Temps, aspect et mode (TAM) : le cas du baoulé walèbo

Konan Bertiel N’GUESSAN

 

Introduction

Selon Koffi, Kouassi et N’guessan (2017), le pays baoulé ou V baoulé se situe dans la partie centrale de la Côte d’Ivoire et son aire s’étend sur 35700 km2, soit 11 % de la superficie du territoire national. Il est limité au nord par les Tagbana et les Djimini, à l’est par les Abron et les Agni, à l’ouest par les Gouro, au sud par les Dida, les Abidji, les Abbey et les Agni. On distingue plusieurs parlers baoulé selon Hérault (1982). Nous citons entre autres l’agba, l’aïtou, l’akouè, l’ayaou, le dohoun, le fali, le faafouè, le gblo, le goli, le kodè, le nanafouè, le n’gban, le nzikpli, le satiklan, le saa ou le sa et le walèbo.

Les données de cette étude proviennent du walèbo. Selon N’guessan (2015), ce vocable vient de walè « iroko » et de bo « sous », il signifie « sous l’iroko ». Dans la tradition, la reine Abla Pokou a marqué une escale sous cet arbre. Le walèbo est parlé dans les départements de Sakassou, Toumodi et Tiassalé. Pour ce travail, c’est le parler de la région de Sakassou qui nous a fourni les données. Il a pour parlers voisins le kodè, le gblo et le dohoun au nord, l’aïtou et le nanafouè au sud, le faafouè et le saa à l’est et l’ayaou à l’ouest. La ville de Sakassou est située presque à 42 km de Bouaké, à 35 km de Tiébissou et 37 km de Béoumi.

Creissels et Kouadio (1977), Hérault (1982), Timyan-Ravenhill, Kouadio et Loukou (2003) et Molou Kouassi (2016) ont analysé le système de conjugaison du baoulé. Leurs études ont porté essentiellement sur les parlers des départements de Béoumi, de Didiévi et de Toumodi. Cependant, tous les parlers de cette langue peuvent-ils disposer d’un même système de conjugaison? Quelle est la particularité du système verbal du walèbo?

L’objectif de ce travail est de présenter de façon générale le système de conjugaison du baoulé et plus spécifiquement celui du walèbo. Ensuite, nous allons montrer que le système TAM est marqué dans ce parler baoulé soit par un suprasegment (ton), soit par un segment (morphème). Enfin, nous verrons si les catégories de temps, d’aspect et de mode sont réellement présentes en baoulé. Nous postulons que le temps, l’aspect et le mode (désormais TAM) sont l’apanage des langues naturelles. Le baoulé walèbo étant une langue naturelle, on estime que ces trois catégories grammaticales disposent des occurrences. Il s’agira alors d’analyser, dans un premier temps, les dix conjugaisons du baoulé walèbo et, dans un second mouvement, de faire une synthèse de ce travail. La synthèse vise à élucider le questionnement qui sous-tend ce travail.

Temps, aspect et mode (TAM) : définitions

Le temps

Selon Dubois et al. (2002, p. 478), le temps désigne « une catégorie grammaticale généralement associée au verbe et qui traduit diverses catégories du temps ‘‘réel’’ ou ‘‘naturel’’ ». De manière spécifique,

la catégorisation la plus fréquente est celle qui oppose le présent, moment de l’énoncé produit (ou « maintenant ») au non-présent, ce dernier pouvant être le passé, avant le moment de l’énoncé (« avant maintenant »), et le futur, après le moment de l’énoncé (« après maintenant ») : ce sont les temps absolus (Dubois et al., ibid., p. 478-479).

En clair, « la catégorie du temps, souvent exprimée par des affixes du verbe, est fréquemment traduite par des adverbes de temps (hier, maintenant, demain). En grammaire générative, le temps (Tps) est le constituant obligatoire de l’auxiliaire » (Dubois et al., ibid., p. 479).

