Volume 3, numéro 1 – 2026. Questionner les types de discours en contexte africain

Quand le discours populiste déborde les catégories traditionnelles du discours politique

Jamil GHOUAIDIA

 

Introduction

Le populisme ne se réduit plus à une simple orientation idéologique ou à un style politique parmi d’autres. Il s’impose aujourd’hui comme l’un des phénomènes les plus révélateurs des transformations que connaît le politique contemporain. Longtemps relégué au rang de phénomène marginal ou conjoncturel, il s’affirme désormais comme une composante structurelle des configurations politiques actuelles, capable de s’inscrire dans des contextes idéologiques, institutionnels et médiatiques très différents les uns des autres.

Les travaux fondateurs ont contribué à en stabiliser la définition en le caractérisant comme une idéologie dite « mince » (thin-centered ideology), organisée autour d’une opposition de nature morale entre un « peuple » conçu comme homogène et solidaire, et des « élites » tenues pour responsables de la confiscation de la souveraineté populaire (Mudde, 2004; Stanley, 2008; Mudde & Rovira Kaltwasser, 2017).

Au-delà de cette définition désormais classique, de nombreux travaux ont cherché à aborder le versant discursif du populisme. Celui-ci ne se réduit pas à un ensemble de positions programmatiques, mais renvoie à une manière spécifique de construire le sens même du politique. Le peuple n’y apparaît plus comme une réalité sociale préexistante, mais comme une construction issue de l’articulation de revendications hétérogènes et de la désignation d’un adversaire commun (Laclau, 2005). Les recherches en analyse critique du discours ont également montré que le populisme se déploie à travers des stratégies récurrentes comme la moralisation du champ politique, la polarisation des acteurs et la disqualification de l’altérité qui contribuent à structurer un imaginaire politique conflictuel (Wodak, 2015).

C’est dans cet horizon théorique que s’inscrit le présent article, qui examine le discours populiste dans un conexte d’exercice de pouvoir à partir des publications officielles de la Présidence de la République tunisienne sur Facebook. Loin de constituer une communication périphérique, ces prises de parole forment un dispositif institutionnel socionumérique au sein duquel se redéfinissent les modalités de légitimation du pouvoir et les relations entre gouvernant·e·s et gouverné·e·s.

L’étude s’organise en trois temps. Elle revient d’abord sur les cadres théoriques du populisme, envisagé comme idéologie minimale, logique de construction du peuple et forme d’autorité politique. Elle examine ensuite l’articulation entre populisme, discours et médias numériques, afin de mettre en évidence le rôle structurant des plateformes dans les pratiques discursives contemporaines. Enfin, elle analyse le corpus des publications présidentielles sur Facebook pour identifier les mécanismes linguistiques et énonciatifs du populisme discursif de gouvernement.

Le populisme : cadres théoriques et enjeux conceptuels

Le populisme comme idéologie mince

L’un des apports majeurs de la littérature contemporaine sur le populisme réside dans l’effort de conceptualisation visant à stabiliser un terme longtemps employé de manière normative ou polémique. Dans cette perspective, la définition proposée par Cas Mudde s’est imposée comme un cadre de référence central dans la plupart des recherches faites sur la question. Ainsi, le populisme y est appréhendé comme une idéologie mince (thin-centered ideology), c’est-à-dire comme un ensemble de principes normatifs limités, incapable de produire à lui seul une vision complète de l’ordre social et politique, mais susceptible de s’articuler à des idéologies plus englobantes (Mudde, 2004). Cette approche permet d’établir une ligne de démarcation entre le populisme et les idéologies dites « pleines », tout en rendant compte de sa nature « élastique » et de sa capacité à s’intégrer dans divers contextes politiques.

Dans le prolongement de cette définition, Ben Stanley souligne que le caractère « mince » du populisme n’est pas une limite, mais précisément ce qui en explique la diffusion transversale. Le populisme fonctionne moins comme un programme politique cohérent que comme un principe de structuration idéologique : son noyau normatif est réduit, mais sa force polarisante n’en est que plus grande (Stanley, 2008). C’est cette économie idéologique qui fait que le populisme se greffe facilement sur des projets politiques hétérogènes — sans pour autant en déterminer le contenu ni en fixer l’orientation.

