Vers une dynamique des pratiques lexicographiques bilingues des langues africaines/langue française : le DITFA à l’épreuve de la lexicologie explicative et combinatoire

Fulbert TAÏWE

 

Introduction

Vu le dynamisme des théories lexicographiques actuelles et la pratique lexicographique interlinguistique des langues africaines vers les langues occidentales, nous constatons un écart considérable. Un pont doit être établi dans la mesure où l’arrimage des pratiques actuelles des dictionnaires aux résultats de recherche en lexicographie est une plus-value pour l’amélioration du contenu des ouvrages de ce domaine. L’objet du dictionnaire, on le sait, oscille entre la pédagogie des formes et la description des contenus culturels, destinée soit à des apprenant·e·s, soit à des lecteur·trice·s maîtrisant déjà la langue ou à des traducteur·trice·s (Franjié, 2008). En effet, le passage de la description langagière à celle des concepts et des référents est flou dans le dictionnaire tupuri (Taïwe, 2017, p. 7).

L’analyse sémantique de la structure du Dictionnaire tupuri-français-anglais (DITFA)[1] de Ruelland (1988) nous laisse comprendre que la description des lexèmes en vue de la réalisation d’un ouvrage lexicographique est un travail minutieux qui ne peut se faire sans avoir consulté au préalable les théories adéquates. Cet exercice intellectuel nécessite une base théorique solide permettant de faire une analyse sémique poussée de chaque adresse. Or, il existe des ouvrages lexicographiques, surtout dans les langues africaines dont la confection n’a pas pris en compte les préalables théoriques. Le présent article questionne les règles et les principes utilisés par Suzanne Ruelland pour la confection du DITFA.

Il convient de prendre pour modèle théorique la structure du DEC (Dictionnaire Explicatif et Combiatoire) de Mel’cuk (1984) inspirée de la lexicographie explicative et combinatoire (Mel’cuk et al., 1995). Ils donnent une orientation à la théorie en ces termes :

Nous avons résolument bâti notre approche sur la théorie linguistique Sens Texte, qui sert de charpente et de fil directeur et nous fait aboutir à un modèle de dictionnaire, qui est un dictionnaire théorique – non pas dans le sens qu’il n’a pas d’existence concrète, mais dans l’acception qu’il répond à une certaine vision théorique de la réalité linguistique, que son pouvoir descriptif est maximalisé, et donc que la justesse de la présentation des faits de langue rend justice à la théorie sous-jacente (Mel’cuk et al., 1995, p. 5-6).

Pour des questions d’ordre méthodologique, nous avons choisi le DITFA comme corpus. Ce dictionnaire a le mérite de constituer un document de base important pour l’apprentissage et la pratique du tupuri de par son ancienneté et le fait qu’il soit plus vulgarisé que les autres[2] puisqu’il a été publié dans une maison d’édition connue (Peeters/Selaf). C’est un dictionnaire trilingue, mais nous insistons sur la paire tupuri-français pour maintenir la perspective bilingue. Il n’est pas fortuit de parler de l’étiquetage de nos différentes illustrations. Nos différents exemples seront codés de la manière suivante : les exemples sont numérotés en chiffre arabe du premier au dernier. Les lettres majuscules A à Z indiquent l’ordre alphabétique où se situe l’adresse. Cette lettre est précédée du numéro de page du dictionnaire (de 1 à 342) qui constitue l’ensemble de notre corpus.

Le DEC était au préalable conçu pour la description des dictionnaires monolingues, mais les avancées de la théorie prouvent qu’il est applicable aux dictionnaires bilingues. L’objectif poursuivi ici est de désambiguïser les unités lexicales qui en font appel et proposer des méthodes de description rigoureuse, formelle et exhaustive du lexique. Pour les réalités qui échappent à ces théories (telle que l’inexistence des équivalents dans la langue française), il est, dans ce cas, incontournable de passer à une création lexicale.

Les principes d’application de la lexicographie explicative et combinatoire dans le DITFA

Cette section présente les différents principes de rédaction du Dictionnaire Explicatif et Combinatoire de Mel’cuk (1984) inspirés de la lexicologie explicative et combinatoire de Mel’cuk et al. (1995, p. 5). Elle vérifie ainsi la formalité, la cohérence, l’uniformité interne et l’exhaustivité des entrées du DITFA.