L’aspect

Dubois et al. (2002, p. 53) soutiennent que « l’aspect est une catégorie grammaticale qui exprime la représentation que se fait le sujet parlant du procès exprimé par le verbe (ou par le nom d’action), c’est-à-dire la représentation de sa durée, de son déroulement ou de son achèvement (aspects inchoatif, progressif, résultatif, etc.) […] ». En d’autres termes, cette notion « se définit, par exemple, par l’opposition en français entre l’accompli (perfectif ou parfait) […] et le non-accompli (ou imperfectif) ».

« Historiquement, le terme d’aspect a d’abord été employé en français (1929) pour désigner un caractère important de la conjugaison des verbes […] : la distinction entre le perfectif et l’imperfectif » (Dubois et al., ibid.). Somme toute, l’aspect exprime le type d’événement que décrit le prédicat verbal. C’est la représentation que se fait le locuteur (sujet) du procès exprimé par le verbe. Il porte sur la durée, le déroulement, l’achèvement, des événements complets ou non, etc. (Comrie, 1976; Karen, 1999; Dubois et al., 2002; Genoveva, 2013; Nchare, 2005). Nous avons noté six types d’aspect dans le cadre de cette étude qui sont le progressif, le continuatif, l’accompli, le résultatif, le futur et l’habituel.

Le mode

Dubois et al. (2002, p. 307) soulignent que « le mode, ou modalisation, s’exprime par l’opposition entre une attitude du sujet parlant assumant (prenant en compte) ses énoncés et celle du locuteur n’assumant pas (rejetant) partiellement ou totalement ses énoncés ». Le mode traduit le type de communication entre le locuteur et son interlocuteur ou l’attitude du locuteur vis-à-vis de ses propos. C’est en effet une forme d’expression spécifique. En ce qui concerne la langue étudiée ici, nous mettons l’accent sur quatre types de mode. Il s’agit de l’impératif, du constatatif, de l’intentionnel et de l’injonctif.

Les TAM du walèbo

Les TAM sur lesquels portent cette étude sont l’impératif, le constatatif, l’intentionnel, l’injonctif, le progressif, le continuatif, l’accompli, le résultatif, le futur et l’habituel.

L’impératif (Imp)

L’impératif n’a pas de marqueur morphologique segmental en baoulé. Il a, par ailleurs, comme marqueur un ton haut dont le lieu de réalisation est le prédicat verbal. Cette conjugaison est présente en walèbo. Kouadio pense que les verbes de cette langue

ne font aucun objet de discrimination tonale et que tous les verbes monosyllabiques se réalisent avec un ton haut inhérent […], une phrase à la forme impérative, c’est réalisé le verbe à la forme de citation avec un ton haut pour le cas des monosyllabes et une modulation tonale sur la deuxième voyelle des verbes à structure dissyllabique (Kouadio, cité par Molou, 2016, p. 213).

Les détails de cette conjugaison sont manifestes dans les exemples[1] :

(1)

a. nɔ̰́

2SG.boire.Imp

« Bois »

b. jé nɔ̰́

1PL boire.Imp

« Buvons »

c. ámṵ̀ nɔ̰́

2PL boire.Imp

« Buvez »

Les exemples en (1) montrent qu’à la deuxième personne du singulier (1a), le NP[2] sujet est nul. Il n’apparaît pas. Autrement dit, il n’est pas visible dans l’énoncé. C’est à la première et à la deuxième personne du pluriel dans les exemples en (1b) et en (1c) que les sujets (arguments externes) sont pleins (marqués segmentalement).

Le constatatif (Const)

L’indicatif (constatatif), selon Hérault (1982, p. 301), est « une forme verbale dont la valeur est la simple constatation d’un fait ou d’un état. Le radical verbal a le même ton qu’à l’impératif ». Dans ce cas, l’énoncé (phrase) décrit seulement l’événement. C’est la simple constatation d’un fait, d’un événement, etc. (Creissels et Kouadio, 1977). Cette conjugaison n’a pas de marqueur morphologique segmental comme la conjugaison précédente. C’est un ton haut qui est sollicité pour exprimer ce TAM. Il se réalise sur le radical verbal. Illustrons-le avec les exemples ci-après.

