e9. Sony Labou Tansi met en sc\u00e8ne des personnages dont les noms ont des significations li\u00e9es au substrat linguistique maternel qui a ses effets sur le r\u00e9cit\u00a0: nous faisons allusion \u00e0 la langue locale pratiqu\u00e9e par l\u2019\u00e9crivain congolais, le kongo, langue ethnique de la r\u00e9gion du Pool au sud de Brazzaville en R\u00e9publique du Congo.<\/p>\r\n\r\n<h2><strong>\u00c9l\u00e9ments d\u2019\u00e9tude<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab\u00a0Les paroles de personnages (P. de P.), entre autres fonctions, constituent souvent le lieu du texte o\u00f9 est donn\u00e9e une information capitale pour la compr\u00e9hension\u00a0: la d\u00e9nomination du personnage, cette op\u00e9ration qui consiste \u00e0 le \u201cbaptiser\u201d, \u00e0 lui attribuer un nom propre, sous la forme d\u2019un patronyme, surnom, pseudonyme, etc\u2026, assorti parfois de termes mentionnant la position sociale du personnage (le <em>comte<\/em> de Monte-Cristo) ou la situation sociale (le <em>commissaire<\/em> Maigret) \u00bb (Schnedeker, 1989, p. 39). Ainsi, Sony Labou Tansi fonde son \u00e9criture sur la mise en sc\u00e8ne des personnages singuliers et des actions dans un r\u00e9gime narratif o\u00f9 se m\u00ealent des aspects relatifs \u00e0 l\u2019exotisme, aux \u00ab tropicalit\u00e9s \u00bb. L\u2019ensemble est d\u00e9crit dans un langage original.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">La d\u00e9nomination des personnages dans l\u2019\u00e9criture de Sony Labou Tansi se r\u00e9f\u00e8re au substrat linguistique congolais. Les noms des personnages v\u00e9hiculent des images r\u00e9v\u00e9latrices de la culture et de la tradition kongo en particulier. Il s\u2019agit d\u2019un proc\u00e9d\u00e9 qui constitue une obsession pour l\u2019\u00e9crivain congolais. En prenant le cas des mots images en g\u00e9n\u00e9ral, on affirme avec L\u00e9opold Sedar Senghor que : \u00ab Dans les langues n\u00e9gro-africaines, [\u2026] les mots sont descriptifs, [\u2026]. Le mot y est plus qu\u2019image, il est image analogique sans m\u00eame le secours de la m\u00e9taphore ou de la comparaison. Il suffit de nommer la chose pour qu\u2019apparaisse le sens sous le signe. Car tout est signe et sens en m\u00eame temps pour les n\u00e9gro-africains \u00bb (Senghor, 1956, p. 56). Les personnages convoqu\u00e9s par Sony Labou Tansi dans <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em> sont des inventions, mais leur d\u00e9nomination a des incidences sur la compr\u00e9hension du r\u00e9cit.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Nitu\u00a0: signifi\u00e9 et r\u00f4le<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Le roman de Sony Labou Tansi nous offre un r\u00e9pertoire de personnages principaux et secondaires dont les noms ont des significations li\u00e9es \u00e0 la th\u00e9matique du roman. Le premier cas qui nous concerne dans cette \u00e9tude est celui de Nitu. C\u2019est un nom d\u2019origine kongo tant du point de vue du sens que de l\u2019orthographe. Ce nom en kongo d\u00e9signe le corps de l\u2019homme en g\u00e9n\u00e9ral. Par extension, Nitu fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la chair, la graisse du corps humain, l\u2019embonpoint qu\u2019accuse une personne (la masse corporelle). Ainsi, cette d\u00e9nomination r\u00e9v\u00e8le les traits physiques du personnage qui porte ce nom\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Des fois, il avait, lui, Dadou, Nitu Dadou, le directeur du coll\u00e8ge normal de filles de Lemba-Nord, de curieuses d\u00e9mangeaisons de se sentir le pr\u00e9sident (p. 13).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Litt\u00e9ralement, <em>Nitu Dadou<\/em> signifie \u00ab\u00a0le corps de Dadou\u00a0\u00bb. \u00a0Et puisque Nitu traduit aussi l\u2019embonpoint qui est synonyme d\u2019aisance, Dadou serait donc un homme heureux. Ce bonheur que r\u00e9v\u00e8le son apparence physique est l\u2019expression de la beaut\u00e9 de son corps (nous nous r\u00e9f\u00e9rons ici au travail de Karl Edvard Laman intitul\u00e9 <em>Dictionnaire kikongo fran\u00e7ais<\/em>, paru \u00e0 Bruxelles en 1936).<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans des s\u00e9quences descriptives, le narrateur dresse le portrait physique de Nitu Dadou en mettant l\u2019accent sur l\u2019esth\u00e9tique corporelle. C\u2019est un homme tr\u00e8s admir\u00e9 par ses \u00e9l\u00e8ves. L\u2019une d\u2019entre elles n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler ses sentiments \u00e0 son \u00e9gard, m\u00eame si elle emploie l\u2019imparfait de l\u2019indicatif : \u00ab Moche aussi est tr\u00e8s beau. [\u2026] Il y avait un temps que je me sentais amoureuse de lui, nerveusement \u00bb (p. 48).<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Il n\u2019y a rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ces d\u00e9clarations, ces sentiments d\u2019amour dans la mesure o\u00f9, gr\u00e2ce \u00e0 la beaut\u00e9 de son corps, il s\u00e9duit toutes les \u00e9l\u00e8ves de son coll\u00e8ge\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Apr\u00e8s tout il avait un physique s\u00e9duisant. Noble. Et comme disait souvent la rue, il \u00e9tait bien homme \u00e0 vous donner de belles d\u00e9mangeaisons (p. 53).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans cette s\u00e9quence, l\u2019auteur juxtapose deux adjectifs qui servent d\u2019appui s\u00e9mantique au nom Nitu\u00a0: <em>s\u00e9duisant<\/em> et <em>noble<\/em>. La s\u00e9duction prend effet par le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019attirance d\u2019un sujet A vers un sujet B. Nitu Dadou attire les jeunes filles \u00e9l\u00e8ves de son coll\u00e8ge. La noblesse va de pair avec le statut social et professionnel de Nitu Dadou (directeur de coll\u00e8ge). Sony Labou Tansi a fait un choix bien motiv\u00e9 de d\u00e9nomination de son personnage. En effet la s\u00e9mantique du nom <em>Nitu<\/em> trouve sa valeur et son expressivit\u00e9 dans un environnement f\u00e9minin. La beaut\u00e9 du corps masculin est plus expressive devant le regard int\u00e9ress\u00e9 de la femme. Ici, le signe et le sens de ce nom font corps dans le r\u00e9cit. Le narrateur \u00e9voque par ailleurs le cas de Yaeldara et Yavelde, deux jeunes filles, qui tombent amoureuses de Nitu Dadou : \u00ab C\u2019est une tr\u00e8s belle \u00e9pave, remarqua Yaeldara. C\u2019est un homme, dit Yavelde. On n\u2019en a plus beaucoup comme lui \u00bb (p. 12).