Principe de formalité

Le principe de formalité stipule que toute description lexicographique doit être effectuée dans un métalangage formel. Il faut décrire une entrée de dictionnaire en indiquant tous les éléments qui rentrent dans la présentation d’une adresse de dictionnaire. Il s’agit, entre autres, de la présentation de la prononciation (phonétique/phonologie), de la classe grammaticale à laquelle appartient l’unité lexicale (nom, verbe, adjectif, adverbe…). Le principe de formalité fait une précision formelle de la description syntaxique en inventoriant tout l’environnement lexical dans le but d’extraire tous les emplois de la lexie mise en exergue.

La description lexicographique doit être, par conséquent, explicite. L’on ne doit pas laisser le soin à l’usager·e d’user de son intuition, cela exclurait la fonction pédagogique qu’on assigne à un ouvrage lexicographique. Pour s’en convaincre, prenons les lexies suivantes :

(1) jäa᷆k-sír n. bosquet sacré du village où le chef de terre fait les sacrifices propriétaires aux ancêtres du village (130J).

Kàlè v.empr.fr. caler, mettre une cale pour coincer. Ndi kàlè jäa᷆k tiŋ « j’ai calé la porte » (142K).

Dans cet exemple, le métalangage utilisé par l’autrice est le suivant : « n » pour « nom », « v » pour verbe et « empr.fr » pour indiquer que la lexie est un emprunt au français. Il faut avouer que le dictionnaire de Ruelland souffre d’une absence de données phonologiques indiquant la prononciation de chaque lexie-vedette.

Principe de cohérence

La description microstructurale d’un article de dictionnaire, par souci de clarté, impose inévitablement à son·sa rédacteur·trice la rigueur d’une cohérence interne. Pour assurer la liaison étroite, l’adhérence entre les différents éléments internes du sens d’une unité lexicale, il faut insister sur leur description logique.

Le sens et la structure de la définition doivent être exempts de toute ambiguïté de sens et de rupture de cohérence dans la description. Les termes utilisés doivent être non équivoques afin d’éviter qu’ils ne prêtent à confusion ou que l’usager·e ne soit confus·e. Observons cette description insatisfaisante :

(2) sɔ̀ɓgë         v.tr. 1. Sucer. mbárgā sɔ̀ɓ lɛ’gë-kòo « le bébé suce un fruit ». 2. Embrasser (DITFA, 246S).

Ici, la continuité entre la première signification et la deuxième n’est pas assurée, il y a rupture de cohérence interne. En effet, « sɔ̀ɓgë » n’a pas pour signification « embrasser » au sens de « serrer, étreindre entre ses bras ». Ce sens ne s’y retrouve que par extension. Au lieu de « embrasser », il aurait été intéressant de dire « baiser » (sucer les lèvres de quelqu’un).

Voilà une définition satisfaisante que nous proposons :

(3) sɔ̀ɓgë v. tr.1. Sucer. sɔ̀ɓgë sugare, ba̧a̧re, degɔrgɔre, ta̧a̧gi : sucer le sucre, le tamarin, les fruits du savonnier « mbága », le citron. sɔ̀ɓgë dɔɔ, sucer la main, se dit de quelqu’un qui mange ou d’un enfant qui suce sa main. 2. sɔ̀ɓgë jag ka̧a̧ra : se dit de deux personnes qui se sucent les lèvres (en faisant l’amour) / être nombreux à manger un petit repas. 3. sɔ̀ɓgë jäge : saluer d’un baiser. Par extension : embrasser.

Un autre cas d’incohérence est à souligner dans l’exemple suivant :

(4) ɗàk.ge v.tr. constater, analyser. Ndi ɗàk rë nō “ j’ai réfléchis à cette affaire’’. ɗàk ne “penses-y’’. cf. ɗɛ̀k.gë, ɗìk.gï (DITFA, 78ɗ).

Il y a rupture de cohérence interne parce que les deux équivalents proposés de la lexie « ɗàk.ge » en français « constater, analyser » n’apparaissent pas dans l’exemple. Ce dernier nous propose plutôt un autre lexème synonyme des deux premiers. Le constat, l’analyse et la réflexion ne sont pas des synonymes. On dira plutôt :

(5) ɗàk.ge v.tr. analyser. Ndi ɗàk rë nō “j’ai analysé à cette affaire’’. Syn. màŋ.gē fíi. Var. ɗɛ̀k.gë.

