Présentation

Gilbert DAOUAGA SAMARI

 

Les contributions de ce tout premier numéro – non thématique – de la revue Mashamba couvrent les trois domaines qui sont au cœur de ses préoccupations : la linguistique, la littérature et la didactique.

La rubrique « Linguistique » s’ouvre par la réflexion sociolinguistique de Safa Ben Brahim sur les représentations de jeunes Tunisien·ne·s sur les pratiques plurilingues. Dans son texte, l’autrice observe que les pratiques ainsi que les représentations qui y sont attachées ne sont pas les mêmes selon qu’on passe d’une classe de langue à une autre. En classe de français, les pratiques des étudiant·e·s sont monolingues et marquées par l’usage exclusif de la langue française; le recours à la darija est systématiquement évité, ce qui a pour effet de réduire l’intervention des étudiant·e·s et donc les interactions en classe. Par contre, en classe d’anglais, la situation est différente : l’enseignant·e étant ouvert·e aux pratiques plurilingues, les étudiant·e·s utilisent par moments la darija; et parfois, surtout quand il·elle se rend compte de la difficulté des apprenant·e·s à comprendre ce qui est exprimé en anglais, l’enseignant·e recourt au français, mais jamais à la darija. Même si la posture des enseignant·e·s d’anglais n’est pas aussi radicale que celle des enseignant·e·s de français, elle n’est pas moins normative, puisque l’enseignant·e n’utilise elle·lui-même jamais la langue de ses étudiant·e·s. Les conséquences de cette posture sur le plan sociodidactique sont importantes, en l’occurrence en termes d’insécurité linguistique.

Céphanie Mirabelle Gisèle Piebop continue cette réflexion sur la pluralité des langues sous l’angle de l’analyse de la politique linguistique. Dans un examen sans complaisance des actions de la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme au Cameroun (CNPBM), organisme mis en place par les décideur·euse·s pour juguler la crise qui a découlé des revendications des enseignant·e·s et avocat·e·s anglophones se plaignant de marginalisation, l’autrice pose un regard différent sur les rapports entre le français et l’anglais. Le vécu des Camerounais·e·s est présenté alors comme une clé de compréhension non seulement de la frustration des anglophones, mais aussi et surtout celle des francophones vivant/travaillant en zone anglophone, réalité très souvent éludée par les décideur·euse·s. Assaisonnée de détails expérientiels illustratifs, la réflexion de Gisèle Piebop décrit un contexte de glottophagie, dans lequel les francophones, appelé·e·s parfois explicitement à s’exprimer en anglais, sont exposé·e·s à cette unique langue : les enseignes, les courriers officiels, les documents officiels, entre autres, sont en anglais. Toutes choses qui amènent l’autrice à penser qu’on est au Cameroun, suivant le contexte, dans une situation de « co-dominance », de domination mutuelle entre le français et l’anglais. Pendant que les problèmes des anglophones en zone francophone sont de plus en plus pris en compte, l’État reste complice des pratiques courantes en zone anglophone, tout autant qu’il est complice de l’extinction progressive des langues et cultures camerounaises, en perte de vitesse parce que dévalorisées et stigmatisées au profit du français et de l’anglais. C’est d’ailleurs ce que continue à faire la CNPBM dont le texte de création procède à une distribution socio-fonctionnelle inéquitable entre les langues officielles et les langues camerounaises. Il n’est donc pas étonnant que cette commission soit prompte à réagir dès qu’il est question de bilinguisme et qu’elle s’efface, s’enferme dans un silence complice alors que le Cameroun fait face à des actes répétés de repli identitaire qui hypothèquent notablement le vivre ensemble. Ce sont donc ces missions que l’autrice appelle à redéfinir.

Fulbert Taïwe, quant à lui, aborde ce bilinguisme dans une perspective lexicographique. Son étude porte sur le Dictionnaire tupuri-français-anglais (DIFTA) de Suzanne Ruelland. Convoquant, en conséquence, la lexicographie explicative et combinatoire de Mel’cuk et al., l’auteur interroge les principes qui ont présidé à l’élaboration du dictionnaire analysé. C’est ainsi qu’il s’intéresse aux principes de formalité, de cohérence, d’uniformité et d’exhaustivité. L’approche bilingue (français/tupuri) étant clairement adoptée dans cet article, Taïwe rend compte des problèmes que pose son corpus, notamment la difficulté éprouvée par le·la lexicographe pour traduire en français un terme qui exprime une réalité propre au peuple tupuri : c’est de ce constat qu’il dégage quelques pistes de solutions dans son analyse.

Konan Bertiel N’guessan boucle cette rubrique par un travail de description. S’intéressant précisément à la variété walèbo de la langue baoulè, il révèle, en s’appuyant sur des données produites par des locuteur·trice·s de la zone de Sakassou, six types d’aspects et quatre types de modes repérables à partir de trois catégories de marqueurs : soit un marqueur tonal, soit un marqueur morphologique, soit la combinaison des deux premiers marqueurs. Cette analyse conduit l’auteur à poser qu’en l’absence d’informations sur l’existence d’un marqueur temporel en walèbo, cette variété de langue a un système de conjugaison aspecto-modal.

La deuxième partie, consacrée aux études littéraires, regroupe cinq contributions importantes. La première porte sur les conditions de vie des femmes africaines. Pierre Suzanne Eyenga Onana montre, dans son article, comment, à travers l’œuvre poétique étudiée, Ngah Ateba configure une ethopoétique féministe qui n’est aucunement réductible à la revendication, mais engagée à redorer le blason de la femme africaine par la mise en place du néo-féminisme. Il s’agit alors pour la poétesse de modifier la vision essentialiste de l’humain, laquelle conditionne la femme – surtout celle qui n’est pas instruite – à la résignation et la soumet au diktat d’une tradition ancestrale phallocratique. Par un dialogue intertextuel et diverses formes poétiques, Ngah Ateba rejoint la catégorie d’auteurs et autrices qui réécrivent l’histoire de la femme africaine, une femme appelée à assumer son identité et, suivant une éthique dont la poétesse donne les contours, une femme qui construit une relation décomplexée et non phallocrate avec l’homme, son « partenaire de vie ».