<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dadou est un personnage dont l\u2019esth\u00e9tique corporelle s\u00e9duit les femmes. \u00ab On lui reconnaissait \u00e9galement un soup\u00e7on de vertu \u00bb (p. 14). En effet, c\u2019est un \u00e9poux mod\u00e8le et un fonctionnaire int\u00e8gre. Il concentre sur lui tout ce qui justifie sa noblesse. Son r\u00f4le dans le r\u00e9cit trouve son fondement dans la pr\u00e9sence d\u2019autres personnages.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>M\u2019Pene Malela : sens et action dans la narration<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">La lecture du roman nous am\u00e8ne \u00e0 relever le fait que Yealdara s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 la recherche de Dadou. Durant son parcours, elle entend parler des maquisards. Elle d\u00e9cide en fin de compte de les rencontrer. Mais, seule une personne sait comment parvenir \u00e0 entrer en contact avec ceux qui ont choisi la for\u00eat comme espace de vie et d\u2019expression : \u00ab C\u2019est le vieux M\u2019Pene Malela qui lui avait donn\u00e9 la plus grande partie des informations sur le maquis \u00bb (p. 176).<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Le nom <em>M\u2019Pene Malela<\/em> est un mot compos\u00e9 de deux parties. La premi\u00e8re, <em>M\u2019Pene,<\/em> qui phon\u00e9tiquement s\u2019articule sur la nasalisation de la syllabe d\u2019attaque \u00ab m\u2019pe \u00bb, particularit\u00e9 des langues africaines en g\u00e9n\u00e9ral, et congolaises en particulier, a le sens de la \u00ab nudit\u00e9 \u00bb notamment en langue kongo. Elle d\u00e9signe ainsi un corps nu, un corps non v\u00eatu. Dans le r\u00e9cit de Sony Labou Tansi, les maquisards sont pr\u00e9sent\u00e9s comme des personnes d\u00e9v\u00eatues. Ainsi, M\u2019Pene est un personnage singulier, un vieux dont le sens du nom est en ad\u00e9quation avec le cadre existentiel des gens dont il conna\u00eet les secrets. D\u2019ailleurs, en arrivant dans cet univers des nudistes, Yealdara s\u2019\u00e9tait d\u00e9barrass\u00e9e de ses v\u00eatements pour \u00eatre en harmonie avec les maquisards, comme nous le lisons dans la s\u00e9quence suivante : \u00ab En tenue, ordonna la visiteuse \u00e0 Yealdara. D\u00e9nudez-vous, expliqua Kaonsira. Yealdara se mit \u00e0 poil \u00bb (p. 177). Ce qui veut dire que la nudit\u00e9 est le mode de vie des gens de la for\u00eat, dont le vieux M\u2019Pene.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Par ailleurs, en quittant la for\u00eat, Dadou s\u2019est d\u00e9guis\u00e9 en fou pour \u00e9chapper au contr\u00f4le de la police. Il marchait nu dans les rues. Le narrateur renforce sa description en recourant au proc\u00e9d\u00e9 de la comparaison\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Le lendemain, Dadou quitta la for\u00eat pour la ville, triste fou qui marchait nu comme un ver de terre, retenant une nappe sous le bras, parlant de bouteilles et de tabac (p. 185).<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab La comparaison est un proc\u00e9d\u00e9 consistant \u00e0 mettre en rapport paradigmatique deux ou plusieurs s\u00e9quences s\u00e9mantiques ou discursives sur le plan syntaxique \u00bb (Tachibana, 1990, p. 98). Il s\u2019agit d\u2019un cas de comparaison caricaturale, dont le but est de d\u00e9voiler la situation du personnage. La deuxi\u00e8me partie du nom est <em>Malela<\/em>. En langue kongo, il se d\u00e9compose en deux particules\u00a0: il y a l\u2019unit\u00e9 pr\u00e9fixale <em>ma<\/em>, un monosyllabe, et la particule dissyllabique <em>lela<\/em>. En somme, le nom signifie \u00ab\u00a0celui qui apporte le repas au chef et mange avec ce dernier \u00e0 la m\u00eame table\u00a0\u00bb. Il existe un lien entre M\u2019Pene Malela et l\u2019association des maquisards. Un autre personnage joue sa partition dans le roman\u00a0: Nzoma Mouyabas.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Martin Nzoma Mouyabas : sens et r\u00f4le dans le r\u00e9cit<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est un personnage de <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em> qui au d\u00e9part se nomme Martin Mouyabas (p.\u00a0151). Ce nom est form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>mou<\/em> ou <em>mu<\/em> en kongo qui a la valeur d\u2019un pronom de la troisi\u00e8me personne, ainsi que du suffixe <em>yaba<\/em>, un verbe, l\u2019\u00e9quivalent en fran\u00e7ais fl\u00e9chi \u00e0 la deuxi\u00e8me personne du singulier du pr\u00e9sent de l\u2019imp\u00e9ratif, et signifie\u00a0\u00ab\u00a0vider un \u00e9tang\u00a0\u00bb. De fa\u00e7on imag\u00e9e, il d\u00e9signe le fait de renvoyer quelqu\u2019un, donc <em>Mouyabas<\/em> est synonyme de \u00ab\u00a0renvoie-le\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0enl\u00e8ve-le\u00a0\u00bb. Homme politique, Mouyabas fait la connaissance de la jeune Yealdara. Celle-ci s\u2019oppose \u00e0 la pression de Martin Mouyabas qui veut \u00e0 tous prix conna\u00eetre son domicile. Dans la s\u00e9quence descriptive et dialogu\u00e9e qui suit, nous d\u00e9couvrons le rejet dont Mouyabas est l\u2019objet de la part de Yealdara\u00a0; ce qui illustre notamment l\u2019ad\u00e9quation entre le signifi\u00e9 de <em>Mouyabas<\/em> et le sort que le personnage subit dans le r\u00e9cit\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Un jeune homme en Mercedes lui avait propos\u00e9 le bout de chemin jusqu\u2019au pont Galbara. Elle avait accept\u00e9. Et la ville d\u00e9filait sous les roues. C\u2019\u00e9tait calme. Personne ne demandait les papiers. M\u00eame pas au pont. Le jeune homme insista pour la conduire jusqu\u2019au village.<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<blockquote>Non, dit Yealdara. L\u00e0-bas, c\u2019est le sable. Les voitures n\u2019arrivent pas.<\/blockquote>\r\n<blockquote>La Mercedes, quand m\u00eame\u2026<\/blockquote>\r\n<blockquote>Elle n\u2019arrivera pas.<\/blockquote>\r\n<blockquote>On peut essayer.<\/blockquote>\r\n<blockquote>Vous ne pouvez pas cr\u00e9er une piste \u00e0 Mercedes dans le sable et la boue (p. 151).<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Il ressort de cette s\u00e9quence dialogu\u00e9e que le nom <em>Mouyabas<\/em> recouvre une double valeur. D\u2019une part, il signifie \u00ab\u00a0s\u2019approprier\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0prendre pour soi\u00a0\u00bb. Il veut poss\u00e9der Yealdara malgr\u00e9 la r\u00e9sistance de cette derni\u00e8re. Ce qui est traduit par son insistance \u00e0 vouloir d\u00e9couvrir le domicile de Yealdara afin de profiter de sa f\u00e9minit\u00e9. Yealdara est donc invit\u00e9e \u00e0 le r\u00e9cup\u00e9rer, \u00e0 accepter sa proposition. D\u2019autre part, c\u2019est Yealdara qui s\u2019oppose \u00e0 la pression de Mouyabas. Ce qui justifie le sens de \u00ab\u00a0renvoie-le\u00a0\u00bb.