ɗìk.gï1 v.intr. 1) Penser. 2) se remémorer. 3) réfléchir. Ex. : ndɔ jɔŋ fen maa ɓɔn mbɔ tuu bay ɗìk.gï lɛɓa? Pourquoi agis-tu sans réfléchir? Syn. : ɗàk.ge, ɗɛ̀k.gë. 4) distiller. 5) filtrer goutte à goutte.

ɗìk.gï1 n. 1) pensée. 2) projet. 3) désir. 4) ambition. 5) nostalgie. 6) écoulement.

Principe d’uniformité interne

L’exigence dans le traitement uniforme de la macrostructure de dictionnaire vient résoudre plusieurs problèmes posés dans la description des formes sémantiquement proches ou qui appartiennent au même champ notionnel. Pour assurer l’uniformité interne de la description des articles dans un dictionnaire qui se veut explicatif et combinatoire, les lexies sémantiquement proches sont traitées en usant le même métalangage descriptif. Citons, à titre d’exemple le traitement des termes suivants :

(6) ɓāŋ-gɔ 1. Désigne la région tupuri du Cameroun autour de Doukoula dont la variété dialectale est considérée comme la plus pure. 2. Désigne la région tupuri des villages autour de Lallé au Tchad dont les parlers sont plus proches de ceux du Cameroun (vers/n.i.) (DITFA, 43ɓ).

(7) ɓāŋ-líŋ désigne sa propre région et son propre dialecte pour un locuteur. (DITFA, 43ɓ)

(8) ɓāŋ-wɛ́ rɛ̀ désigne toute région à l’Est du lieu où se trouve le locuteur ou du lieu dont il parle (du côté de/ dessous) (DITFA, 43ɓ).

Nous constatons que ces entrées ne sont pas uniformément présentées. Pour la première lexie « ɓāŋ-gɔ », l’on constate deux acceptions pendant que les deux derniers « ɓāŋ-líŋ » et « ɓāŋ-wɛ́rɛ̀ » n’ont pas la même structure descriptive. Or, le principe d’uniformité interne voudrait que les lexèmes sémantiquement proches aient le même métalangage de description. Par conséquent, il est d’une évidence notoire de spécifier la zone géographique que couvre ce dialecte pour maintenir l’uniformité interne dans la description.

Voici la description que nous proposons et qui, à notre avis, répond à l’exigence de l’uniformité interne du sens des lexies mises en exergue. Ces lexies exigent que leur traitement soit harmonisé et réponde aux mêmes exigences métalinguistiques. Il faut évoquer dans chaque acception les trois sens dont ces entrées font mention. Les trois entrées appartiennent presque toutes à une même réalité, celle des noms de dialectes :

(9) Ɓāŋ-gɔ n. 1. Composé de ɓāŋ- (vers) et du morphème gɔ, qui compose l’ensemble de l’unité lexicale, est une pratique traditionnelle qui consiste à aller prendre un bouc ou un bélier de gré ou de force dans une zone peu éloignée du chef supérieur tupuri (Waŋ Doré) pour le sacrifice. Généralement connue sous le nom de « maŋge kalkao ». 2. Le ɓāŋ-gɔ est donc la variété dialectale du tupuri parlé dans la zone ciblée par la pratique du gɔ. À l’origine, il désigne la région des Tupuri qui ont émigré du Tchad vers la zone forestière au Cameroun. 3. C’est la zone du pays tupuri du Cameroun, plus précisément les villages des circonscriptions administratives suivantes : Kar-Hay, Porhi, Kalfou, Guidiguis Tchatibali, Dziguilao… Les Tupuri restés au Tchad les appellent “jar ɓaŋ yoo koo wɔ”. Ces derniers les appellent aussi “jar ɓaŋ liŋ wɔ’’. Par suite de contraction, le terme “ɓaŋ yoo ko’’ est devenu ‘‘ɓaŋ-g’’ ou “ɓi ko’’. Il désigne aujourd’hui le territoire tupuri du Cameroun hormis les villages camerounais de la frontière à ɓāŋ-líŋ, sans prendre en considération le côté ɓaŋwɛ́ rɛ̀. ex : jar Tupur maa Tulum wa̧ɗ wɔ jag ɓaŋ gɔ : les Tupuri de Touloum parlent la langue de ‘ɓāŋ gɔ’.

