La dynamique de l’interprétation à l’église : les défis de la pratique et les stratégies de professionnalisation sur la base de l’expérience des interprètes en Ouganda

Edith Ruth NATUKUNDA-TOGBOA

 

Introduction

L’interprétation d’église dans la capitale d’Ouganda, Kampala, est une forme d’interprétation consécutive, parfois surnommée « la traduction de l’église ». Bien qu’elle consume trop de temps, et qu’elle est susceptible de repousser la moitié du public, l’interpretation consecutive continue à être populaire dans les pays en voie de développement. Alors que sa pratique tend à disparaître dans les pays riches de l’Europe et aux États-Unis où l’on procède par l’option simultanée, en Afrique et en Asie, l’interprétation consécutive est préférée, car elle coûte moins cher au niveau d’équipement et son utilisation est plus souple quant au temps et à l’espace nécessaires (Qawasmeh, 2018). À l’instar de l’image captée par Downie (2014), l’interprétation d’église se présente comme une activité non professionnelle étant donné que les interprètes sont souvent sectionné·e·s parmi des adhérents et adhérentes de la congrégation. La plupart du temps, ils ou elles ne sont pas payé·e·s pour leur travail (Downie, 2014).

Ainsi, les interprètes ne sont pas formé·e·s professionnellement alors qu’ils ou elles détiennent une position privilégiée dans l’église : ils ou elles sont placé·e·s tout près du pasteur ou de la femme pasteur pour assurer une bonne communication (Downie, 2014). Présentée donc comme le canal de reproduction du ministère du pasteur ou de la pasteure, l’interprétation d’église devient une plateforme d’habilitation pour ceux et celles qui sont des assistants et assistantes à l’origine et veulent éventuellement devenir des futur·e·s pasteur·e·s.

Questions de définition

Le contexte de l’interprétation d’église se comprend mieux lorsqu’on étoffe sa définition. L’interprétation consécutive a été définie comme « le rendement d’un discours entier à partir de sa source dans la langue cible segment par segment » (Ying, 2010, p. 93, notre traduction). De plus, Kalina (2002) souligne que l’interprétation consécutive se fait aujourd’hui dans plusieurs marchés, phrase par phrase plutôt que par de longs textes. Quant à Albl-Mikasa, il met l’accent sur la perspective cognitive de la fonction de la langue; l’interprète traite le message pour en faire plutôt un contenu conceptuel et non pas une série de mots (Albl-Mikasa, 2008). Al- Kharabsheh (2017) renforce l’idée du contenu conceptuel en notant qu’une bonne interprétation consécutive est sensée faciliter non pas simplement l’expression des mêmes idées, mais plutôt l’expression de ce que la personne avait exprimé. Autrement dit, l’acte d’interpréter devrait rassembler le message original jusqu’au point de fournir des effets cognitifs adéquats du sens de sorte que l’on arrive à le retrouver chez l’auditoire sans problèmes. Une bonne interprétation consécutive devrait conserver toute l’arôme de la mise d’accent et la force métaphorique du texte original. La qualité de la bonne interprétation devrait être toujours jugée à partir de la perspective de ceux et celles qui l’écoutent. Comme cela a été suggéré par Kurz (2001), ce que l’auditoire a reçu devrait produire le même effet sur lui que le discours original.

Problème de recherche

Avec l’émergence de nombreuses églises pentecôtistes au cours des deux dernières décennies à Kampala, l’interprétation d’église est devenue l’un des moyens de communication de base pour les congrégations multiculturelles et multilingues. Les interprètes d’église pratiquent l’interprétation consécutive de manière informelle et sans formation. Étant donné l’augmentation du nombre d’églises et l’importance de ce domaine de compétence linguistique pour les diplômé·e·s en langues, il est devenu nécessaire d’examiner la manière dont l’interprétation d’église est effectuée et d’évaluer comment elle peut être professionnalisée dans un avenir proche. Cette étude a été conçue pour documenter la pratique, identifier les défis et proposer des stratégies dans l’optique de professionnaliser l’interprétation d’église.