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Au d\u00e9part, Mouyabas \u00e9tait attach\u00e9 \u00e0 la Pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique, chef des forces sp\u00e9ciales. Par la suite, il est devenu premier secr\u00e9taire charg\u00e9 de la coordination, presse et propagande. En cons\u00e9quence, il a modifi\u00e9 son identit\u00e9 pour \u00eatre d\u00e9sormais appel\u00e9 Martin Nzoma Mouyabas. Ce deuxi\u00e8me anthroponyme <em>Nzoma<\/em> est li\u00e9 au style de vie qu\u2019il m\u00e8ne par rapport \u00e0 ses nouvelles fonctions. Il se livre \u00e0 une consommation abusive d\u2019alcool et de tabac. Aussi d\u00e9gage-t-il toujours une mauvaise haleine. Tout le monde le d\u00e9teste depuis sa nomination en raison des odeurs repoussantes de l\u2019alcool et du tabac en particulier. Ce qui am\u00e8ne Sony Labou Tansi \u00e0 lui attribuer le deuxi\u00e8me nom <em>Nzoma<\/em> qui fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce qu\u2019on d\u00e9teste, ce qu\u2019on repousse, voire ce qu\u2019on pers\u00e9cute. Le nom <em>Nzoma<\/em> traduit en fait les souffrances endur\u00e9es par le personnage. C\u2019est \u00ab un homme qui puait le vin, le tabac et la b\u00e2tardise \u00bb (p. 170). Il appara\u00eet ainsi que la conjonction des deux d\u00e9nominations <em>Nzoma<\/em> et <em>Mouyabas<\/em> est r\u00e9v\u00e9latrice de la situation du personnage dans la trame du r\u00e9cit ; ce dernier est en total disharmonie avec son milieu social. Selon Yealdara, \u00ab Il avait certainement trahi et tu\u00e9 pour avoir son poste. Et la premi\u00e8re chose qu\u2019il en faisait, c\u2019\u00e9tait de \u201cdormir les filles\u201d \u00bb (p. 171).<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">En cons\u00e9quence Mouyabas fut assassin\u00e9 ; aboutissement de ses souffrances infernales, de son statut de personne non d\u00e9sir\u00e9e, rejet\u00e9e par son entourage \u00e0 cause de son nom et de ses travers comportementaux.\u00a0 \u00ab Le sang coulait \u00e0 flots des oreilles de Mouyabas \u00bb (p. 187). Martin Nzoma Mouyabas \u00e9tait la cible des maquisards. Si Sony Labou Tansi met le tragique au centre de son roman, il n\u2019en demeure pas moins vrai que l\u2019univers du salut ou le r\u00e8gne du bien l\u2019a aussi inspir\u00e9, comme nous le montre la pr\u00e9sence dans le r\u00e9cit d\u2019un personnage qui symbolise l\u2019amour.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>L\u2019univers Zola<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em>, Sony Labou Tansi a int\u00e9gr\u00e9 dans la sc\u00e8ne un personnage d\u00e9nomm\u00e9 Zola. En langue kongo, le mot \u00e0 la fois nom et verbe signifie \u00ab\u00a0aimer\u00a0\u00bb. Dans le corps du r\u00e9cit le citoyen Zola est un personnage particulier. Il r\u00e9fl\u00e9chit beaucoup. Il est fortement anim\u00e9 par l\u2019amour des autres personnages. Par exemple, tr\u00e8s touch\u00e9 par l\u2019alcoolisme auquel se livre Nitou Dadou qui croit y trouver un rem\u00e8de \u00e0 ses nombreuses difficult\u00e9s existentielles, Zola se rapproche de lui afin de l\u2019aider \u00e0 sortir de l\u2019engrenage de l\u2019alcool. Il lui fait la morale. La s\u00e9quence dialogu\u00e9e suivante en est une illustration\u00a0:<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">- Comment, citoyen Dadou\u00a0?<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">- Je m\u2019en vais prendre un petit coup.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">- Et le boulot\u00a0?<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">- Le boulot, oui. Mais ce corps n\u2019est plus tout \u00e0 fait le corps du boulot.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">- Vous aussi, vous \u00eates tomb\u00e9 dans la nuit de l\u2019alcool\u00a0?<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">- Dans les jours des alcools. Pas dans leur nuit.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify\">- Il n\u2019y a pas de jours dans les alcools. Vous devez avoir un probl\u00e8me particulier ? (p. 60)<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">La derni\u00e8re r\u00e9plique de Zola exprime sa compassion \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la situation de d\u00e9s\u00e9quilibre dans lequel se trouve Nitu Dadou. Il veut l\u2019aider \u00e0 sortir de ce cycle infernal de l\u2019alcoolisme, surtout que ce dernier semble avoir atteint un stade d\u2019incompr\u00e9hension de sa situation psychologique : \u00ab Je ne sais pas ce qui m\u2019arrive exactement \u00bb (p. 60). Zola, homme d\u2019amour et de compassion, persiste \u00e0 vouloir ramener Nitu Dadou \u00e0 la raison humaine dans la longue s\u00e9quence suivante :<\/p>\r\n\r\n<blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Les vins, citoyen Dadou, \u00e7a ne peut venir que de vous-m\u00eame. M\u00eame si nous sommes au pays des vins. M\u00eame si souvent, trop souvent la place, la seule place que tous nous laissons, ici, c\u2019est le muscadet et la kalamashi : on boit toujours par sa faute. [\u2026] Apr\u00e8s votre probl\u00e8me, vous trouverez le bas des vins. Je sais qu\u2019ici les gens, les vrais gens boivent pour des probl\u00e8mes. Apr\u00e8s, vous serez perch\u00e9 sur un tr\u00e8s haut fil d\u2019alcool. \u00c0 des centaines de m\u00e8tres d\u2019altitude, et vous aurez le vertige de regarder la ville, le pays, l\u2019Afrique. Vous vous direz : ils ont fait tout cela ? Combien de temps ai-je dormi dans le kamourachi ? (p. 60-61)<\/p>\r\n<\/blockquote>\r\n<p style=\"text-align: justify\">Zola porte un nom qui est en harmonie avec sa culture, son \u00e9ducation et son caract\u00e8re.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h2>\r\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019approche s\u00e9mantique de la d\u00e9nomination dans <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em> montre l\u2019une des particularit\u00e9s de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire de Sony Labou Tansi. L\u2019implication du ph\u00e9nom\u00e8ne social, de l\u2019univers traditionnel, de la culture kongo notamment constitue l\u2019un des socles de l\u2019\u00e9criture de l\u2019\u00e9crivain congolais. Elle joue un important r\u00f4le du point de vue de l\u2019orientation dans la lecture et la compr\u00e9hension du roman \u00e9tudi\u00e9. Un plan de signification du r\u00e9cit et des actions dans la narration d\u00e9coule de la s\u00e9mantique des noms des personnages. Ces anthroponymes sont des symboles\u00a0; ils r\u00e9v\u00e8lent des images et des situations dont l\u2019interpr\u00e9tation n\u00e9cessite une immersion dans la culture linguistique locale (kongo) de l\u2019auteur. Dans cette perspective, au regard de l\u2019univers scriptural de Sony Labou Tansi, nous estimons que l\u2019influence de l\u2019oralit\u00e9 s\u2019associe \u00e0 la libert\u00e9 dans la composition des \u0153uvres de fiction ou litt\u00e9raires en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\r\n\r\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Bibliographie\r\n<\/strong><\/h2>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Diop, Papa Samba, Garnier, Xavier. 