(2)

a. ǹ cɛ̰́

1SG grossir.Const

« Je grossis »

b. à cɛ̰́

2SG grossir.Const

« Tu grossis »

c. ɔ̀ cɛ̰́

3SG grossir.Const

« Il/elle grossit »

d. jè cɛ̰́

1PL grossir.Const

« Nous grossissons »

e. ámṵ̀ cɛ̰́

2PL grossir.Const

« Vous grossissez »

f. bè cɛ̰́

3PL grossir.Const

« Ils/elles grossissent »

L’intentionnel (Int)

Le « terme intentionnel désigne une série de formes qui expriment de manière générale une intention du sujet; selon le contexte, ces formes peuvent prendre une valeur très proche de la valeur du futur » (Hérault, 1982, p. 301). La marque de l’intentionnel est un ton haut. Son lieu de réalisation est le radical verbal. Même les pronoms sujets portent aussi un ton haut. Les exemples ci-dessous mettent en exergue les détails de cette conjugaison en baoulé.

(3)

a. ń flɛ́

1SG appeler.Int

« Je veux appeler »

b. á flɛ́

2SG appeler.Int

« Tu veux appeler »

c. ɔ́ flɛ́

3SG appeler.Int

« Il/elle veut appeler»

d. jé flɛ́

1PL appeler.Int

« Nous voulons appeler »

e. ámṵ̀ flɛ́

2PL appeler.Int

« Vous voulez appeler»

f. bé flɛ́

3PL appeler.Int

« Ils/elles veulent dormir »

Hormis le ton, pris comme marque de l’intentionnel, nous postulons aussi que des morphèmes segmentaux sont utilisés pour exprimer cette conjugaison en baoulé. Soit les énoncés suivants :

(4)

a. ń wɛ̰́ ń flɛ́

1SG Int 1SG appeler

« Je veux appeler »

b. á wɛ̰́ á flɛ́

2SG Int 2SG appeler

« Tu veux appeler »

c. ɔ́ kṵ́dɛ́ kɛ́ ɔ́ flɛ́

3SG Int 3SG appeler

« Il/elle veut appeler»

d. jé kṵ́dɛ́ kɛ́ jé flɛ́

1PL Int 1PL appeler

« Nous voulons appeler »

e. ámṵ̀ kló kɛ́ ámṵ̀ lɛ́

2PL Int 2PL appeler

« Vous voulez appeler»

f. bé kló kɛ́ bé flɛ́

3PL Int 3PL appeler

« Ils/elles veulent dormir »

En (4), les exemples mettent en lumière une autre manière d’exprimer l’intentionnel dans cette langue. Au regard des faits, l’on remarque que cette configuration se caractérise par des morphèmes segmentaux. Au demeurant, les morphèmes wɛ̰́, kṵ́dɛ́ kɛ́ et kló kɛ́ sont employés pour exprimer l’intentionnel. Ils se positionnent entre l’argument externe (sujet) et le pronom de rappel (reprise). Cette réalisation étaye le cas où l’intentionnel s’exprime par un morphème segmental en baoulé.

L’injonctif (Inj)

L’injonctif est un autre type de conjugaison présent en baoulé. En effet, il « exprime ordres, souhaits, désirs, etc. De ce fait il apparaît fréquemment à la suite de verbes signifiant vouloir, chercher, etc. » (Hérault, ibid., p. 301). Il existe deux différentes manières d’exprimer cette conjugaison en baoulé. La première sollicite un morphème segmental. Il porte un ton bas. Celui-ci est toujours antéposé au sujet. Il s’agit du morphème mà̰. Les énoncés suivants illustrent cette formation.

(5)

a. mà̰ ǹ sṵ́

Inj 1SG pleurer

« Que je pleure »

b. mà̰ à sṵ́

Inj 2SG pleurer

« Que tu pleures »

c. mà̰ ɔ̀ sṵ́

Inj 3SG pleurer

« Qu’il/elle pleure »

d. mà̰ jè sṵ́

Inj 1PL pleurer

« Que nous pleurions »

e. mà̰ ámṵ̀ sṵ́

Inj 2PL pleurer

« Que vous pleuriez »

f. mà̰ bè sṵ́

Inj 3PL pleurer

« Qu’ils/elles pleurent »

Le morphème mà̰ est le marqueur de l’injonctif dans les énoncés ci-dessus. Cependant, cette réalisation enregistre souvent des modifications en situation d’énonciation. De plus amples précisions sont données dans les exemples en (6).

