À propos de la revue

Pour une science au service du développement

« La science n’est, de toute évidence, plus uniquement inspirée, si elle l’a jamais été, par la simple curiosité et le désir de repousser les limites du connu. La demande sociale joue un rôle majeur pour abréger le temps qui sépare l’obtention des résultats de leur mise en application ». Telle est la déclaration formulée lors du Séminaire « Éthique et science dans la globalisation », tenu à Mexico en 2006[1]. Aujourd’hui, les attentes sociétales ont commencé à marquer de manière décisive les politiques de recherche au niveau national et international. Il s’agit pour le chercheur de questionner la véritable utilisabilité, c’est-à-dire l’impact social et économique de son projet[2].

Dans les nations du Sud particulièrement, il arrive que l’ancrage social soit considéré non pas comme une option, mais comme une dimension constitutive de la mission de la recherche. L’aspiration à l’objectivité scientifique, comprise dans le sens d’une absence d’influence des personnes ou des contextes, n’y a quasiment jamais existé. En effet, nonobstant une tendance scientiste toujours tenace en Europe, la prégnance particulière en Afrique des enjeux de développement local durable (promotion du capital humain, sécurité alimentaire, santé, lutte contre la corruption, gestion des ressources linguistiques, etc.) a puissamment conditionné les politiques scientifiques : les aléas de l’histoire ont libéré l’activité scientifique ainsi que la formulation des politiques de la crispation captieuse d’une austère neutralité. Au demeurant, Et si la recherche scientifique ne pouvait être neutre? (https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/neutralite/). Tel est le questionnement rhétorique auquel nous invite l’ouvrage au titre fort évocateur que nous venons de citer.

À propos de l’émergence d’un nouveau paradigme en sciences du langage

C’est dans cette dynamique d’intime intrication entre éthique et praxis qu’émerge la pratique d’une linguistique pour le développement humain et social. En Afrique, une telle dynamique éclot dans un contexte socio-économique caractérisé par l’échec plus ou moins visible de politiques ayant ignoré la dimension humaine du développement. Dès lors, étant donné la volonté de promouvoir le bien-être humain, d’une part, et la difficulté de mettre en place des politiques efficientes de réduction de la précarité, d’autre part, il s’avère nécessaire de rechercher ailleurs que dans les facteurs strictement économiques – dans la gestion des ressources linguistiques notamment – des solutions aux pesanteurs constatées. Comment l’homo loquens[3], l’homme de paroles, peut-il gérer efficacement la communication ? Comment peut-il tirer parti de la complexité linguistique et culturelle et non la subir, afin de maîtriser son environnement dans son acception la plus large ? Au-delà des approches théoriques et des appareils méthodologiques, Jeynitaare entend accueillir des textes qui traitent de la gestion des langues & cultures en vue du développement ou en situation de crise. En somme, il s’agit d’une pratique scientifique qui brise le plafond de verre qui cantonnait jadis le linguiste dans des sphères éthérées et le séparait des spécialistes qui opèrent théoriquement ou directement sur le terrain du mieux-être des sociétés humaines.

Créée par l’équipe de chercheurs du laboratoire Langues, dynamiques et usages – LADYRUS – de l’Université de Ngaoundéré (Cameroun), Jeynitaare, Revue panafricaine de linguistique pour le développement, vient donc répondre à un besoin urgent de diffusion des travaux de linguistique qui ont la prétention d’intégrer de quelque manière ces problématiques. D’après Seydou, le terme jeynitaare, issu de la racine jey-n-it-, signifie « se suffire à soi-même ; être riche/have a sufficiency ; be wealthy » dans les parlers peuls de l’Aadamaawa[4]. Il prend également le sens d’«épanouissement », d’« abondance ». Par extension, on le ramène ordinairement à « développement », à la fois notion « boussole » et objectif ultime de la recherche dans le champ visé. La revue s’inscrit résolument dans un paradigme émergent de la science contemporaine : celui de l’implication citoyenne du chercheur.

Et pourquoi le peul ? Il se trouve que l’une des toutes premières occurrences de l’appellation « linguistique du/pour le développement » apparaît dans un article de Métangmo-Tatou consacré à cette langue[5].

 

[1] Séminaire organisé conjointement par l’Institut de Recherche pour le développement (IRD), l’Académie mexicaine des sciences (AMC) et l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), 24 et 25 octobre 2006, Mexico.

[2] Rabatel, A. (2013). L’engagement du chercheur, entre “éthique d’objectivité” et “éthique de subjectivité”. Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 11, mis en ligne le 15 octobre 2013. Consulté à l’adresse http://journals.openedition.org/aad/1526 ; DOI : 10.4000/aad.1526

[3] Hagège, C. (1985). L’homme de paroles. Paris, France : Fayard.

[4] Seydou, C. (1998). Dictionnaire pluridialectal des racines verbales du peul : peul-français-anglais. Paris, France : Karthala.

[5] Métangmo-Tatou, L. (2003). La koïnè peule du Cameroun septentrional et les enjeux du développement. African Journal of Applied Linguistics (AJAL), 4, 119-138.

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