2007. Dossier \u00ab\u00a0Sony Labou Tansi \u00e0 l\u2019\u0153uvre\u00a0\u00bb. <em>Itin\u00e9raires et contacts de cultures,<\/em> volume 40.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Labou Tansi, Sony. 1983, <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Laman, Karl Edvard. 1936. <em>Dictionnaire Kikongo fran\u00e7ais. Une \u00e9tude phon\u00e9tique d\u00e9crivant les dialectes les plus importants de la langue dite Kikongo<\/em>. Bruxelles\u00a0: M\u00e9m. Inst. Royal colonial belge.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Mbanga, Anatole. 2007. Convergence des genres dans l\u2019\u00e9criture de Sony Labou Tansi. <em>Itin\u00e9raires et contacts de cultures,<\/em> volume 40, p. 173-184.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Mbanga, Anatole. 1996. <em>Les proc\u00e9d\u00e9s de cr\u00e9ation dans l\u2019\u0153uvre de Sony Labou Tansi, Syst\u00e8mes d\u2019interactions dans l\u2019\u00e9criture.<\/em> Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Schnedecker, Catherine. 1989. D\u00e9nomination du personnage en contexte dialogu\u00e9. <em>Pratiques<\/em>\u00a0 n\u00b0 64, p. 39-67.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Senghor, L\u00e9opold S\u00e9dar. 1956. \u00ab\u00a0Postface\u00a0\u00bb, <em>\u00c9thiopiques<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\r\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Tachibana, Hidechiro. 1990. Le \u00ab\u00a0Beau comme\u00a0\u00bb est-il comparaison ? \u00c9tudes des\u00a0 proc\u00e9d\u00e9s comparatifs dans <em>Les Chants de Maldoror<\/em>. Dans Corsetti Jean-Paul et Murphy Steve (dir.), <em>Mal\u00e9diction ou r\u00e9volution po\u00e9tique : Lautr\u00e9amont\/Rimbaud<\/em>, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle, 15-22 juillet 1989 (97-108). Valenciennes : Presses universitaires de Valenciennes.<\/p>","rendered":"<div class=\"metadata\">\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9&nbsp;: <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La d\u00e9nomination des personnages est l\u2019une des caract\u00e9ristiques de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire chez Sony Labou Tansi. Les personnages mis en sc\u00e8ne dans <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em> rel\u00e8vent de l\u2019imaginaire de l\u2019\u00e9crivain congolais. Chacun est porteur d\u2019un nom dont le signifi\u00e9, d\u2019une part est en ad\u00e9quation avec sa fonction\/son r\u00f4le dans la trame du r\u00e9cit romanesque et d\u2019autre part prend racine dans le substrat culturel et linguistique congolais. L\u2019auteur a donc op\u00e9r\u00e9 des choix motiv\u00e9s dont la prise en compte favorise la compr\u00e9hension du roman.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Mots-cl\u00e9s&nbsp;: <\/strong><a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles\/denomination\/\">D\u00e9nomination<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles\/personnage\/\">personnage<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles\/roman\/\">roman<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles\/semantisme\/\">s\u00e9mantisme<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Abstract&nbsp;: <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">The naming of characters is one of the characteristics of creative writing at Sony Labou Tansi. The characters portrayed in <em>L&rsquo;Ant\u00e9-peuple<\/em> are part of the Congolese writer&rsquo;s imagination. Each one has a name whose meaning, on the one hand is in line with his function \/ role in the framework of the novel narrative and on the other hand takes root in the Congolese cultural and linguistic substrate. The author has therefore made motivated choices whose consideration promotes the understanding of the novel.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Keywords&nbsp;: <\/strong><a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/keywords\/character\/\">character<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/keywords\/naming\/\">naming<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/keywords\/novel\/\">novel<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/keywords\/semantics\/\">semantics<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9 (Linguala)&nbsp;: <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Sony Labou Tansi a pesa ka ba kombo na tina na bato oyo y\u00e9 a botisaka po na ba buku na ye, ndakisa <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em>. Mo monani na kati ya buku a lati kombo oyo e kokani na bomoto na ye. Na ko yeba nini e lingi ko loba kombo e sengeli ko yeba lisese lia mboka.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Mots-cl\u00e9s (Linguala)&nbsp;: <\/strong><a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles-autre\/buku\/\">buku<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles-autre\/kombo\/\">Kombo<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles-autre\/mo-monani\/\">mo monani<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/motscles-autre\/na-tina\/\">na tina<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Historique de l&rsquo;article<\/strong><br \/><strong>Date de publication&nbsp;: <\/strong>10 octobre 2023<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"metadata\">\n<p><strong>Type de texte&nbsp;: <\/strong>Article<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Introduction<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">Si pour de nombreux \u00e9crivains, il est possible d\u2019approcher leurs \u0153uvres en se fondant sur des th\u00e9ories tant litt\u00e9raires que linguistiques bien connues, c\u2019est-\u00e0-dire des m\u00e9thodes de lecture de tradition courante, dans le cas de Sony Labou Tansi, nous pouvons dire avec Papa Samba Diop et Xavier Garnier que c\u2019est \u00ab un \u00e9crivain d\u00e9concertant [\u2026]. En effet, son \u0153uvre ouvre tant de pistes, d\u00e9stabilise tant d\u2019habitudes de lecture que certains auront tendance \u00e0 la qualifier d\u2019excessive, et ils n\u2019auront pas tort. Il y a de l\u2019exc\u00e8s, de la d\u00e9mesure, dans cette \u00e9criture hors norme \u00bb (Diop, Garnier, 2007, p. 9). En cons\u00e9quence, les deux critiques nous invitent \u00e0 inventer \u00ab notre lecture \u00bb. La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019inventer, d\u2019imaginer de nouveaux regards se justifie entre autres par ce fait : \u00ab L\u2019\u0153uvre de Sony Labou Tansi est marqu\u00e9e par la convergence des genres. Le style romanesque est influenc\u00e9 par l\u2019\u00e9criture de th\u00e9\u00e2tre. Ainsi, la th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 du r\u00e9cit litt\u00e9raire de fiction se refl\u00e8te dans le foisonnement de l\u2019action, appuy\u00e9 par l\u2019inflation des dialogues et des langages \u00bb (Mbanga, 2007, p. 173).