Au cœur de cette idéologie dite mince on constate l’existence d’un hiatus entre un « peuple » conçu comme entité homogène et moralement pure, et des « élites » accusées de corruption, de trahison ou de confiscation de la souveraineté populaire. Cas Mudde et Cristóbal Rovira Kaltwasser considèrent que cette polarité est le socle même sur lequel repose l’édifice populiste, indépendamment des contextes nationaux ou des orientations idéologiques dans lesquels il émerge (Mudde & Rovira Kaltwasser, 2017). Cette polarisation morale constitue non seulement un ressort rhétorique, mais aussi un principe organisateur du discours populiste, à partir duquel se construisent les représentations mais aussi les perceptions du social et du politique.

Logiques populistes, hégémonie et construction du peuple

Si l’approche du populisme comme idéologie mince permet d’en dégager le noyau dur, elle laisse cependant dans l’ombre les mécanismes par lesquels le « peuple » est construit comme sujet politique. C’est précisément là qu’intervient l’apport d’Ernesto Laclau, pour qui le populisme ne peut être compris indépendamment des opérations discursives qui président à la production du sens politique. Dans On Populist Reason, Laclau (2005) soutient que le peuple n’existe pas comme une réalité sociologique objective, mais comme le produit d’un travail de construction à la fois politique et discursif. Le populisme se révèle dès lors moins comme une idéologie parmi d’autres que comme une logique fondamentale de production du politique, celle par laquelle des demandes sociales hétérogènes se trouvent attachées à une identité collective homogène et unifiée.

Cette articulation opère par la formation de chaînes d’équivalence : des revendications initialement dispersées, sans lien apparent entre elles, se trouvent réunies sous une même bannière discursive, unifiées par leur opposition à un adversaire commun. Le populisme ne se réduit donc pas à une idéologie ou à un style politique particulier, il constitue plutôt une modalité spécifique de construction de l’hégémonie, c’est-à-dire une façon de produire du commun à partir du divers. Cette perspective est développée par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe qui soutiennent que toute hégémonie repose sur des opérations discursives qui visent à stabiliser le sens et à faire émerger des identités collectives là où ne préexistait aucune unité naturelle (Laclau & Mouffe, 1985).

Dans cette perspective, le « peuple » populiste ne renvoie pas à une entité quantifiable ou sociologiquement déterminée : il est un artefact discursif contingent, façonné par des mécanismes de simplification, de condensation symbolique et de polarisation. Ce qui définit le populisme, ce n’est donc pas tant un contenu idéologique particulier qu’une logique spécifique de représentation du politique. Cette approche ouvre la voie à un dépassement des conceptions strictement idéologiques du populisme. Elle invite à le saisir comme une pratique située de la parole politique, toujours inscrite dans des contextes institutionnels et historiques singuliers, et dont les effets ne peuvent être compris qu’à partir des conditions concrètes de son énonciation.

Populisme et autorité politique

La primauté donnée à la fabrication discursive du peuple conduit à interroger les implications du populisme pour l’exercice du pouvoir et pour le fonctionnement du pluralisme politique. Jan-Werner Müller propose à cet égard une lecture critique de ce phénomène, qu’il définit comme fondamentalement anti-pluraliste. Selon Müller (2016), le populisme se caractérise par la prétention à incarner exclusivement le « vrai peuple », ce qui implique la dépréciation axiologique de toute opposition politique. Le désaccord n’est plus perceptible comme une composante légitime et essentielle témoignant de la bonne santé de la démocratie, mais comme le signe d’une trahison ou d’une illégitimité intrinsèque.

Cette logique anti-pluraliste produit des effets directs sur les formes d’autorité politique. Le populisme tend à renforcer la verticalité du pouvoir en substituant, ou en prétendant substituer, à la médiation institutionnelle une relation directe entre le leader et le peuple, présentée comme immédiate et affranchie de tout intermédiaire. Les institutions représentatives, les partis politiques et les corps intermédiaires se trouvent dès lors requalifiés en obstacles à l’expression de la volonté populaire, voire en instruments de sa confiscation. Cette délégitimation des médiations constitue le point névralgique des configurations populistes contemporaines, en particulier lorsqu’elles s’articulent à des dynamiques d’autoritarisation.