(6)

a. mà̰ ǹ sṵ́

Inj 1SG pleurer

« Que je pleure »

b. mà̰à̰ sṵ́

Inj.2SG pleurer

« Que tu pleures »

c. mɔ̰̀ɔ̰̀ sṵ́

Inj.3SG pleurer

« Qu’il/elle pleure »

d. mà̰ jè sṵ́

Inj 1PL pleurer

« Que nous pleurions »

e. mà̰ ámṵ̀ sṵ́

Inj 2PL pleurer

« Que vous pleuriez »

f. mà̰ bè sṵ́

Inj 3PL pleurer

« Qu’ils/elles pleurent »

Au regard de ce qui précède, nous remarquons un amalgame avec les exemples (6b) et (6c). Il a lieu entre le morphème de l’injonction et le pronom sujet. Après l’amalgame, la voyelle du morphème de l’injonctif s’élide. Ensuite, cette voyelle se nasalise et s’allonge. Cette remarque est faite avec les exemples où les pronoms sujets sont des voyelles.

Les énoncés en (5) et (6) présentent la première manière d’exprimer l’injonctif en baoulé. La deuxième manière d’exprimer cette conjugaison est un allongement de la voyelle précédant le radical verbal. Cette voyelle porte un ton bas phonologique et se produit seulement à l’injonctif. « Cet allongement est perceptible quelle que soit la nature du sujet : pronom, nom ou groupe nominal. On peut l’interpréter comme un préfixe vocalique à ton bas dont la réalisation est conditionnée par la voyelle précédente » (Creissels et Kouadio, 1977, p. 380). Cette manière d’exprimer l’injonctif en baoulé est corroborée par les exemples ci-après.

(7)

a. mìì sṵ́

1SG.Inj pleurer

« Que je pleure »

b. àà sṵ́

2SG.Inj pleurer

« Que tu pleures »

c. ɔ̀ɔ̀ sṵ́

3SG.Inj pleurer

« Qu’il/elle pleure »

d. jèè sṵ́

1PL.Inj pleurer

« Que nous pleurions »

e. ámṵ̀ṵ̀ sṵ́

2PL.Inj pleurer

« Que vous pleuriez »

f. bèè sṵ́

3PL.Inj pleurer

« Qu’ils/elles pleurent »

Les exemples en (7) portent sur la deuxième manière d’exprimer l’injonctif dans le baoulé. Dans ces énoncés, notons que la marque de l’injonctif est visiblement la voyelle allongée du pronom sujet. Celle-ci a également le même ton que celui du sujet.

Le progressif (Prog)

Le progressif est le déroulement d’un processus comme étant lié à un moment précis, qui sauf indication contraire donnée par le contexte, est le moment de l’énonciation. La valeur la plus fréquente de cette conjugaison est le présent actuel. Le progressif est marqué par le morphème sú et traduit en français l’expression « en train de ». Ce morphème porte un ton haut et est précédé du préfixe tonal bas. Le radical verbal est au ton bas ou au ton fondamental selon qu’il est suivi ou non d’expansion (complément) (Creissels et Kouadio, op.cit.). Considérons les exemples suivants en baoulé (walèbo).

(8)

a. ǹ sú ɟé

1SG Prog déféquer

« Je suis en train de déféquer »

b. à sú ɟé

2SG Prog déféquer

« Tu es en train de déféquer »

c. ɔ̀ sú ɟé

3SG Prog déféquer

« Il/elle est en train de déféquer »

d. jè sú ɟé

1PL Prog déféquer

« Nous sommes en train de déféquer »

e. ámṵ̀ sú ɟé

2PL Prog déféquer

« Vous êtes en train de déféquer »

f. bè sú ɟé

3PL Prog déféquer

« Ils/elles sont en train de déféquer »

Le progressif, comme le montrent les exemples en (8), se caractérise par un morphème segmental. C’est effectivement le morphème sú. Il porte un ton haut. Molou (2016, p. 212) soutient à ce propos que « le morphème sú est toujours affecté de ton haut ». Il se positionne entre le sujet et le verbe. Autrement dit, il suit le sujet ou précède (s’antépose) le prédicat verbal dans l’énoncé. On peut aussi ajouter qu’il est en position préverbale.