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Notre r\u00e9flexion s\u2019articule autour de la probl\u00e9matique de la d\u00e9nomination des personnages dans le troisi\u00e8me roman de Sony Labou Tansi publi\u00e9 en 1983, \u00e0 savoir <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple. <\/em>Et surtout nous aborderons l\u2019\u00e9tude des implications s\u00e9mantiques de la pr\u00e9sence, du r\u00f4le et des actions des personnages concern\u00e9s dans le roman \u00e9tudi\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019une approche s\u00e9mantique qui vise d\u2019une part \u00e0 identifier certains des personnages invent\u00e9s par l\u2019\u00e9crivain, \u00e0 en d\u00e9gager la signification, et d\u2019autre part \u00e0 mieux \u00e9tablir le lien entre le sens des noms des personnages et leur r\u00f4le dans le roman. Au-del\u00e0, c\u2019est la signification du roman, en partie, qui sera \u00e9clair\u00e9e. Cette \u00e9tude nous permet de mettre en relation la fiction narrative avec le contexte culturel de la cr\u00e9ation du texte \u00e9tudi\u00e9. Sony Labou Tansi met en sc\u00e8ne des personnages dont les noms ont des significations li\u00e9es au substrat linguistique maternel qui a ses effets sur le r\u00e9cit\u00a0: nous faisons allusion \u00e0 la langue locale pratiqu\u00e9e par l\u2019\u00e9crivain congolais, le kongo, langue ethnique de la r\u00e9gion du Pool au sud de Brazzaville en R\u00e9publique du Congo.<\/p>\n<h2><strong>\u00c9l\u00e9ments d\u2019\u00e9tude<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab\u00a0Les paroles de personnages (P. de P.), entre autres fonctions, constituent souvent le lieu du texte o\u00f9 est donn\u00e9e une information capitale pour la compr\u00e9hension\u00a0: la d\u00e9nomination du personnage, cette op\u00e9ration qui consiste \u00e0 le \u201cbaptiser\u201d, \u00e0 lui attribuer un nom propre, sous la forme d\u2019un patronyme, surnom, pseudonyme, etc\u2026, assorti parfois de termes mentionnant la position sociale du personnage (le <em>comte<\/em> de Monte-Cristo) ou la situation sociale (le <em>commissaire<\/em> Maigret) \u00bb (Schnedeker, 1989, p. 39). Ainsi, Sony Labou Tansi fonde son \u00e9criture sur la mise en sc\u00e8ne des personnages singuliers et des actions dans un r\u00e9gime narratif o\u00f9 se m\u00ealent des aspects relatifs \u00e0 l\u2019exotisme, aux \u00ab tropicalit\u00e9s \u00bb. L\u2019ensemble est d\u00e9crit dans un langage original.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La d\u00e9nomination des personnages dans l\u2019\u00e9criture de Sony Labou Tansi se r\u00e9f\u00e8re au substrat linguistique congolais. Les noms des personnages v\u00e9hiculent des images r\u00e9v\u00e9latrices de la culture et de la tradition kongo en particulier. Il s\u2019agit d\u2019un proc\u00e9d\u00e9 qui constitue une obsession pour l\u2019\u00e9crivain congolais. En prenant le cas des mots images en g\u00e9n\u00e9ral, on affirme avec L\u00e9opold Sedar Senghor que : \u00ab Dans les langues n\u00e9gro-africaines, [\u2026] les mots sont descriptifs, [\u2026]. Le mot y est plus qu\u2019image, il est image analogique sans m\u00eame le secours de la m\u00e9taphore ou de la comparaison. Il suffit de nommer la chose pour qu\u2019apparaisse le sens sous le signe. Car tout est signe et sens en m\u00eame temps pour les n\u00e9gro-africains \u00bb (Senghor, 1956, p. 56). Les personnages convoqu\u00e9s par Sony Labou Tansi dans <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em> sont des inventions, mais leur d\u00e9nomination a des incidences sur la compr\u00e9hension du r\u00e9cit.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Nitu\u00a0: signifi\u00e9 et r\u00f4le<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">Le roman de Sony Labou Tansi nous offre un r\u00e9pertoire de personnages principaux et secondaires dont les noms ont des significations li\u00e9es \u00e0 la th\u00e9matique du roman. Le premier cas qui nous concerne dans cette \u00e9tude est celui de Nitu. C\u2019est un nom d\u2019origine kongo tant du point de vue du sens que de l\u2019orthographe. Ce nom en kongo d\u00e9signe le corps de l\u2019homme en g\u00e9n\u00e9ral. Par extension, Nitu fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la chair, la graisse du corps humain, l\u2019embonpoint qu\u2019accuse une personne (la masse corporelle). Ainsi, cette d\u00e9nomination r\u00e9v\u00e8le les traits physiques du personnage qui porte ce nom\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Des fois, il avait, lui, Dadou, Nitu Dadou, le directeur du coll\u00e8ge normal de filles de Lemba-Nord, de curieuses d\u00e9mangeaisons de se sentir le pr\u00e9sident (p. 13).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Litt\u00e9ralement, <em>Nitu Dadou<\/em> signifie \u00ab\u00a0le corps de Dadou\u00a0\u00bb. \u00a0Et puisque Nitu traduit aussi l\u2019embonpoint qui est synonyme d\u2019aisance, Dadou serait donc un homme heureux. Ce bonheur que r\u00e9v\u00e8le son apparence physique est l\u2019expression de la beaut\u00e9 de son corps (nous nous r\u00e9f\u00e9rons ici au travail de Karl Edvard Laman intitul\u00e9 <em>Dictionnaire kikongo fran\u00e7ais<\/em>, paru \u00e0 Bruxelles en 1936).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans des s\u00e9quences descriptives, le narrateur dresse le portrait physique de Nitu Dadou en mettant l\u2019accent sur l\u2019esth\u00e9tique corporelle. C\u2019est un homme tr\u00e8s admir\u00e9 par ses \u00e9l\u00e8ves. L\u2019une d\u2019entre elles n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler ses sentiments \u00e0 son \u00e9gard, m\u00eame si elle emploie l\u2019imparfait de l\u2019indicatif : \u00ab Moche aussi est tr\u00e8s beau. [\u2026] Il y avait un temps que je me sentais amoureuse de lui, nerveusement \u00bb (p. 48).