Vu sous cet angle, le populisme fonctionne comme une ressource discursive mobilisée pour justifier la captation du pouvoir et l’érosion du pluralisme, au nom d’une souveraineté populaire érigée en dogme. La légitimité politique ne repose plus sur le respect de procédures partagées, mais sur la prétention à incarner seul et sans partage la volonté du peuple. C’est précisément ce nœud — entre logique populiste, renforcement de la verticalité et mise à l’écart des contre-pouvoirs — qui arrime nos cadres théoriques examinés ici aux pratiques discursives concrètes du pouvoir. C’est là que le besoin d’une analyse empirique du populisme en acte, saisi directement au sommet de l’État, se fait ressentir.

Les cadres théoriques examinés jusqu’ici permettent de cerner le populisme sous trois facettes : une idéologie minimale, une logique de construction du « peuple » et un exercice vertical du pouvoir. Toutefois, ces approches demeurent insuffisantes si elles ne sont pas rapportées aux conditions réelles de production et de circulation des discours populistes. Or, dans les configurations politiques contemporaines, ces conditions sont profondément reconfigurées par les médias numériques, devenus des espaces centraux de la communication politique. En s’imposant au cœur de la communication politique, les réseaux sociaux façonnent la structure même des formes discursives populistes : ils en redéfinissent les modalités d’adresse, de légitimation et de confrontation. La section suivante se consacre précisément à cette articulation entre ces trois pôles.

Populisme, discours et médias numériques

Approches discursives du populisme

Ces dernières années, la recherche sur le populisme s’est progressivement recentrée sur ses modalités discursives. Au-delà des définitions idéologiques ou institutionnelles, de nombreux travaux appréhendent désormais le populisme comme une pratique discursive visant à produire des effets de légitimation spécifiques. Dans ce cadre, Ruth Wodak (2015) propose d’envisager le populisme en tant que stratégie discursive, mise en œuvre à partir d’une approche morale du politique, où le pouvoir est dépeint comme une simple traduction fidèle de la volonté populaire. En somme, le discours populiste ne se contente pas d’énoncer : il naturalise une certaine vision du monde social pour mieux imposer une division binaire du champ politique.

La mise en œuvre de cette stratégie discursive repose sur l’usage d’un ensemble de procédés récurrents, que l’on rattache à un mode de simplification des enjeux de crise, à la moralisation du conflit politique et à la désignation souvent implicite d’ennemis. Le discours anxiogène est à cet égard structurant, puisqu’il construit des menaces diffuses, internes ou externes, contre lesquelles le recours au pouvoir populiste est interpellé comme rempart. Dès lors, cibler un coupable (qu’il s’agisse des élites, d’un groupe social ou des institutions) devient indispensable pour structurer l’espace discursif. Le conflit politique se réduit alors à une opposition morale absolue qui légitime la concentration du pouvoir. Ces procédés finissent par reléguer le pluralisme au rang de simple décor inutile, tout en garantissant une allégeance purement affective au discours du leader.

Analyse critique du discours et pouvoir

L’analyse critique du discours (ACD) offre un cadre idéal pour étudier ces dynamiques. Comme l’a montré Norman Fairclough (1995), les discours politiques ne se contentent pas de décrire le monde : ils reproduisent ou transforment les rapports de domination en articulant langage, idéologie et pouvoir. Dans ce cadre, le discours n’est pas simplement un reflet du social, mais une pratique constitutive susceptible de contribuer à légitimer certaines formes de domination tout en occultant certaines autres interprétations possibles.

Dans cette optique, l’étude des discours populistes exige d’examiner la manière dont certaines représentations du monde social sont érigées en évidences, tandis que d’autres se trouvent disqualifiées ou invisibilisées. Les catégories discursives mobilisées fonctionnent dès lors comme une matrice qui contribue à structurer un ordre symbolique dans lequel le pouvoir est présenté comme à la fois nécessaire et reconnu. Une telle approche permet de dépasser une lecture purement rhétorique du populisme en mettant au jour ses véritables effets idéologiques et politiques.