Le continuatif (Cont)

Le continuatif se réalise en baoulé par un morphème qui « correspond par son sens au français continuer, encore » (Hérault, 1982, p. 303). Cette conjugaison est marquée dans la langue objet de cette étude par un morphème qui est antéposé au verbe (Creissels et Kouadio, 1977). En baoulé, la marque du continuatif est le morphème . Selon Molou (2016, p. 215), « le morphème /tɛ/ copie sur sa position vocalique le ton de la voyelle du NP sujet qui est plus proche de son domaine de réalisation ». En d’autres termes, le ton de ce morphème dépend de celui du sujet ou du constituant qui le précède. Mais dans notre cas, il porte un ton bas (en walèbo). Il se positionne entre le sujet et le radical verbal. Remarquons avec les exemples en (9) les détails de cette conjugaison.

(9)

a. ǹ tɛ̀ jó

1SG Cont faire

« Je le fais encore »

b. à tɛ̀ jó

2SG Cont faire

« Tu le fais encore »

c. ɔ̀ tɛ̀ jó

3SG Cont faire

« Il/elle le fait encore »

d. jè tɛ̀ jó

1PL Cont faire

« Nous le faisons encore »

e. ámṵ̀ tɛ̀ jó

2PL Cont faire

« Vous le faites encore »

f. bè tɛ̀ jó

3PL Cont faire

« Ils/elles le font encore »

L’accompli (Acc)

D’après Hérault (1982, p. 303), l’accompli « a comme valeur la plus fréquente la référence à un fait passé relativement au moment de l’énonciation ». Il se trouve particulièrement dans la narration et ne désigne le passé qu’en tant qu’accompli au moment de l’énonciation. En fait, cette conjugaison « ne peut, par exemple avoir la valeur d’un temps du passé (en français) comme l’imparfait » (Creissels et Kouadio, 1977, p. 386). Ce TAM est plus clair avec certains « verbes qui dénotent un changement d’état, comme cɛ̰́ ‘‘grossir’’ ou sɔ̰́ ‘‘s’accroître’’ avec de tels verbes, l’aspect accompli exprime l’état qui est l’aboutissement du processus » (Creissels et Kouadio, ibid., p. 386). Le morphème lí est le marqueur de l’accompli dans cette langue. Il se particularise par un ton haut. Selon Molou (2016, p. 211), « ce ton haut ne subit aucun changement lorsque l’accompli s’exprime sous sa forme /lí/ ». Il vient toujours après le verbe et porte un ton haut. Les exemples en (10) illustrent ce fonctionnement de l’accompli.

(10)

a. ǹ fá lí

1SG prendre Acc

« J’ai pris»

b. à fá lí

2SG prendre Acc

« Tu as pris»

c. ɔ̀ fá lí

3SG prendre Acc

« Il/elle a pris»

d. jè fá lí

1PL prendre Acc

« Nous avons pris»

e. ámù fá lí

2PL prendre Acc

« Vous avez pris»

f. bè fá lí

3PL prendre Acc

« Ils/elles ont pris»

Le résultatif (Res)

Le résultatif, marqué par le morphème « qui est sémantiquement une forme d’accompli, saisit en quelque sorte le processus au moment même de son aboutissement. On peut le rendre en français par ‘‘venir + infinitif’’ » (Hérault, 1982, p. 303). Il exprime le passé très récent (Creissels et Kouadio, 1977). Son marqueur est le morphème segmental . Il se positionne entre le sujet et le verbe. Il porte un ton bas. Les exemples en (11) présentent ces faits.