Méthodologie

Cette étude de l’interprétation d’église est basée sur une conception descriptive, s’appuyant sur des instruments de recherche et la collecte de données qualitatives. Les données ont été recueillies en utilisant des méthodes de recherche documentaire dans un premier temps afin de comprendre ce qui a été écrit sur l’interprétation d’église. Ensuite, ces informations ont été utilisées pour élaborer un guide d’entretien approfondi. Quatre églises ont été sélectionnées à dessein pour analyser les corpus de leurs pasteur·e·s, prédicateurs ou prédicatrices. Les trois églises assuraient l’interprétation de l’anglais vers le luganda et vice versa, et elles étaient réparties dans trois zones différentes de la capitale où se trouve la majorité des congrégations multilingues et multiculturelles. Cela implique que la plupart des fidèles pouvaient comprendre le luganda, une langue bantoue du centre de l’Ouganda. La quatrième église, qui a également été incluse à dessein dans la population de l’échantillon, utilisait le runyankore/rukiga et l’anglais pour l’interprétation. Le runyankore/rukiga est une langue bantoue de l’ouest de l’Ouganda. Les quatre églises ont été sélectionnées afin de comparer les différents aspects de l’interprétation d’église : la situation géographique dans la ville ou le pays, le mélange ou l’homogénéité de la congrégation, la différence de sexe de l’interprète d’église, l’utilisation du pasteur ou de la femme pasteur pour l’auto-interprétation, le changement de la langue locale utilisée, l’âge de l’interprète et la différence de tempos de la prédication.

En plus des enseignements et sermons enregistrés et utilisés comme corpus, des entretiens approfondis ont été menés auprès de trois pasteur·e·s (dont une est une femme), de cinq interprètes (dont deux sont des femmes) et de sept professeur·e·s d’interprétation (dont trois sont des femmes) afin d’obtenir leur avis sur la nature, les processus et le statut des interactions entre les églises en Ouganda. L’autrice de ce texte est une locutrice native de runyankore/rukiga et a une très bonne maîtrise du luganda. Elle est conférencière en interprétation français/anglais.

Cadre théorique de l’étude

Cette étude a été conçue dans la perspective du traitement cognitif des textes. Elle a été réalisée du point de vue de la théorie cognitive où la compréhension du texte est décrite comme un « renforcement de la cohérence » basé sur la « construction de représentants mentaux » tant au niveau local que global (Albl-Mikasa, 2008, p. 197-198, notre traduction). Le point de vue général d’Albl-Mikisa est que « l’interprétation sera plus réussie si le texte source est bien compris et rendu spontanément et de manière idiomatique dans la langue cible » (ibid., p. 198, notre traduction). C’est apparemment ce que Pilley a décrit précédemment comme « une interprétation consécutive habile [qui] saisit l’essence du sens » (Pilley, cité par Seleskovitch, 1975, p. 131).

Dans la ligne des fondements théoriques, Seleskovitch rappelle que « L’interprète ne répète jamais les mots de l’orateur, il reproduit les idées, c’est le leitmotiv de ceux qui exercent le métier d’interprète » (1975, p. 169). Ainsi, du point de vue du traitement cognitif, un texte n’a de sens que si l’auditeur ou l’auditrice peut en tirer une signification. C’est dans ce sens que l’on parle d’une « interprétation cohérente ». Il est expliqué que la « cohérence » est construite au moyen d’un processus inférentiel dynamique contrôlé stratégiquement, guidé par un apport linguistique et s’appuyant sur un grand nombre de facteurs non linguistiques tels que les connaissances de base et le contexte situationnel (Albl- Mikasa, 2008, p. 202).