Ɓāŋ -líŋ n. 1. Composé de ɓāŋ- (vers) et de -liŋ (chez soi, la maison). Terme qui désigne la maison d’origine. 2. Aujourd’hui le terme désigne les villages suivants : Nenbagre, Sɛɛrɛ, Daawa, Gaŋwu, Darbe, Mondawré, Blambale, Laale, Guwɛɛ, Ciŋriŋ, Guyu, Guɗum, Yoway… 3. Désigne la variété dialectale du tupuri parlée dans ces villages et les villages frontaliers du Cameroun ayant le même parler. Ex : jar ɓāŋ-líŋ ɗe wɔ dày ga tày : les Tupuri de ɓāŋ-líŋ appellent le bœuf “tay’’.

ɓāŋ -wɛ́rɛ. 1. Composé de ɓāŋ- (vers) et de -wɛ́rɛ̀ (derrière, levant), vers le soleil levant, l’Est. 2. Le terme désigne le peuple tupuri rapproché de Fianga et les villages frontaliers du côté du Cameroun. 3. Variété dialectale en usage dans ces régions.

Principe d’exhaustivité

Le principe d’exhaustivité est un point incontournable dans la description des entrées de dictionnaire. Dans le but d’améliorer la structure définitionnelle du dictionnaire, le·la lexicographe doit s’assurer que tous les sens des adresses sont pris en compte. Le principe d’exhaustivité est appréhendé sous deux angles : une interne et l’autre externe.

L’exhaustivité interne

Dans un DEC, l’exhaustivité interne consiste à ne négliger aucun détail dans le traitement d’une unité lexicale. Ce principe touche la microstructure du dictionnaire. C’est dans ce sens que Mel’cuk et al. affirment :

Dans un DEC, l’article d’une lexie L inclut tous les renseignements lexicographiques nécessaires, d’une part, pour bien utiliser L elle-même, et d’autre part, pour pouvoir trouver les autres lexies L1, L2, etc., sémantiquement liées à L (Mel’cuk et al., 1995, p. 42).

Pour ainsi dire, ce principe exige de la part du·de la lexicographe un travail de description poussée en inventoriant tous les acceptions possibles qu’une lexie vedette peut avoir. Ce principe est clairement énoncé, car il ne s’agit pas, en effet, de décrire L en mettant juste en exergue les lexèmes qui lui sont sémantiquement liés. Or dans le DITFA, les entrées présentent des descriptions défaillantes qui sont partielles.

Au lieu de cette description par exemple :

(10) bäa n. 1. Dieu. 2. Pluie, bäa rāa “il pleut’’. (Dieu/pleure) bäa tuf sāarē. Se dit en début de saison (pluie/crache/la salive). Prov.à jo’ dë bäa jè kìtè’ë gä ‘‘on ne sème pas avec la pluie du menteur’’ (DITFA, 29B),

nous proposons plutôt la version améliorée suivante :

(11) bàa1 n. [Culture]. Dieu : Il est considéré comme le créateur et c’est lui qui tient tout dans ses mains : les vivants, les morts, les puissances de la nature, celui qui donne la vie et la mort. Il est encore le juge suprême. Tous les autres gardiens de la tradition comme : les ancêtres (moorebe), les âmes des morts (manmbuyuuri), les puissances qui gardent la nature, demandent reconnaissance et respect (so̧o̧re ), ne sont que des instruments d’une seule volonté, celle de Dieu. Il y a différentes façons de penser à Dieu. Il y a le Dieu suprême qu’on appelle « Waŋkluu », grand chef, ou simplement bàa et il y a le bàa maa laa tiŋ, le Dieu qui fonde le foyer et les « bàa » personnels, le bàa de chaque famille. Au début de la saison des pluies, tout Tupuri marié prépare un bélier ou un mouton accompagné du yii pour offrir un sacrifice au seul Dieu fondateur de son foyer et créateur de l’univers. On pense qu’il y a un bàa censé protéger le mariage, qui aide à trouver la femme et à unir l’homme et la femme bàa ha̧ wa̧y ne sɛ wɛr maa laa tiŋ ne sɛti. Dieu lui donne la femme pour fonder la famille. Figure : Bàa tag ɗuu ɓɛ gɔ dieu a effacé son nom. À l’annonce de la mort d’une personne, les gens disent que Dieu a effacé son nom. Si la personne malade, les gens disent : Bàa ŋgar ɗuu ɓɛ gɔ gà ɗa : Dieu n’a pas encore effacé son nom. Proverbe : kurkudu wa̧ a̧ ga à jɔŋ hun se kawre ɓɔ wɔ gà, sɛn mokay se ɓɔ ni ndɔ ma’ wel Bàa de dɔɔhaw : Pigeon dit qu’il ne faut pas être jaloux de ses proches, cela équivaut à un coup de gifle donné à l’enfant de Dieu. Syn. : Waŋkluu, Pantway, Manwúr-Bàa et Dieu par Jésus-Christ, pour les croyants chrétiens.