(11)

a. mì kpá

1SG Res coudre

« Je viens de coudre »

b. à kpá

2SG Res coudre

« Tu viens de coudre »

c. ɔ̀ kpá

3SG Res coudre

« Il/elle vient de coudre »

d. jè kpá

1PL Res coudre

« Nous venons de coudre »

e. ámṵ̀ kpá

2PL Res coudre

« Vous venez de coudre »

f. bè kpá

3PL Res coudre

« Ils/elles viennent de coudre »

La configuration des exemples ci-dessous présente des phénomènes morphophonologiques pris en situation d’énonciation. Les détails sont mis en relief par les énoncés suivants :

(12)

a. mà̰ kpá

1SG.Res coudre

« Je viens de coudre »

b. kpá

2SG.Res coudre

« Tu viens de coudre »

c. wà kpá

3SG.Res coudre

« Il/elle vient de coudre »

d. jà kpá

1PL.Res coudre

« Nous venons de coudre »

e. ámà kpá

2PL.Res coudre

« Vous venez de coudre »

f. bà kpá

3PL.Res coudre

« Ils/elles viennent de coudre »

Les exemples en (12) présentent un amalgame entre les pronoms sujets et le morphème du résultatif de la première personne du singulier à la troisième personne du pluriel. La voyelle du pronom sujet s’élide afin de respecter le principe de contour obligatoire (OCP). Cette élision est motivée par l’OCP. Selon Leben et Goldsmith, cités par Ahua (2004, p. 58-59), « l’admission d’une syllabe minimale (Attaque, Rime AR) sont liés à l’OCP dans le cadre de la théorie autosegmentale qui stipule que « sur une ligne autosegmentale donnée, pour toute paire d’autosegments adjacents a et b, a est différent de b ». En effet, ce principe précise qu’il ne peut y avoir deux éléments identiques adjacents à un même niveau de la représentation. Après l’élision de la voyelle du pronom de la première personne du singulier, une nasalisation du morphème du résultatif est faite, devient à̰ (cf.12a). L’exemple (12b) présente une coalescence du pronom de la deuxième personne du singulier et du morphème du résultatif. Ainsi, ɛ̀à devient . On remarque également une consonantisation (labiovélarisation) du pronom de la troisième personne du singulier, ɔ̀ devient w en (12c).

Le futur (Fut)

Creissels et Kouadio (1977) appellent futur les actions où le processus d’exécution est envisagé comme devant se réaliser à un moment ultérieur. Il permet d’exprimer généralement une action envisagée ou à venir. Ceci dit, le futur aide à souligner des actions où le processus d’exécution est prévu ultérieurement. Découvrons cette conjugaison avec les exemples ci-dessous.

(13)

a. ǹ wá kɔ́

1SG Fut aller

« J’irai »

b. à wá kɔ́

2SG Fut aller

« Tu iras »

c. wá kɔ́

3SG Fut aller

« Il/elle ira»

d. jè wá kɔ́

1PL Fut aller

« Nous irons »

e. ámṵ̀ wá kɔ́

2PL Fut aller

« Vous irez»

f. bè wá kɔ́

3PL Fut aller

« Ils/elles iront»

Les exemples inventoriés ici mettent en exergue l’aspecto-modal du futur. Le futur dans cette langue est marqué par le morphème wá. Il est toujours à la même position syntaxique, c’est-à-dire entre le pronom sujet et le verbe. Il porte un ton haut.

L’habituel (Hab)

L’habituel marque une action qui se produit habituellement, qui dure et se répète fréquemment. On l’appelle aspect zéro. Les exemples en (14) sont convoqués pour illustrer cette conjugaison en baoulé.

(14)

a. ǹ dì

1SG manger.Hab

« Je mange »

b. à dì

2SG manger.Hab

« Tu manges »

c. ɔ̀ dì

3SG manger.Hab

« Il/elle mange »

d. jè dì

1PL manger.Hab

« Nous mangeons »

e. ámṵ̀ dì

2PL manger.Hab

« Vous mangez »

f. bè dì

3PL manger.Hab

« Ils/elles mangent »

Selon les faits en (14), l’habituel n’a pas de marqueur morphologique segmental. Sa marque est un suprasegment (ton). Le ton bas sur le verbe est le marqueur de cet aspecto-modal. Cette conjugaison ne se résume pas qu’à une seule formalisation, il peut aussi s’exprimer par un morphème segmental. C’est ce que montrent les énoncés suivants :