Dès lors, vu sous l’angle du traitement cognitif des textes, on peut supposer que le texte à interpréter est l’enregistrement d’un processus dynamique par lequel le discours religieux est utilisé comme un instrument de communication dans un contexte. L’orateur ou l’oratrice utilise le discours religieux pour exprimer des significations et l’interprète religieux ou l’interprète religieuse doit transmettre à l’auditoire ces significations aussi précisément qu’il soit possible afin que l’orateur ou l’oratrice puisse réaliser ses intentions. Cette théorie du traitement cognitif des textes intègre les structures du langage, les processus de construction mentale et les principes de communication pragmatique (Albl-Mikasa, 2008, p. 203). De ce point d’analyse, on suppose donc qu’un interprète ecclésiastique habile éviterait « la simple liaison de mots et de phrases » et transmettrait plutôt « les significations et les messages contenus dans le discours original » (Ying, 2010, p. 9, notre traduction). Afin de remplir ces objectifs, l’interprète d’église doit « d’abord écouter, se concentrer et analyser [afin] d’identifier/intégrer le discours en blocs en suivant un argument logique et ensuite le reconstituer en retenant l’essentiel de l’argument dans des interprétations consécutives » (Heynold, cité par Ying, 2010, p. 9, notre traduction).

Dans ce cas, l’interprétation consécutive de l’église est structurée par une combinaison de deux séries de tâches : les tâches comportementales (impliquant l’action d’écouter, lire, comprendre, prendre des notes et parler pour la production) et les tâches cognitives (impliquant les capacités d’analyser la parole, de stockage des informations, de récupération des informations, d’analyse des notes, de récupération des informations, d’analyse des notes et la production (Gile, cité par Ying, 2008, p. 7). Une étude empirique de Peter Mead semble confirmer les préoccupations des théoriciens et théoriciennes du traitement cognitif des textes. L’étude de Mead a démontré que le manque de fluidité de l’enseignement s’est avéré être principalement causé par des difficultés cognitives (Mead, 2002). Ying poursuit en expliquant que les surcharges cognitives liées à l’interprétation se produisent principalement « lorsque l’interprète a des problèmes avec le flux d’énoncés précédent » ou « lorsqu’il y a trop de tâches à différentes étapes du processus d’interprétation multitâche, ou lorsqu’il y a trop de distractions » (Ying, 2008, p. 3-4, notre traduction). Comme nous le verrons lors de la discussion des défis de l’interprétation religieuse, chaque fois que l’un de ces trois incidents (surcharge, confusion des tâches et distraction) se produit, il provoque chez l’interprète des perturbations, de l’anxiété, de l’agitation et parfois de la dépression, ce qui affecte la qualité de sa prestation d’interprétation.

Les défis de la pratique de l’interprétation des églises

Outre les surcharges cognitives comme nous l’avons vu dans la section précédente, les interprètes d’église en Ouganda doivent faire face à de nombreux autres défis selon notre recherche documentaire et les entretiens approfondis. Le premier que j’aborderai est la dramatisation de l’interprétation consécutive et du mimétisme de l’église. Les enseignements et les sermons de l’église se transforment de plus en plus en une présentation dramatique. Cette dernière a été décrite comme une performance où l’interprète est présent·e dans une église, proche du pasteur ou de la femme pasteur qui sert la parole de Dieu. Pour faciliter la communication et éviter toute confusion, l’orateur ou l’oratrice s’arrête souvent un moment et passe la parole à l’interprète pour la reproduction (Downie, 2010).

D’après les commentaires de nos répondants et répondantes issus des entretiens approfondis, on observe qu’un interprète ou une interprète de l’église en Ouganda ne s’arrête même pas à reproduire ce que le pasteur ou la femme pasteur vient de « faire ». Par exemple, dans le vidéo de la dame d’âge moyen qui interprète dans l’église numéro 3, il a été noté qu’« elle suit ses mouvements, quand il traverse la scène, elle traverse aussi, quand il s’assoit, elle s’assoit aussi, quand il lève la Bible, elle la lève aussi » (informateur 3, interview approfondie du 18/5/2019). Il s’agit davantage d’un processus de mimétisme que d’interprétation.