bàa2 n. 1) cause qui détermine les phénomènes atmosphériques. 2) pluie. 3) foudre, grêle. Proverbe : à kab de bàa je getɛ’ gà : on ne sème pas avec la pluie d’un menteur. bàa bayraage ti wǔr ɓɛ wa : il ne pleut pas au bon moment. bàa caa swaare le ciel est couvert de nuages. Ex : bàa caa swaare wara ciŋ debaŋ : le ciel est couvert de nuages aujourd’hui. bàa de buggi pleuvoir en gouttelettes. ex : bàa de buggi yaf-yafe, yɛf-yɛfɛ : il pleut des gouttelettes. bàa de cwȩ’ge il y a une fine pluie. bàa duu lɛ le tonnerre gronde. Bàa jɔŋ re Dieu a agi en produisant un malheur. Var. : Waŋkluu jɔŋ re. bàa ‘wu̧y lɛ la pluie se prépare.

Voici une autre défaillance descriptive :

(12) wäā n. étoile du matin. Cf. gérë (273W).

Tous les sens de la lexie « wäā » ne sont pas déterminés. La lexie « wäā » est polysémique et l’unité sémique dont l’autrice fait mention ci-haut n’est qu’un sens connoté né de son emploi métaphorique (flèche = étoile). Nous proposons plutôt la description suivante :

(13) Wäā n . 1) flèche. waa maa jag ndelɛm ɓɛ’ kȩȩ gà : la flèche dont le bout est pointu ne pique pas l’autre. 2) aiguille en fer pour coudre les calebasses. Wäā maa sa̧a̧ ha̧ne : aiguille pour coudre la calebasse. 3) étoile du matin. naa laa dewaa naage : nous partirons à l’apparition de l’étoile du matin. 4) germination des plantes. Wäā sùwɛ̈ɛ la we go : les germes d’arachide sont sortis.

L’exhaustivité externe

Le principe d’exhaustivité externe se situe au niveau macrostructural du dictionnaire. La réussite d’un dictionnaire réside aussi et surtout dans l’inventaire de tous les lexèmes disponibles dans la langue source. Si tous les lexèmes de la langue sont mis en exergue dans ledit dictionnaire, il y aura à notre avis moins d’ambiguïté. Le DITFA est un répertoire d’environ 3000 entrées lexicales. Or, une langue comme le tupuri présente une mosaïque d’unité lexicale qu’il faut considérer. Par conséquent, pour répondre au principe rédactionnel du dictionnaire explicatif, il faut inventorier le plus grand nombre possible de lexèmes de la langue.

Le principe d’exhaustivité externe peut être perçu comme l’un des principes qui guident le·la lexicologue dans la constitution de la documentation linguistique ou comme son point de départ. Ce principe de recherche des entrées doit être indépendant du·de la lexicographe et se baser sur des faits réels et des points de vue objectivement orientés. Ceci dit, il faut obligatoirement consulter des bases de données textuelles. C’est une source très importante de renseignement sur la langue. En plus du dictionnaire existant, la source de documentation qui nous semble accessible et rentable est celle des ouvrages traduits du français vers le tupuri. Elle peut servir de base de données lexicales. Un exemple patent est celui de la Bible en tupuri qui est une traduction de la version française. Ce document est un répertoire important de lexèmes de cette langue. Le·la rédacteur·trice du dictionnaire tupuri-français peut s’en servir comme base de données pour l’extraction de la matière première nécessaire afin d’organiser la macrostructure du dictionnaire idéal vers lequel il·elle veut tendre.

Règles de description de la définition lexicographique bilingue

En s’appuyant sur les principes de description présentés en amont, on peut énoncer un certain nombre de règles de rédaction. Dans la rédaction de la définition lexicographique, la rigueur de la logique de la structuration du sens des lexies doit absolument être respectée. Cette logique passe par l’observation des règles d’élaboration de la définition lexicographique. Bien qu’on les appelle règles, ces lignes directrices et ces conventions ne revêtent pas toutes un caractère strictement obligatoire. Si certaines ne connaissent guère d’exceptions, d’autres correspondent plus à des recommandations. Compte tenu des problèmes que nous avons répertoriés dans le DITFA (Taïwe, 2017), nous pouvons énoncer quelques règles susceptibles de contribuer à la réalisation d’un dictionnaire modèle. Ces règles ont été regroupées en trois sous-ensembles : d’abord celles qui portent sur des domaines ou des sous-domaines, ensuite celles qui sont associées au définisseur initial, et enfin celles qui portent sur les caractères définitoires.