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Il n\u2019y a rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ces d\u00e9clarations, ces sentiments d\u2019amour dans la mesure o\u00f9, gr\u00e2ce \u00e0 la beaut\u00e9 de son corps, il s\u00e9duit toutes les \u00e9l\u00e8ves de son coll\u00e8ge\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Apr\u00e8s tout il avait un physique s\u00e9duisant. Noble. Et comme disait souvent la rue, il \u00e9tait bien homme \u00e0 vous donner de belles d\u00e9mangeaisons (p. 53).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans cette s\u00e9quence, l\u2019auteur juxtapose deux adjectifs qui servent d\u2019appui s\u00e9mantique au nom Nitu\u00a0: <em>s\u00e9duisant<\/em> et <em>noble<\/em>. La s\u00e9duction prend effet par le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019attirance d\u2019un sujet A vers un sujet B. Nitu Dadou attire les jeunes filles \u00e9l\u00e8ves de son coll\u00e8ge. La noblesse va de pair avec le statut social et professionnel de Nitu Dadou (directeur de coll\u00e8ge). Sony Labou Tansi a fait un choix bien motiv\u00e9 de d\u00e9nomination de son personnage. En effet la s\u00e9mantique du nom <em>Nitu<\/em> trouve sa valeur et son expressivit\u00e9 dans un environnement f\u00e9minin. La beaut\u00e9 du corps masculin est plus expressive devant le regard int\u00e9ress\u00e9 de la femme. Ici, le signe et le sens de ce nom font corps dans le r\u00e9cit. Le narrateur \u00e9voque par ailleurs le cas de Yaeldara et Yavelde, deux jeunes filles, qui tombent amoureuses de Nitu Dadou : \u00ab C\u2019est une tr\u00e8s belle \u00e9pave, remarqua Yaeldara. C\u2019est un homme, dit Yavelde. On n\u2019en a plus beaucoup comme lui \u00bb (p. 12).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dadou est un personnage dont l\u2019esth\u00e9tique corporelle s\u00e9duit les femmes. \u00ab On lui reconnaissait \u00e9galement un soup\u00e7on de vertu \u00bb (p. 14). En effet, c\u2019est un \u00e9poux mod\u00e8le et un fonctionnaire int\u00e8gre. Il concentre sur lui tout ce qui justifie sa noblesse. Son r\u00f4le dans le r\u00e9cit trouve son fondement dans la pr\u00e9sence d\u2019autres personnages.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>M\u2019Pene Malela : sens et action dans la narration<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">La lecture du roman nous am\u00e8ne \u00e0 relever le fait que Yealdara s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 la recherche de Dadou. Durant son parcours, elle entend parler des maquisards. Elle d\u00e9cide en fin de compte de les rencontrer. Mais, seule une personne sait comment parvenir \u00e0 entrer en contact avec ceux qui ont choisi la for\u00eat comme espace de vie et d\u2019expression : \u00ab C\u2019est le vieux M\u2019Pene Malela qui lui avait donn\u00e9 la plus grande partie des informations sur le maquis \u00bb (p. 176).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le nom <em>M\u2019Pene Malela<\/em> est un mot compos\u00e9 de deux parties. La premi\u00e8re, <em>M\u2019Pene,<\/em> qui phon\u00e9tiquement s\u2019articule sur la nasalisation de la syllabe d\u2019attaque \u00ab m\u2019pe \u00bb, particularit\u00e9 des langues africaines en g\u00e9n\u00e9ral, et congolaises en particulier, a le sens de la \u00ab nudit\u00e9 \u00bb notamment en langue kongo. Elle d\u00e9signe ainsi un corps nu, un corps non v\u00eatu. Dans le r\u00e9cit de Sony Labou Tansi, les maquisards sont pr\u00e9sent\u00e9s comme des personnes d\u00e9v\u00eatues. Ainsi, M\u2019Pene est un personnage singulier, un vieux dont le sens du nom est en ad\u00e9quation avec le cadre existentiel des gens dont il conna\u00eet les secrets. D\u2019ailleurs, en arrivant dans cet univers des nudistes, Yealdara s\u2019\u00e9tait d\u00e9barrass\u00e9e de ses v\u00eatements pour \u00eatre en harmonie avec les maquisards, comme nous le lisons dans la s\u00e9quence suivante : \u00ab En tenue, ordonna la visiteuse \u00e0 Yealdara. D\u00e9nudez-vous, expliqua Kaonsira. Yealdara se mit \u00e0 poil \u00bb (p. 177). Ce qui veut dire que la nudit\u00e9 est le mode de vie des gens de la for\u00eat, dont le vieux M\u2019Pene.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Par ailleurs, en quittant la for\u00eat, Dadou s\u2019est d\u00e9guis\u00e9 en fou pour \u00e9chapper au contr\u00f4le de la police. Il marchait nu dans les rues. Le narrateur renforce sa description en recourant au proc\u00e9d\u00e9 de la comparaison\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Le lendemain, Dadou quitta la for\u00eat pour la ville, triste fou qui marchait nu comme un ver de terre, retenant une nappe sous le bras, parlant de bouteilles et de tabac (p. 185).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab La comparaison est un proc\u00e9d\u00e9 consistant \u00e0 mettre en rapport paradigmatique deux ou plusieurs s\u00e9quences s\u00e9mantiques ou discursives sur le plan syntaxique \u00bb (Tachibana, 1990, p. 98). Il s\u2019agit d\u2019un cas de comparaison caricaturale, dont le but est de d\u00e9voiler la situation du personnage. La deuxi\u00e8me partie du nom est <em>Malela<\/em>. En langue kongo, il se d\u00e9compose en deux particules\u00a0: il y a l\u2019unit\u00e9 pr\u00e9fixale <em>ma<\/em>, un monosyllabe, et la particule dissyllabique <em>lela<\/em>. En somme, le nom signifie \u00ab\u00a0celui qui apporte le repas au chef et mange avec ce dernier \u00e0 la m\u00eame table\u00a0\u00bb. Il existe un lien entre M\u2019Pene Malela et l\u2019association des maquisards. Un autre personnage joue sa partition dans le roman\u00a0: Nzoma Mouyabas.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Martin Nzoma Mouyabas : sens et r\u00f4le dans le r\u00e9cit<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">C\u2019est un personnage de <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em> qui au d\u00e9part se nomme Martin Mouyabas (p.\u00a0151). Ce nom est form\u00e9 du pr\u00e9fixe <em>mou<\/em> ou <em>mu<\/em> en kongo qui a la valeur d\u2019un pronom de la troisi\u00e8me personne, ainsi que du suffixe <em>yaba<\/em>, un verbe, l\u2019\u00e9quivalent en fran\u00e7ais fl\u00e9chi \u00e0 la deuxi\u00e8me personne du singulier du pr\u00e9sent de l\u2019imp\u00e9ratif, et signifie\u00a0\u00ab\u00a0vider un \u00e9tang\u00a0\u00bb. De fa\u00e7on imag\u00e9e, il d\u00e9signe le fait de renvoyer quelqu\u2019un, donc <em>Mouyabas<\/em> est synonyme de \u00ab\u00a0renvoie-le\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0enl\u00e8ve-le\u00a0\u00bb. Homme politique, Mouyabas fait la connaissance de la jeune Yealdara. Celle-ci s\u2019oppose \u00e0 la pression de Martin Mouyabas qui veut \u00e0 tous prix conna\u00eetre son domicile. Dans la s\u00e9quence descriptive et dialogu\u00e9e qui suit, nous d\u00e9couvrons le rejet dont Mouyabas est l\u2019objet de la part de Yealdara\u00a0; ce qui illustre notamment l\u2019ad\u00e9quation entre le signifi\u00e9 de <em>Mouyabas<\/em> et le sort que le personnage subit dans le r\u00e9cit\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Un jeune homme en Mercedes lui avait propos\u00e9 le bout de chemin jusqu\u2019au pont Galbara. Elle avait accept\u00e9. Et la ville d\u00e9filait sous les roues. C\u2019\u00e9tait calme. Personne ne demandait les papiers. M\u00eame pas au pont. Le jeune homme insista pour la conduire jusqu\u2019au village.