Dans une autre interview, la personne interrogée a ajouté ceci : « lorsque je regarde ces interprétations de l’église à la télévision, c’est en partie à des fins éducatives, mais aussi pour le divertissement. Récemment, j’ai vu un interprète de l’église qui imitait le pasteur, lorsque ce dernier a fait un saut périlleux, il l’a également suivi » (informatrice 2, interview approfondie du 17/5/2019). C’est comme si l’ensemble du processus avait été conçu comme une présentation théâtrale à des fins de divertissement. On note, en effet, que l’orateur ou l’oratrice et l’interprète dramatisent trop. Ils ou elles s’écartent non seulement de l’objectif religieux de transmettre la parole de Dieu, mais ils ou elles détournent également l’attention de l’auditeur ou de l’auditrice du message. Par conséquent, ils ou elles peuvent l’amener à prendre l’interprétation de l’Église comme un divertissement.

La limitation des connaissances thématiques et terminologiques de l’interprète est un autre défi qui a été observé dans l’étude. Certains textes bibliques sont denses, techniques et complexes. Or, les interprètes de l’église qui sont des bénévoles, sélectionnés dans la congrégation, peuvent ne pas avoir les connaissances spécialisées nécessaires. Il faut se rappeler qu’ils ou elles ne sont pas formé·e·s en linguistique appliquée ni en théologie. Tison Balci, qui a fait une thèse de doctorat sur le sujet, souligne que le sermon est un genre qui demande « une compréhension approfondie en tant qu’événement communicatif modéré par l’interprète » (Tison Balci, 2016, p. 4). La traduction en runyankore/rukiga du verset 18, chapitre 9 du livre des Nombres, utilisé par la sœur G., présidente du conseil de l’église, illustre cette difficulté. En effet, le passage « Sur l’ordre du Seigneur, les enfants d’Israël ont voyagé, et sur l’ordre du Seigneur, ils ont campé. Tant que la nuée restait sur le tabernacle, ils se reposaient dans leurs tentes » (Bazira, 2017, transcription du contenu vidéo), l’interprète de l’église le rend comme suit :

Ahabiragiro ebi… Ruhanga, abaana be Isirayiri bagyenda; kandi ebyo ebiragiro byoona ebya Ruhanga, ba… baguma nibatekaho okuhugana okwe… Okweshorooza baka… bakatulira hamwe, okwe… okwekicu kyabairekiguma kyemereire, nabo bakaba baguma bashitamire, bemereire hamwe nayekaaro, hamwe nihema ryabo (Bazira, 2017, transcription du contenu vidéo).

Cela donnerait la version suivante une fois traduite :

Sur les commandements de… l’Éternel, les enfants d’Israël s’en allèrent. Sur tous les commandements de… l’Éternel, ils ont continué à imaginer des moyens de se rassembler… et de rester ensemble. Comme le… nuage se tenait en un seul lieu, ils restaient assis avec leur temple et leur tente (traduction de Natukunda).

Dans la version de l’interprète, il est évident qu’il a eu des difficultés à traduire « sur l’ordre du Seigneur ». Il est également évident qu’il avait du mal à rendre « ils ont campé ». Il a également eu des difficultés avec « tabernacle » qu’il rend comme « le temple ». Il transfère clairement « resté sur le tabernacle » à « resté avec leur tente ». Le verset biblique fait référence à des termes techniques, des espaces symboliques et des postures choisies sur le chemin des enfants d’Israël pendant leur errance dans le désert. Il fallait, pour mieux l’interpréter, avoir la connaissance théologique du passage de la Bible et des connotations métaphoriques de la « nuée » comme la présence de Dieu et la sollicitation d’orientation divine que le conférencier visait dans son sermon. L’interprète de l’église, qui était un jeune homme d’environ 22 ans apparemment choisi dans le chœur, ne savait pas comment intégrer toutes ces connotations.