Systématisées par Ruth Wodak et Michael Meyer (2016), les méthodes de l’analyse critique du discours fournissent des outils précieux pour étudier la parole politique contemporaine. Elles imposent d’associer l’examen linguistique minutieux des textes à une prise en compte fine de leurs contextes de production, tant sociohistoriques qu’institutionnels. Une telle démarche est particulièrement pertinente pour aborder le populisme. Celui-ci émerge précisément en période de crise et de mutation du pouvoir, le discours y devient le levier central pour légitimer les bouleversements politiques en cours.

Réseaux sociaux et populisme

Aujourd’hui, les réseaux socionumériques jouent un rôle central dans la circulation, la légitimation et la mise en forme des discours populistes. Ils s’imposent comme des dispositifs socio-discursifs majeurs, reconfigurant les rapports entre gouvernant·e·s et gouverné·e·s à travers de nouvelles modalités d’interaction. Comme le souligne Gunn Enli (2017), ces plateformes sont au service des régimes de communication fondés sur une « authenticité performée » et sur la mise en scène de la proximité — deux dynamiques en parfaite adéquation avec les stratégies de légitimation du populisme. En court-circuitant les médiations institutionnelles traditionnelles, ces espaces permettent aux protagonistes politiques d’instaurer un rapport de coprésence symbolique direct avec les citoyen·ne·s-internautes.

Dans ces environnements numériques, le discours populiste trouve un terrain particulièrement fertile. Les énoncés y bénéficient d’une visibilité accrue, les interactions y sont immédiates et la dynamique agonistique est inscrite dans la logique même des plateformes. En permettant aux acteurs et actrices politiques de s’adresser directement aux citoyen·ne·s, sans l’intermédiaire des journalistes, les réseaux socionumériques favorisent une communication politique fondée sur la proximité et la rapidité, susceptible de renforcer l’efficacité performative de la parole populiste. On observe ainsi l’émergence de formes discursives brèves, fortement polarisées et émotionnellement investies, qui simplifient les enjeux politiques majeurs et intensifient la conflictualisation du débat public.

Selon Majid KhosraviNik (2017), les plateformes numériques ne se réduisent pas à de simples supports de diffusion : elles constituent une véritable instance de structuration socio-discursive pour le populisme. Les propriétés communicationnelles de ces réseaux telles que des algorithmes de visibilité, de l’économie de l’attention et de l’interactivité permanente facilitent la circulation d’énoncés polarisés, qui alimentent une véritable fabrique de conflits symboliques. Dans ce cadre, le populisme émerge comme une pratique discursive d’un type nouveau, étroitement articulée aux logiques numériques qui en intensifient les effets et en reconfigurent les modalités d’énonciation.

Tous ces indicateurs invitent à mener l’analyse du populisme au prisme des dispositifs médiatiques qui l’accueillent. Étudier les discours populistes sur les réseaux socionumériques exige donc de croiser les stratégies discursives des acteurs et actrices politiques avec les contraintes structurelles propres aux espaces numériques. C’est dans cette perspective que la section suivante présentera le corpus retenu ainsi que la démarche méthodologique mobilisée pour examiner les publications présidentielles sur Facebook.

Analyse du discours des publications officielles sur Facebook

La construction discursive du peuple dans l’espace socionumérique

L’analyse des publications présidentielles sur Facebook met en évidence une configuration discursive au sein de laquelle le peuple est construit comme une entité simultanément morale, cognitive et politique, conformément aux cadres théoriques du populisme mobilisés dans les sections précédentes. Cette élaboration discursive repose sur des séquences énonciatives relativement développées, dans lesquelles le peuple n’est pas seulement évoqué, mais activement configuré comme instance de jugement, de discernement et d’autorité.