Règles relatives au domaine et au sous-domaine

Il existe des règles applicables au domaine et au sous-domaine d’une lexie. La définition ne doit ni inclure d’indication du domaine ni du sous-domaine. Dans le cas des unités lexicales à thème, la mention du domaine peut s’avérer redondante lorsqu’il est du même pour l’ensemble de l’entrée dont il est question.

Concernant la description des lexèmes (et surtout au niveau du choix initial et des caractères), on doit tenir compte du domaine (et le cas échéant, du sous-domaine) auquel appartient le concept à définir. Selon la façon dont ce domaine est structuré, le concept s’inscrit dans une arborescence particulière, ce qui peut influencer, entre autres, le choix du définisseur.

L’incluant générique ne doit pas être précédé de syntagmes comme espèce de, type de ou genre de. Dans une relation générique, le concept spécifique correspond nécessairement à une classe (espèce, genre, type, etc.) du concept générique, ces mentions sont donc superflues.

La règle précédente comporte des exceptions. Ainsi, des syntagmes tels que forme de, type de, ou variété de et espèce de peuvent occasionnellement être placés devant le terme générique notamment lorsque le lien entre l’incluant et le défini ne paraît pas suffisamment évident, ou encore lorsque l’incluant ne transmet pas tous ses caractères au concept que l’on souhaite définir. Dans l’ensemble, l’autrice (Ruelland) a le souci du respect de cette règle. Toutes ses entrées n’ont pas les éléments métalinguistiques mentionnés ci-haut, ce qui est plutôt réconfortant. Exemples :

(14) pāalē n. Tabouret des femmes, en bois (DITFA, 230P);

(15) gèɗrëw n. plante parasite du furi (Guiera senegalensis) (DITFA, 98G).

Règles relatives au définisseur initial

Le définisseur initial doit normalement être de la même catégorie grammaticale que le terme défini. Ainsi, le définisseur initial d’un substantif, celui d’un verbe doit être un verbe à l’infinitif. La définition ne doit ni commencer par un article, ni par adjectif démonstratif, ni par un pronom démonstratif (Vézina, 2009). Elle ne devrait non plus commencer par un adjectif indéfini ni par un pronom indéfini. Voici un exemple de définition qui illustre ce problème :

(16) tënënē q. 1. Frais (désigne la nourriture fraîche, crue et non cuisinée). 2. d’un être animé : en bonne santé, épanoui (DITFA, 259T).

Dans cette définition, la structure définitionnelle de la deuxième acception n’est pas satisfaisante. Comme énoncé par la règle, il est inadmissible qu’on introduise une définition par un article lorsque l’entrée est un adjectif. On dira que « d’un être animé » est insatisfaisant. Nous proposons plutôt la description suivante :

(17) Tënënē adj. 1) vivant. 2) frais (nourriture fraîche). 3) cru. này tenene : viande cru, pa̧a̧re-kage maa tenene : œuf frais, pa̧a̧ tenene : lait non caillé, mbay tenen : manioc cru. 4) éveillé. Ndi tënënē : je suis éveillé. 5) épanoui.

Cependant, cette règle ne s’applique pas toujours lorsqu’il s’agit de la définition d’un adjectif ou d’un adverbe introduit par un faux incluant.

La définition ne doit pas être métalinguistique, car l’énoncé définitoire doit décrire le concept et non le signe. Elle ne débutera donc pas par des formules telles que terme qui désigne, nom donné à, verbe qui signifie.

Pour les adjectifs qualificatifs, le recours à des définisseurs initiaux tels que se dit de et qualifie le s’avère souvent inévitable, notamment lorsque les objets qu’un adjectif peut qualifier sont restreints. Toutefois, lorsque cela est possible, on aura plutôt recours à des définisseurs initiaux tels que qui, relatif à, apte à, propre à, destiné. Cette métalangue de description permet au·à la rédacteur·trice de l’ouvrage lexicographique de définir sans avoir recours à une tournure métalinguistique (définition tautologique) et de respecter le principe de substitution.