En outre, les interprètes de l’église ont très peu de pouvoir ou aucun contrôle sur le processus d’interprétation. Le pasteur ou la femme pasteur peut décider à tout moment de mettre lui-même son texte dans la langue cible. Il prive ainsi brusquement l’interprète de son rôle. Voici un exemple tiré du sermon du pasteur Bugembe : « Kino kanki bagambe mu Luzungu. [Je vais leur dire ceci, en anglais :] Je préfère m’envoler pour l’Asie afin de trouver une personne qui me prend pour un roi, plutôt que de rendre visite à mon voisin qui me prend pour un esclave » (Bugembe, 2017, transcription du contenu vidéo). Dans ce cas particulier d’inversion des rôles, la dame interprète de l’église a été obligée de se taire et d’attendre la fin du texte en anglais. Elle a même été trop stupéfaite par le changement de rôles; le pasteur a délaissé le luganda pour l’anglais. Il ressort de cet événement que l’interprète a probablement compris que le pasteur voulait s’adresser aux fidèles qui parlent anglais, un public cible qui serait le plus concerné par cette partie du message. La classe anglophone serait également celle qui a davantage les moyens d’effectuer des voyages en avion pour l’étranger contrairement à une bonne partie des lugandais. Malheureusement, l’inversion des rôles et le transcodage ont eu pour effet de réduire le flux du processus d’interprétation puisque le public était habitué à l’alternance des parties du dialogue en luganda/anglais/luganda. Le transcodage fréquent des orateurs et oratrices dans l’interprétation de l’église est lié à l’absence de contrôle sur le processus d’interprétation. Comme l’a dit un répondant, interprète d’église en exercice, « Le pasteur peut passer de l’anglais au luganda et revenir à l’anglais en une phrase, sans aucun avertissement au chef de l’église » (Informateur n°1, 2/5/2019). L’extrait suivant est un exemple de la confusion créée par le changement de code :

Mwalabye mumawulire ga leero, dix personnes… dix membres de la même famille… tous yuees dans le ememe taxi mwabalabye nga babatema mu taxi némbazi? Dix membres de la même famille. Bagenda kuzika emilambo kumi. Et c’est la deuxième fois que cela arrive en Ouganda. Et vous me dit Mungu bwageze? Mungu yagela nti mwena muffe kulunaku lumu? (Bugembe, 2017, transcription du contenu vidéo).

Par la suite, c’est ainsi que l’interprète de l’église a rendu le texte :

Avez-vous vu dans les nouvelles comment dix personnes d’une même famille ont bagweledde mu taxi [ils ont tous péri dans un taxi]. Avez-vous vu comment ils les coupaient avec une hache? Abantu kumi nga bava mu famille yemu. Ils vont enterrer dix corps, kati oyagala kungamba nti; c’est ainsi que Dieu l’avait prévu? Dieu avait prévu que vous tous, dans une famille, vous mourriez le même jour? (Bugembe, 2017, transcription du contenu vidéo).

L’interprète avait besoin de se déplacer mentalement d’une langue à l’autre. Quand le pasteur change du luganda à l’anglais et retourne au luganda dans la même phrase, il court le risque de bouleverser les tâches cognitives de l’interprète. La confusion créée est que de tels cas sont généralement inévitables. L’interprète d’église a besoin de temps pour s’adapter d’un mode linguistique à l’autre. Cela est conforme aux propos d’Albl-Mikasa sur le changement de langue : « La traduction ne se fait pas par transcodage, mais le passage d’une langue à l’autre nécessite nécessairement une étape intermédiaire » (Albl-Mikasa, 2008, p. 205). Ainsi, dans le cadre de l’église, lorsqu’on n’observe aucune pause dans le changement de langue, l’argument logique disparaît. Les constructions mentales de l’interprète d’église sont prises au dépourvu; elles peuvent s’embrouiller et passer dans la « mauvaise » langue ou donner une mauvaise équivalence idiomatique. Dans la partie du sermon citée, au lieu de transférer « le taxi comme étant coupé à la hache » pour laisser sortir les victimes de l’accident, l’interprète de l’église transmet que « les gens étaient coupés » à la hache. Ce qui n’est pas du tout le texte cognitif que l’interprète avait l’intention de rendre.