Ainsi, dans une publication datée du 18 décembre 2025, le discours présidentiel affirme :

 الشّعب وجّه رسائل مضمونة الوصول وأعطى درسًا للجميع، فلا صوت يعلو فوق صوت الشّعب، ولا مكان لمن اعتبر السّلطة كرسيًا وامتيازات.

On peut traduire cet extrait comme suit :

Le peuple a adressé des messages dont la réception est assurée et a donné une leçon à tous; aucune voix ne peut s’élever au-dessus de celle du peuple, et il n’y a pas de place pour ceux qui ont considéré le pouvoir comme un simple siège et des privilèges.

L’extrait concentre plusieurs opérations discursives structurantes. Dans un premier temps, le peuple est enfin reconnu comme une instance épistémique pleinement légitime, doté d’une compétence communicationnelle et cognitive certes attestée (« messages assurément reçus »). Dans un second temps, l’énoncé institue une hiérarchisation radicale des voix (« aucune voix ne peut s’élever au-dessus de celle du peuple »), marquant ainsi la clôture du débat public. Enfin, l’opposition qu’établit l’énoncé entre le peuple et et « ceux qui ont considéré le pouvoir comme un siège et des privilèges » instaure également une moralisation explicite du champ politique, indexant le peuple sur le registre de la vertu, à la limite du pathétique, et ses adversaires sur celui de l’intérêt particulier.

D’autres publications prolongent cette mise en scène du peuple comme sujet conscient et historiquement lucide. Une publication évoque par exemple « وعي الشّعب التونسي بحقيقة الصراع وخياراته المصيرية » (la conscience du peuple tunisien quant à la nature réelle du conflit et à ses choix décisifs). Le peuple est ici inscrit dans une temporalité téléologique dans la mesure où il est dépeint comme capable de reconnaître les enjeux de la conjoncture politique et décider de son propre sort. Cette construction discursive représente une certaine moralisation du sujet populaire dans la terminologie de Mudde, mais aussi un certain type de déni implicite du pluralisme, comme l’a analysé Müller, étant donné l’homogénéisation de la « conscience » du peuple et l’incompatibilité qu’elle rend avec la divergence.

La pertinence de cette construction discursive s’appuie sur un environnement socionumérique propre à Facebook. Le format des publications permet d’envoyer largement des séquences assertives qui mobilisent une forte charge émotionnelle et se laissent facilement se partager. Or, cela participe à une représentation stabilisée d’un peuple soudé, détenant une volonté non seulement homogène mais aussi incontestable. Or, ces publications, reprises et relayées par les internautes acolytes, réinvesties par certains médias en ligne, acquièrent une plus grande visibilité et une plus large diffusion, ce qui constitue un facteur supplémentaire de légitimation et d’ancrage dans l’espace public.

Désignation de l’ennemi et moralisation du conflit politique

La construction discursive du peuple s’accompagne, de manière systématique, de l’élaboration corrélative d’une figure de l’ennemi, qui ne relève pas du registre de l’opposition politique légitime, mais de celui de la disqualification morale. Les publications présidentielles mobilisent à cet égard des séquences discursives relativement développées, au sein desquelles l’altérité politique se trouve associée à la corruption, à la manipulation, à la pathologisation morale ou encore à la trahison.

Dans une publication datée du 18 décembre 2025, le discours présidentiel affirme ainsi :

 افتعال وثائق لا وجود لها إلاّ في خيالهم المريض، فهم مفضوحون مكشوفون، ولن تنطلي حيلهم على الشّعب التونسي

Cet extrait peut être traduit de la manière suivante :

Ils fabriquent des documents qui n’existent que dans leur imagination malade; ils sont démasqués et exposés, et leurs manœuvres ne tromperont pas le peuple tunisien.

Cette séquence fait appel à un ensemble de procédés discursifs convergents. L’expression « leur imagination malade » recourt à une métaphore pathologisante qui déplace le conflit politique vers le registre de l’inaptitude cognitive, disqualifiant l’adversaire en tant qu’acteur rationnel. Les prédicats « démasqués » et « exposés » sont au service d’un lexique de la révélation et du dévoilement, présentant l’ennemi comme illégitime et disqualifié. Dans la perspective de l’approche historico-discursive de Wodak, un tel procédé s’inscrit dans une stratégie de prédication négative qui cherche à exclure l’autre du champ du débat démocratique.