L’appel à la « révolution » de la poétesse Ngah Ateba prend une orientation différente dans le roman de la diaspora africaine contemporaine, analysé par Fulgence Manirambona et Félix Tunguhore. Dans leurs œuvres, les romanciers contribuent à la construction d’un « monde inversé » par le recours à l’ironie, perçue à cet effet comme une figure rhétorique pouvant aider à la mise en place fictive d’une Afrique à l’abri de velléités hégémoniques diverses. À partir de l’approche postcoloniale, les auteurs montrent comment ces romanciers ont recours à l’ironie paradoxale et à l’ironie satirique pour déconstruire le discours hégémonique et dénoncer les vices.

Le rejet de l’ordre hégémonique colonial ne peut être considéré comme logique et efficace que s’il s’accompagne d’un retour aux sources, d’un ancrage dans les valeurs locales, africaines, de moins en moins connues par la génération actuelle. Clément Ndihokubwayo et Fulgence Manirambona se proposent, dans ce sens, d’explorer l’univers traditionnel bambara à partir de Ségou, une œuvre romanesque de Maryse Condé. Par une lecture sociocritique, les analystes rendent compte de la manière dont cette romancière procède à la reviviscence nostalgique du passé malien. Les symboles traditionnels étudiés révèlent en effet la puissance caractéristique du pouvoir ancien bambara, soutenue par des croyances où s’entremêlent vie et sacré. Le dubale et le balanza sont perçus comme protecteurs de cette puissance. Mais ce sont aussi les transformations subies par la société bambara que le roman de Maryse Condé permet de revivre.

Dans le texte de Jacqueline Fanta, ce passé ne concerne plus tout un peuple. Le passé décrypté est plutôt relatif à la famille des trois écrivains francophones dont les romans sont analysés. Mahi Binebine, Alain Mabanckou et Patrice Nganang mettent en scène des familles réelles (pour les deux premiers) et fictive (pour le troisième écrivain) dont l’histoire est reconstituée à partir des souvenirs des narrateurs et des traces écrites laissées par des personnages. Passeurs de mémoire, ces romanciers s’investissent dans la quête de l’héritage familial pour contribuer à la transmission des connaissances passées à la génération actuelle afin qu’elle puisse faire face aux défis qui l’interpellent.

Rémy Nsengiyumva, quant à lui, suit les tribulations de Bardamu dans Voyage au bout de la nuit. Dans ce roman, Bardamu parcourt désespérément le monde – avec à ses côtés, de manière systématique, Robinson. Il est obsédé par le désir de mobilité permanente. Ainsi, au cours de sa balade nocturne, il découvre un monde fait d’horreur qui l’astreint à chaque fois au déplacement. Fuyant les intempéries climatiques et la guerre en Afrique, il se retrouve aux États-Unis où il découvre, entre autres, les difficiles conditions de vie des émigrés. Son voyage en Europe, par la suite, met son humanisme à rude épreuve. Médecin, il côtoie des malades agonisants ou mourants à qui il apporte son soutien. Bardamu se trouve, dans ce roman, dans une spirale de mobilité dont les dédales sont analysés par Nsengiyumva.

Les trois travaux restants s’inscrivent dans la perspective didactique. Tout d’abord, procédant à une triangulation entre recherche documentaire, observation de classe et analyse des programmes, Marie-Immaculée Ndayimirije et Félix Tunguhore réfléchissent sur des stratégies qui puissent conduire à l’intégration effective de la métalangue dans l’enseignement/apprentissage de l’anglais au Burundi. Selon cette autrice et cet auteur, l’objectif communicatif visé par l’enseignement de cette langue étrangère ne peut être véritablement atteint si les pratiques formatives et enseignant·e·s ne placent pas la métalangue au centre de toute activité.

Pierre Nduwingoma et Edith Ndereyimana, de leur côté, s’engagent dans une réflexion sur les composantes de la compétence communicative évaluées à l’examen de français dans sept classes de 9e de la province scolaire de Bujumbura. Ils optent alors pour une entrée par l’analyse des questions posées aux élèves lors des examens de fin de trimestre. L’analyse du contenu des épreuves leur a permis de mettre en lumière la prééminence des outils linguistiques sur la dimension communicative, réduite à la lecture-compréhension et à la production. D’où l’appel à une prise en compte totale de la compétence communicative dans l’élaboration des épreuves de français.

Enfin, après analyse des résultats d’examens et des jugements des enseignant·e·s dans la région de Gharb Chrarda Bni Hsan, Abdelaadim Tahiri soutient que l’impact de la pédagogie de l’intégration (PI) est variable selon les matières et les localités. Pendant que cette approche améliore les résultats des élèves apprenant l’arabe en milieu rural, elle est considérée comme ayant un impact négatif sur les résultats en français, qu’on soit en zone rurale ou urbaine. Selon l’auteur, cette situation est imputable au suivi des enseignant·e·s. En effet, même si ces dernier·e·s affirment avoir bénéficié d’une formation à l’application de la PI, très peu ont eu la chance d’être encadré·e·s par la suite, alors qu’ils·elles continuent de rencontrer de sérieux problèmes dans la mise en œuvre au quotidien de ce cadre méthodologique.


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