L’interprète de l’Église peut également être confronté à un trop grand nombre de données et pourtant le temps de reproduction est limité. Lorsque la capacité de traitement est poussée à l’extrême, il peut utiliser des phrases incomplètes ou filtrer certaines parties du texte afin de « réduire la charge cognitive » (Odhiambo et al., 2018). Par exemple, dans un sermon, le pasteur numéro 3 parle des brebis qui reconnaissent la voix du berger : « …mu nyumba wayinza okubela mu uncle, brother wo omukulu ne Taata wo. Naye omu bwakuyita nti “Sarah”, ogyakuddamu nti “wangi uncle!” ». L’interprète de l’église, suivant le rythme très rapide du pasteur, rend le texte comme suit : « …avec tant d’hommes dans la maison, on vous appellera et vous direz ‘‘oui!’’ ». Dans ce cas particulier, la phrase entière a été modifiée et raccourcie de 50 %. Le résultat de l’interprétation montre que la liste des hommes de la famille dans la maison « oncle, grand frère er ton père » a traduite par « beaucoup d’hommes », tout comme la réponse personnalisée de « Oui, mon oncle » est passée la simple réponse « oui ». Dans ce cas, l’objectif de reconnaître la voix du berger sera perdu pour les auditeurs et auditrices anglophones.

Les interprètes d’église ont également une portée naturelle d’écoute active au-delà de laquelle « ils ne peuvent plus absorber et traiter l’information » (Weber, 1990, p. 45). Au cours des entretiens avec les informateurs et informatrices, il a été noté que certain·e·s responsables d’église ne semblent pas être conscients de la durée d’écoute naturelle d’un interprète. Il a par exemple été noté que

certaines églises commencent le service à partir de 9 heures du matin et le poursuivent jusqu’à 14 heures sans interruption. L’interprète ne peut pas continuer à travailler aussi longtemps. Lorsque vous écouterez le sermon, vous remarquerez que l’interprétation commence bien, mais qu’avec le temps elle se détériore (informateur n° 5, 7/5/2019).

Un autre informateur a souligné, sur la même question de la fatigue de la mémoire, que « Certains prédicateurs dépassent une heure et demie sans arrêt. Comme il n’y a pas de remplacement d’interprètes, la personne au microphone doit continuer du début jusqu’à la fin du sermon, parfois sans eau » (répondant n° 6, 8/5/2019). Lorsque cela se produit, l’interprète d’église peut commencer à omettre des morceaux d’information ou à comprimer les données. Il ou elle peut même interrompre le déroulement du sermon et commencer à demander au prédicateur ou à la prédicatrice de répéter des phrases. En général, lorsque des erreurs basées sur la saturation commencent à se produire, la qualité de l’interprétation commence à décliner et ce n’est plus le bon message de l’évangile qui est transféré.

Parmi les principaux défis qui ont été cités, il y a également le manque de préparation préalable. Un répondant, un pasteur pratiquant, a fait remarquer qu’avec l’église, « Il n’y a pas un moyen organisé de connaître le contenu, pas de discussion préalable du texte du prédicateur » (répondant n° 1, 2/5/2019). L’interprète de l’église est informé qu’il ou elle doit interpréter au moment où il ou elle commence le service : il ou elle se rend au pied à la tribune pour commencer à travailler. Aucun avertissement n’a été donné, aucune communication n’a été faite quant au contenu. Il ou elle n’avait probablement aucune idée préalable du thème de la journée. Cependant, tout en s’interrogeant sur le processus d’interprétation, une personne interviewée a déclaré que « Le processus d’interprétation de l’église devrait commencer bien avant le début du service proprement dit. Une connaissance avancée du message pour la prédication peut aider l’interprète de l’église à travailler sur les terminologies difficiles et à se familiariser avec les versets bibliques à citer » (répondant n° 6, 8/05/2019). Cela confirme la nécessité pour le prêcheur ou la prêcheuse et l’interprète de travailler ensemble sur les préliminaires de l’interprétation dans le cadre du service religieux. Cela nécessite une certaine planification systématique, le partage d’informations et l’examen du matériel de prédication avant de prononcer le sermon qui devrait être bilingue. Le défi n’est pas seulement organisationnel, mais aussi institutionnel puisque certain·e·s prédicateurs et prédicatrices en visite se contentent d’annoncer qu’ils ou elles seront dans le pays la semaine précédant leur arrivée. Il est souvent bénéfique pour l’église d’accueil de recevoir un·e évangéliste renommé·e, même à court avis.