Quelques solutions à l’inexistence des équivalents français dans la langue tupuri

Il est très difficile de trouver l’équivalent exact d’une unité lexicale tupuri en français pour certains lexèmes qui ont une charge culturelle forte. Pourtant, dans un dictionnaire bilingue, le·la lexicographe doit donner satisfaction aux utilisateur·trice·s à l’instar des traducteur·tice·s et des apprenant·e·s de la langue dont il est question. Comment procéder alors à la traduction dans un dictionnaire bilingue où ces unités lexicales de la langue source n’ont pas, a priori, d’équivalent dans la langue cible (Franjié, 2008)?

Deux remarques s’imposent ici à notre avis. D’une part, la solution préconisée par ces défenseur·e·s n’est pas toujours réalisable[3]. D’autre part, cette typologie n’est pas suffisante pour éclairer le type d’équivalence mise en jeu : les trois composantes du sens lexical (dénotation, connotation, domaine d’application) ne sont pas toujours réalisables. Par conséquent, il faut tout d’abord insister sur le rapport signifié/signifiant de la langue source et son équivalent en langue cible, décrire ensuite, et suffisamment, l’unité lexicale et proposer à chaque acception des exemples qui permettront de compléter le sens de l’entrée en langue cible. Enfin, si ces propositions s’avèrent non rentables ou faillibles, il faut alors recourir à la création d’une unité lexicale.

Les problèmes d’équivalence se posent sur deux plans : le plan du réel et le plan de la langue. Le réel existe-t-il ou non dans la langue des locuteur·trice·s? Le lexème qui le désigne existe-t-il ou non dans la langue des locuteur·trice·s? À partir de ces interrogations, Lynne Franjié (2008) distingue trois cas de figure.

Cas où le signifié renvoie à une même réalité culturelle et le signifiant est représenté par un élément du lexique dans les deux langues

Ici, l’équivalence est totale, le problème sémantique s’en trouve contrecarré. Non seulement la tâche du·de la lexicographe s’en trouve facilitée, mais l’usager·e est surtout satisfait :

(18) wäāy n. chien (DITFA, 175W);

(19) wàagë n. plaie (DTFA, 275W).

Cas où le mot existe en français et en tupuri, mais la réalité culturelle est absente en français

Cette sous-section présente le cas où le mot existe dans les deux langues, mais la réalité culturelle est absente de l’univers de la langue cible, donc peu ou pas connue de son·sa locuteur·trice. C’est le cas, par exemple, de certaines réalités appartenant à la culture africaine en général et celle tupuri en particulier :

(20) wàalë-män-sām n. sorgho sp., le nom vient de la forme de la panicule (DITFA, 272W).

L’équivalent est dans ce cas une unité lexicale correspondant à l’entrée, mais le·la locuteur·trice de la langue cible ne reconnaît pas forcément le signifié exact ou ne comprend pas forcément l’équivalent cité.

Cas où l’équivalent est inexistant

Le dernier élément est le cas où l’équivalent est inexistant : la réalité culturelle (signifié) est inexistante de même que le lexème (signifiant) en français (langue cible). Les unités lexicales qui correspondent à ce cas entrent dans la catégorie de ce que l’on appelle les intraduisibles. C’est ce phénomène qui pose le problème de traitement du sens des entrées dans les dictionnaires bilingues (Béjoint et Thoiron, 1996). Les exemples sont nombreux en ce qui concerne la traduction tupuri/français. Citons à titre d’illustrations les éléments de l’initiation :

(21) gɔ̀ɔni n. Initiation des hommes. Syn. : gɔ̀nɔgáy, lɛɓɛ (DITFA, 108G).

Pour résoudre le problème des intraduisibles, nous préconisons le recours à une glose contextuelle, c’est-à-dire à une phrase explicative qui remplace l’équivalent lorsqu’il n’existe pas ou lorsqu’il est partiellement présenté. Elle sera assimilable à une définition de dictionnaire monolingue par la description sémantique de l’entrée qu’elle fournit et à un article d’encyclopédie par l’information sur l’aspect culturel.

Nous suggérons, pour l’entrée « gɔ̀ɔni », la glose contextuelle suivante :

(22) gɔ̀ɔni n. [Culture]. Initiation des hommes. Les dernières initiations remontent à 1955 (l’époque de Debsikreo) et 1975 (l’époque de Dɔɔlɛ Disdandi).  En 1975 elle se déroula avec l’aval du gouvernement tchadien et sous la répression du gouvernement camerounais et récemment en 2009 et 2010 avec l’aval du gouvernement camerounais. Syn. : gonogáy, lɛɓɛ.