<\/p>\n<\/blockquote>\n<blockquote><p>Non, dit Yealdara. L\u00e0-bas, c\u2019est le sable. Les voitures n\u2019arrivent pas.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>La Mercedes, quand m\u00eame\u2026<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>Elle n\u2019arrivera pas.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>On peut essayer.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>Vous ne pouvez pas cr\u00e9er une piste \u00e0 Mercedes dans le sable et la boue (p. 151).<\/p><\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Il ressort de cette s\u00e9quence dialogu\u00e9e que le nom <em>Mouyabas<\/em> recouvre une double valeur. D\u2019une part, il signifie \u00ab\u00a0s\u2019approprier\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0prendre pour soi\u00a0\u00bb. Il veut poss\u00e9der Yealdara malgr\u00e9 la r\u00e9sistance de cette derni\u00e8re. Ce qui est traduit par son insistance \u00e0 vouloir d\u00e9couvrir le domicile de Yealdara afin de profiter de sa f\u00e9minit\u00e9. Yealdara est donc invit\u00e9e \u00e0 le r\u00e9cup\u00e9rer, \u00e0 accepter sa proposition. D\u2019autre part, c\u2019est Yealdara qui s\u2019oppose \u00e0 la pression de Mouyabas. Ce qui justifie le sens de \u00ab\u00a0renvoie-le\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Au d\u00e9part, Mouyabas \u00e9tait attach\u00e9 \u00e0 la Pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique, chef des forces sp\u00e9ciales. Par la suite, il est devenu premier secr\u00e9taire charg\u00e9 de la coordination, presse et propagande. En cons\u00e9quence, il a modifi\u00e9 son identit\u00e9 pour \u00eatre d\u00e9sormais appel\u00e9 Martin Nzoma Mouyabas. Ce deuxi\u00e8me anthroponyme <em>Nzoma<\/em> est li\u00e9 au style de vie qu\u2019il m\u00e8ne par rapport \u00e0 ses nouvelles fonctions. Il se livre \u00e0 une consommation abusive d\u2019alcool et de tabac. Aussi d\u00e9gage-t-il toujours une mauvaise haleine. Tout le monde le d\u00e9teste depuis sa nomination en raison des odeurs repoussantes de l\u2019alcool et du tabac en particulier. Ce qui am\u00e8ne Sony Labou Tansi \u00e0 lui attribuer le deuxi\u00e8me nom <em>Nzoma<\/em> qui fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce qu\u2019on d\u00e9teste, ce qu\u2019on repousse, voire ce qu\u2019on pers\u00e9cute. Le nom <em>Nzoma<\/em> traduit en fait les souffrances endur\u00e9es par le personnage. C\u2019est \u00ab un homme qui puait le vin, le tabac et la b\u00e2tardise \u00bb (p. 170). Il appara\u00eet ainsi que la conjonction des deux d\u00e9nominations <em>Nzoma<\/em> et <em>Mouyabas<\/em> est r\u00e9v\u00e9latrice de la situation du personnage dans la trame du r\u00e9cit ; ce dernier est en total disharmonie avec son milieu social. Selon Yealdara, \u00ab Il avait certainement trahi et tu\u00e9 pour avoir son poste. Et la premi\u00e8re chose qu\u2019il en faisait, c\u2019\u00e9tait de \u201cdormir les filles\u201d \u00bb (p. 171).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En cons\u00e9quence Mouyabas fut assassin\u00e9 ; aboutissement de ses souffrances infernales, de son statut de personne non d\u00e9sir\u00e9e, rejet\u00e9e par son entourage \u00e0 cause de son nom et de ses travers comportementaux.\u00a0 \u00ab Le sang coulait \u00e0 flots des oreilles de Mouyabas \u00bb (p. 187). Martin Nzoma Mouyabas \u00e9tait la cible des maquisards. Si Sony Labou Tansi met le tragique au centre de son roman, il n\u2019en demeure pas moins vrai que l\u2019univers du salut ou le r\u00e8gne du bien l\u2019a aussi inspir\u00e9, comme nous le montre la pr\u00e9sence dans le r\u00e9cit d\u2019un personnage qui symbolise l\u2019amour.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>L\u2019univers Zola<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em>, Sony Labou Tansi a int\u00e9gr\u00e9 dans la sc\u00e8ne un personnage d\u00e9nomm\u00e9 Zola. En langue kongo, le mot \u00e0 la fois nom et verbe signifie \u00ab\u00a0aimer\u00a0\u00bb. Dans le corps du r\u00e9cit le citoyen Zola est un personnage particulier. Il r\u00e9fl\u00e9chit beaucoup. Il est fortement anim\u00e9 par l\u2019amour des autres personnages. Par exemple, tr\u00e8s touch\u00e9 par l\u2019alcoolisme auquel se livre Nitou Dadou qui croit y trouver un rem\u00e8de \u00e0 ses nombreuses difficult\u00e9s existentielles, Zola se rapproche de lui afin de l\u2019aider \u00e0 sortir de l\u2019engrenage de l\u2019alcool. Il lui fait la morale. La s\u00e9quence dialogu\u00e9e suivante en est une illustration\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">&#8211; Comment, citoyen Dadou\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">&#8211; Je m\u2019en vais prendre un petit coup.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">&#8211; Et le boulot\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">&#8211; Le boulot, oui. Mais ce corps n\u2019est plus tout \u00e0 fait le corps du boulot.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">&#8211; Vous aussi, vous \u00eates tomb\u00e9 dans la nuit de l\u2019alcool\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">&#8211; Dans les jours des alcools. Pas dans leur nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">&#8211; Il n\u2019y a pas de jours dans les alcools. Vous devez avoir un probl\u00e8me particulier ? (p. 60)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">La derni\u00e8re r\u00e9plique de Zola exprime sa compassion \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la situation de d\u00e9s\u00e9quilibre dans lequel se trouve Nitu Dadou. Il veut l\u2019aider \u00e0 sortir de ce cycle infernal de l\u2019alcoolisme, surtout que ce dernier semble avoir atteint un stade d\u2019incompr\u00e9hension de sa situation psychologique : \u00ab Je ne sais pas ce qui m\u2019arrive exactement \u00bb (p. 60). Zola, homme d\u2019amour et de compassion, persiste \u00e0 vouloir ramener Nitu Dadou \u00e0 la raison humaine dans la longue s\u00e9quence suivante :<\/p>\n<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Les vins, citoyen Dadou, \u00e7a ne peut venir que de vous-m\u00eame. M\u00eame si nous sommes au pays des vins. M\u00eame si souvent, trop souvent la place, la seule place que tous nous laissons, ici, c\u2019est le muscadet et la kalamashi : on boit toujours par sa faute. [\u2026] Apr\u00e8s votre probl\u00e8me, vous trouverez le bas des vins. Je sais qu\u2019ici les gens, les vrais gens boivent pour des probl\u00e8mes. Apr\u00e8s, vous serez perch\u00e9 sur un tr\u00e8s haut fil d\u2019alcool. \u00c0 des centaines de m\u00e8tres d\u2019altitude, et vous aurez le vertige de regarder la ville, le pays, l\u2019Afrique. Vous vous direz : ils ont fait tout cela ? Combien de temps ai-je dormi dans le kamourachi ? (p. 60-61)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Zola porte un nom qui est en harmonie avec sa culture, son \u00e9ducation et son caract\u00e8re.