Les défis de la technologie utilisée dans l’interprétation ont également été cités par nos enquêté·e·s. En fait, les haut-parleurs de certaines églises pentecôtistes seraient très bruyants (répondant 2, 5/5/2019). Ils causent donc une distraction et une irritation aux interprètes de l’église pendant qu’ils ou elles essaient de se concentrer. L’écho du prédicateur ou de la prédicatrice et le bruit de la musique de fond peuvent interférer avec l’écoute et la production du message. Les microphones de mauvaise qualité, quand ils sont mal ajustés, ont tendance à se déclencher sur les plosives et à siffler sur les sifflants. Parfois, ils captent le sifflement et d’autres bruits de l’école des enfants le dimanche et la transmission à la radio. Lorsqu’ils sont mal connectés, ils commencent à crépiter lors de leur manipulation. La plupart d’églises n’ont pas de casques d’écoute pour leurs interprètes. Ce qui oblige ces dernier·e·s à travailler à l’ouïe naturelle, avec le risque de perdre jusqu’à 50 % du texte cognitif.

Tout en résumant les défis à relever pour les dirigeant·e·s de l’église, un répondant a déclaré qu’« ils sont de 2 ou 3 catégories : ceux qui sont basés sur la langue, liés aux accents, à la vitesse et au style ». Ensuite, il y a ceux qui sont liés à la performance de l’orateur et à la dynamique du discours « tandis que d’autres de troisième catégorie sont liés à la connaissance des lectures bibliques ». À ces trois catégories, on ajoutera une quatrième, celle des défis liés à la facilitation technique fournie à l’église. Cet informateur a fait remarquer que « les pasteurs investissent beaucoup de temps dans la lecture de la Bible, les interprètes de l’église ne s’y investissent généralement pas » (informateur 5, 7/5/2019). Étant donné que les interprètes ne sont pas formé·e·s en théologie, ils ou elles rencontrent inévitablement des difficultés à rendre les expressions idiomatiques de la Bible.

Stratégies de professionnalisation

La première stratégie préconisée par tous les répondants et toutes les répondantes, c’est-à-dire les pasteurs et femmes pasteurs, les conférenciers et conférencières et les interprètes, est la nécessité d’une formation professionnelle pour les dirigeant·e·s de l’Église. Une personne interrogée a indiqué qu’elle avait été contactée pour une formation au cours de laquelle elle exposé « des aspects fondamentaux de l’interprétation ». Elle ajoute par contre qu’ils ou elles « ont besoin d’une formation spéciale à part entière avec du matériel d’interprétation pour les aider à former et à simuler les processus de l’Église » (répondant 3, 6/5/2019). Un autre répondant a souligné que « ce n’est pas la formation linguistique approfondie qui est adaptée à leurs besoins. On peut les consulter, soit dans le cadre d’un atelier d’évaluation des besoins, soit en réalisant une enquête sur leurs besoins, une enquête qui les implique » (répondant 4, 7/5/2019). Un autre répondant est allé plus loin en suggérant que des institutions comme l’Université Makerere sont bien placées pour mener à bien une telle formation. « C’est ce que Makerere devrait offrir aux églises qui ont besoin d’un tel service professionnel » (répondant 5, 7/5/2019).

La formation des responsables d’église doit comporter un module permettant d’approfondir leur utilisation de la terminologie biblique. Ceci est différent de leur étude d’herméneutiques bibliques. Ce que nous suggérons nécessite qu’un·e théologien·ne-linguiste puisse venir en aide aux responsables afin de travailler à l’harmonisation de leur utilisation du registre théologique. Les leaders d’église doivent être sensibilisés aux besoins de formation de leurs membres : « Ils doivent prendre l’interprétation de l’église comme l’une des fonctions majeures de l’église » (répondant 4, 7/5/2019). Une telle formation pourrait systématiquement expliquer comment pratiquer officiellement l’interprétation de l’église, ses processus et techniques, comment préparer et traiter l’information, comment prendre des notes, analyser les textes, rendre les expressions idiomatiques, etc.