Conclusion

Nous avons présenté non seulement les principes et règles inspirés des théories du Dictionnaire explicatif et combinatoire, mais également quelques solutions aux imperfections constatées dans la pratique lexicographique. Nous avons utilisé le DEC comme sonde pour éprouver le DITFA. Il apparaît clairement que certains traitements d’entrées gagneraient à être élagués. Les principes de formalité, de cohérence, d’uniformité et d’exhaustivité (interne et externe) sont les points focaux de nos investigations. Pour améliorer le contenu sémantique des adresses, il était judicieux de questionner le traitement de la définition lexicographique du DITFA. Tout·e praticien·ne de la lexicographie bilingue trouve ici un moyen pour l’amélioration du contenu des entrées. Nous préconisons la description hyperspécifique de l’unité lexicale et l’usage des exemples définitoires pour le complément de sens des lexèmes dans la langue cible. Plus encore, lorsque l’équivalent n’existe pas dans la langue cible, le·la lexicographe doit avoir recours à la créativité lexicale et l’emprunt qui sont deux sources d’enrichissement de la langue.

Ces approches sont une évolution de la pratique lexicographique ancienne. Cependant, son implémentation reste un véritable serpent de mer pour les lexicographes. C’est une méthode rigoureuse qui, de nos jours, est facilitée par l’assistance par ordinateur. Il est à noter que le travail de lexicographie nécessite l’accès à de nombreuses informations de sources différentes. Nous pensons que l’usage des sources externes telles que les Bibles électroniques traduites dans les langues africaines sont des bases de données importantes pour enrichir la structure d’adressage des dictionnaires bilingues en Afrique. L’usage des logiciels de traitement automatique des langues est une avancée considérable dans la pratique actuelle en lexicographie. Ainsi, les sciences informatique et lexicographique se côtoient dans un dynamisme qui facilite le travail du·de la chercheur·euse qui peinait davantage à produire un lexique conséquent.

Références

Béjoint, Henry et Toiron, Philippe. 1996. Les dictionnaires bilingues. Paris : De Boeck Supérieur.

Cappelletti (1996). Dictionnaire Tupuri-français. Guidiguis : Mission Catholique de Guidiguis.

Comité de traduction de la langue tupuri. 2004. Dictionnaire tupuri-français. Touloum : Mission Catholique (inédit).

Franjié, Lynne. 2008. Le casse-tête des dictionnaires bilingues pour traducteurs : le cas des dictionnaires arabes bilingues. Dans Elisenda Bernal, Janet DeCesaris (dir.), Bilingual lexicography. Euralex International Congress 13 (p. 855-868). Barcelona, Spain.

Mel’cuk, Igor Alain. 1984. Vers un dictionnaire explicatif et combinatoire du français contemporain. Presses Universitaires de Montréal : Montréal.

Mel’cuk, Igor, Clas André et Polguère, Alain. 1995. Introduction à la lexicologie explicative et combinatoire. Louvain-la-Neuve : Duculot/AUPELF-UREF.

Ruelland, Suzanne. 1988. Dictionnaire Tupuri-Français-Anglais : région de Mindaore-Tchad. Paris : Peeters/Selaf.

Taïwe, Fulbert. 2017. Analyse sémantique d’un ouvrage lexicographique interlinguistique : cas du dictionnaire tupuri-français de Suzanne Ruelland. Mémoire de master en sciences du langage, Université de Ngaoundéré.

Vézina, Rimouski et al. 2009. La Rédaction de définitions terminologiques. Québec : Office québécois de la langue française.



  1. C’est le corpus exploité dans ce texte.
  2. Le dictionnaire de Cappelleti (1996) et celui en préparation par le comité de traduction de la langue tupuri (2004) sont inédits.
  3. Cette position ne fait pas l’unanimité chez les auteur·trice·s. Lynne Franjié (2008), par exemple, épouse la pensée selon laquelle il faut faire appel à la traduction de ce type d’unités lexicales par des équivalents explicatifs afin qu’ils soient compris de tous les utilisateur·trice·s. 

Pour citer cet article

TAÏWE, Fulbert. 2020. Vers une dynamique des pratiques lexicographiques bilingues des langues africaines/langue française : le DITFA à l’épreuve de la lexicologie explicative et combinatoire. MASHAMBA. Linguistique, littérature, didactique en Afrique des grands lacs, 1(1), en ligne.

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