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Conclusion<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019approche s\u00e9mantique de la d\u00e9nomination dans <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em> montre l\u2019une des particularit\u00e9s de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire de Sony Labou Tansi. L\u2019implication du ph\u00e9nom\u00e8ne social, de l\u2019univers traditionnel, de la culture kongo notamment constitue l\u2019un des socles de l\u2019\u00e9criture de l\u2019\u00e9crivain congolais. Elle joue un important r\u00f4le du point de vue de l\u2019orientation dans la lecture et la compr\u00e9hension du roman \u00e9tudi\u00e9. Un plan de signification du r\u00e9cit et des actions dans la narration d\u00e9coule de la s\u00e9mantique des noms des personnages. Ces anthroponymes sont des symboles\u00a0; ils r\u00e9v\u00e8lent des images et des situations dont l\u2019interpr\u00e9tation n\u00e9cessite une immersion dans la culture linguistique locale (kongo) de l\u2019auteur. Dans cette perspective, au regard de l\u2019univers scriptural de Sony Labou Tansi, nous estimons que l\u2019influence de l\u2019oralit\u00e9 s\u2019associe \u00e0 la libert\u00e9 dans la composition des \u0153uvres de fiction ou litt\u00e9raires en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify\"><strong>Bibliographie<br \/>\n<\/strong><\/h2>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Diop, Papa Samba, Garnier, Xavier. 2007. Dossier \u00ab\u00a0Sony Labou Tansi \u00e0 l\u2019\u0153uvre\u00a0\u00bb. <em>Itin\u00e9raires et contacts de cultures,<\/em> volume 40.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Labou Tansi, Sony. 1983, <em>L\u2019Ant\u00e9-peuple<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Laman, Karl Edvard. 1936. <em>Dictionnaire Kikongo fran\u00e7ais. Une \u00e9tude phon\u00e9tique d\u00e9crivant les dialectes les plus importants de la langue dite Kikongo<\/em>. Bruxelles\u00a0: M\u00e9m. Inst. Royal colonial belge.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Mbanga, Anatole. 2007. Convergence des genres dans l\u2019\u00e9criture de Sony Labou Tansi. <em>Itin\u00e9raires et contacts de cultures,<\/em> volume 40, p. 173-184.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Mbanga, Anatole. 1996. <em>Les proc\u00e9d\u00e9s de cr\u00e9ation dans l\u2019\u0153uvre de Sony Labou Tansi, Syst\u00e8mes d\u2019interactions dans l\u2019\u00e9criture.<\/em> Paris\u00a0: L\u2019Harmattan.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Schnedecker, Catherine. 1989. D\u00e9nomination du personnage en contexte dialogu\u00e9. <em>Pratiques<\/em>\u00a0 n\u00b0 64, p. 39-67.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Senghor, L\u00e9opold S\u00e9dar. 1956. \u00ab\u00a0Postface\u00a0\u00bb, <em>\u00c9thiopiques<\/em>. Paris\u00a0: Seuil.<\/p>\n<p class=\"hanging-indent\" style=\"text-align: justify\">Tachibana, Hidechiro. 1990. Le \u00ab\u00a0Beau comme\u00a0\u00bb est-il comparaison ? \u00c9tudes des\u00a0 proc\u00e9d\u00e9s comparatifs dans <em>Les Chants de Maldoror<\/em>. Dans Corsetti Jean-Paul et Murphy Steve (dir.), <em>Mal\u00e9diction ou r\u00e9volution po\u00e9tique : Lautr\u00e9amont\/Rimbaud<\/em>, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle, 15-22 juillet 1989 (97-108). Valenciennes : Presses universitaires de Valenciennes.<\/p>\n<hr class=\"metaauthorline\" \/>\n<div class=\"metadata metaauthor\">\n<p class=\"justify\" data-type=\"author\"><strong><a href=\"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/contributors\/anatole-mbanga\">Anatole MBANGA<\/a><\/strong><br \/>\nL\u2019auteur est professeur de linguistique et stylistique fran\u00e7aises \u00e0 la Facult\u00e9 des lettres, arts et sciences humaines de l&rsquo;Universit\u00e9 Marien Ngouabi de Brazzaville au Congo. Ses recherches portent sur la langue fran\u00e7aise et particuli\u00e8rement l&rsquo;analyse du discours. Il est actuellement le coordonnateur de la Formation doctorale Espaces litt\u00e9raires, linguistiques et culturels. Chef du d\u00e9partement de Langue et Litt\u00e9rature Fran\u00e7aise (LLF) \u00e0 la Facult\u00e9 des Lettres et des Sciences Humaines (FLSH) de l\u2019Universit\u00e9 Marien NGOUABI.<\/p>\n<p>Courriel\u00a0: mbanga.anatole.64@gmail.com<br \/>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"author":51,"menu_order":8,"template":"","meta":{"_acf_changed":false,"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":["anatole-mbanga"],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[140],"license":[],"class_list":["post-191","chapter","type-chapter","status-web-only","hentry","motscles-denomination","motscles-personnage","motscles-roman","motscles-semantisme","keywords-character","keywords-naming","keywords-novel","keywords-semantics","motscles-autre-buku","motscles-autre-kombo","motscles-autre-mo-monani","motscles-autre-na-tina","contributor-anatole-mbanga"],"part":3,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/191","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/wp\/v2\/users\/51"}],"version-history":[{"count":41,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/191\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":631,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/191\/revisions\/631"}],"part":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/3"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/191\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=191"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=191"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=191"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.revues.scienceafrique.org\/magana\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=191"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}