(15)

a. ń dì títí

1SG manger Hab

« Je mange d’habitude »

b. á dì títí

2SG manger Hab

« Tu manges d’habitude »

c. ɔ́ dì títí

3SG manger Hab

« Il/elle mange d’habitude »

d. jé dì títí

1PL manger Hab

« Nous mangeons d’habitude »

e. ámṵ̀ dì títí

2PL manger Hab

« Vous mangez d’habitude »

f. bé dì títí

3PL manger Hab

« Ils/elles mangent d’habitude »

L’habituel dans les exemples en (15) s’exprime par un morphème segmental. Il est généralement à la fin de l’énoncé (phrase) : títí est le marqueur de cette conjugaison et signifie littéralement « habituel » ou « habituellement ».

Discussion : les TAM du walèbo

Selon ce qui précède, en baoulé (walèbo), l’impératif, le constatatif, l’intentionnel et l’injonctif sont des marques modales. Le progressif, le continuatif, l’accompli, le résultatif, le futur et l’habituel sont des marques aspectuelles. En ce qui concerne les marques temporelles, cette étude ne permet pas d’en énumérer. Dès lors, nous postulons que le système de conjugaison de cette langue est particulièrement aspecto-modal, c’est-à-dire qu’il est marqué seulement par l’aspect et le mode. C’est dans cet ordre d’idées que Givon, citée par Karen (1999, p. 25), affirme que « la plupart des langues du monde, les cultures moins alphabétisées et tradition littéraire en particulier, n’ont souvent pas de système temporel. Ces langues sont donc essentiellement aspectuelles et modales ». C’est en effet le cas des langues kwa de la Côte d’Ivoire et, particulièrement, le baoulé (walèbo).

Conclusion

Cette étude a mis l’accent sur dix TAM du baoulé. Quatre sont des modaux (impératif, constatatif, intentionnel et injonctif) et six sont des aspects (progressif, continuatif, accompli, résultatif, futur et habituel). On a pu remarquer que les marqueurs de cette langue sont soit tonal, soit morphologique ou encore s’expriment par les deux procédés. Ceux qui ont comme marqueur un ton (suprasegment) sont au nombre de deux. Il s’agit de l’impératif (ton haut) et du constatatif (ton haut). Ces tons se réalisent sur le radical verbal. Les marqueurs morphologiques segmentaux sont au nombre de six. On a le futur wá, le progressif sú, le résultatif , le continuatif tɛ̀, l’injonctif mà̰ ou par l’allongement de la voyelle du sujet et l’accompli lí. Les quatre premiers précèdent le verbe, le cinquième (le cas où on a le morphème mà̰) s’antépose à l’énoncé (c’est d’ailleurs le seul cas où le morphème aspecto-modal est en début de phrase) et le dernier suit le verbe dans l’énoncé. Les marqueurs aspecto-modaux de l’intentionnel (ton haut) et de l’habituel (ton bas), en plus des tons que porte le verbe, utilisent aussi des morphèmes segmentaux. En clair, les morphèmes wɛ̰́, kṵ́dɛ́ kɛ́, kló kɛ́ marquent l’intentionnel et le morphème títí est usité pour exprimer l’habituel. Les morphèmes wɛ̰́, kṵ́dɛ́ kɛ́, kló kɛ́ se positionnent entre le sujet et le verbe dans le premier cas et títí se postpose à l’énoncé dans le second.

Références

Comrie, Bernard. 1976. Aspect: An introduction to the study of verbal aspect and related problems. Cambridge : Cambridge University Press.

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  1. SG : singulier / PL : pluriel.
  2. NP : syntagme nominal.

Pour citer cet article

N'Guessan, Konan Bertiel. 2020. Temps, aspect et mode (TAM) : le cas du baoulé walèbo. MASHAMBA. Linguistique, littérature, didactique en Afrique des grands lacs, 1(1), 85-108. DOI : 10.46711/mashamba.2020.1.1.4

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ISSN : Version en ligne

2630-1431