Au cours des entretiens avec les informateurs et informatrices, une autre stratégie a été suggérée par la plupart des personnes interrogées, à savoir que les dirigeant·e·s de l’église ont besoin des séances de sensibilisation et de formation adéquates. Cela permettrait de les sensibiliser aux besoins des dirigeant·e·s de l’église et de les aider à identifier comment ils peuvent aider les interprètes à travailler ensemble. Entre autres choses, ils pourraient aborder, pendant la formation, les aspects suivants :

  • discuter et créer un bon rapport avec les chefs de l’église afin de développer un bon rythme de tour de parole pendant l’interprétation de l’église;
  • discuter le rôle du rôle de l’interprète, pour ce qui est du contrôle du processus d’interprétation, surtout dans le cas où l’interprète est une femme dans une société patriarcale;
  • apprendre à faire une pause et prévoir du temps pour l’interprétation des portions gérables du discours de l’orateur ou de l’oratrice;
  • inclure de l’eau pour les interprètes dans le budget de l’église;
  • discuter de la possibilité de paiement pour le travail d’interprétation qui se fait à l’église;
  • discuter de la possibilité d’utiliser 2 interprètes pour les sermons et services qui dépassent 45 minutes;
  • discuter de la qualité de l’équipement utilisé lors de l’interprétation d’église.

Un autre domaine de formation identifié pour les dirigeant·e·s de l’église serait le travail sur les compétences cognitives, notamment les compétences d’écoute, le stockage et la recherche d’informations, les indices communicatifs, la prédiction, la détection des mots clés, etc. Au cours de cette formation, ils ou elles pourraient également couvrir l’amélioration de l’attention, l’identification/reconnaissance des liens conceptuels et des messages à haut risque (Pym, 2003). Les leaders de l’église ont également besoin d’être formés à l’utilisation des dispositifs linguistiques efficaces.

Conclusion

Cette étude, qui s’est appuyée sur la théorie du traitement cognitif des textes, nous a permis de mettre en lumière les procédures d’interprétation de l’église telles qu’elles sont pratiquées aujourd’hui dans les églises ougandaises. Elle nous a permis d’identifier les différents défis auxquels elles sont confrontées dans leur travail. Ceux-ci peuvent être classés en deux catégories : cognitifs/linguistiques et comportementaux/performants. Concrètement, il s’agit de la surcharge cognitive, du manque de formation formelle spéciale, des mauvais rapports avec leurs orateurs et oratrices, de la faible motivation sur le lieu de travail et des capacités inadéquates de compréhension et d’analyse.

L’étude propose par ailleurs la création d’une plateforme de discussion des stratégies d’amélioration. Celles-ci comprennent une formation pour les dirigeant·e·s de l’église, une formation pour l’acquisition des compétences pour une interprétation efficace et le développement d’autres compétences (écoute, prédiction, extension de l’attention, portée, etc.). Selon les informateurs et informatrices, l’étude est utile en tant que précurseur d’une évaluation des besoins qui pourrait servir de base à l’élaboration d’un programme de formation pour les interprètes d’église, dont le besoin se fait cruellement sentir.

References

Albl-Mikasa, Michaela. 2008. (Non-)Sense in note-taking for consecutive interpreting. PhD Thesis, University of de Tübingen.

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Pour citer cet article

Natukunda-Togboa, Edith Ruth. 2021. La dynamique de l’interprétation à l’église : les défis de la pratique et les stratégies de professionnalisation sur la base de l’expérience des interprètes en Ouganda. TAFSIRI. Revue panafricaine de traduction et d'interprétation, 1(1), en ligne. DOI : 10.46711/tafsiri.2021.1.1.4

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