Cette disqualification morale se trouve renforcée par l’usage récurrent de désignations collectives imprécises, qui contribuent à produire un ennemi discursif extensible. Une publication du 4 novembre 2024 évoque ainsi :

اللوبيات التي بدأت تتحرّك هذه الأيام وامتداداتها داخل عدد غير قليل من الإدارات، والتي لم تتخلّ عن أساليبها في التخريب والعرقلة.

On peut traduire cet extrait comme suit :

Les lobbies qui ont commencé à s’agiter ces derniers jours, ainsi que leurs prolongements au sein d’un nombre non négligeable d’administrations, et qui n’ont pas renoncé à leurs méthodes de sabotage et d’entrave.

L’absence de référents précis permet d’agréger sous la catégorie des « lobbies » des acteurs multiples et hétérogènes, sans qu’ils ne soient jamais explicitement nommés. Cette indétermination référentielle correspond à ce que Laclau conceptualise comme un signifiant flottant : un terme doté d’une forte charge négative, mais faiblement stabilisé sur le plan référentiel, ce qui en accroît la plasticité discursive. L’ennemi ainsi dépeint est à la fois omniprésent et insaisissable, interne et institutionnel, ce qui alimente durablement une logique de suspicion généralisée.

Dans l’espace socionumérique, cette représentation de l’ennemi est redoublée par les dynamiques de viralité inhérentes aux plateformes numériques. Les séquences discursives fortement axiologisées sont particulièrement efficaces pour être diffusées, partagées, réutilisées, stabilisant ainsi un imaginaire conflictuel où le champ politique se limite à une désignation morale opposant un peuple vertueux à des forces corruptrices. Il en résulte que cette réappropriation collective de ces schèmes peut alors opérer comme un mécanisme de rééquilibrage symbolique, transformant l’asymétrie sociale perçue en compensation discursive par la disqualification morale et judiciaire des élites. Ce processus relève d’une économie du ressentiment, où la circulation du discours de la sanction fonctionne comme substitut symbolique à l’impossibilité perçue de mobilité sociale (Scheler, 1912; Laclau, 2005; Wodak, 2015).

Chaînes d’équivalence et débordement du discours politique classique

L’un des apports centraux de l’analyse réside dans la mise en évidence d’une logique de chaîne d’équivalence, telle que conceptualisée par Ernesto Laclau. Les publications présidentielles articulent des problématiques hétérogènes — économiques, sociales, administratives, institutionnelles — au sein d’une même narration globale. Le récit populiste se caractérise par le fait qu’il efface les spécificités sectorielles au profit d’une interprétation unifiée et homogène du réel politique.

Cette logique est perceptible de manière particulièrement explicite dans une publication datée du 4 novembre 2024, dans laquelle il est affirmé :

الواجب الوطني المقدّس يقتضي اليوم مواصلة الحرب على الفساد بكلّ أشكاله، وتطهير الإدارات، وإنهاء الممارسات التي عطّلت مصالح الشّعب، وليس أمامنا سوى الانتصار.

Cet extrait peut être traduit comme suit :

Le devoir national sacré exige aujourd’hui de poursuivre la guerre contre la corruption sous toutes ses formes, de purifier les administrations et de mettre fin aux pratiques qui ont entravé les intérêts du peuple; il n’y a devant nous d’autre issue que la victoire.

Cette séquence discursive articule, dans un même mouvement, des registres distincts : la morale (الواجب الوطني المقدّس), le conflit (الحرب), l’administration (تطهير الإدارات) et la finalité politique (الانتصار). Des dysfonctionnements de nature différente sont ainsi intégrés dans une même chaîne d’équivalence, unifiée par l’opposition à un ennemi global — la corruption — qui fonctionne comme un principe explicatif transversal. Selon Laclau, ce type d’articulation permet la constitution d’un sujet populaire unifié à partir de revendications hétérogènes, dont la spécificité est neutralisée au profit de leur convergence symbolique.

Cette dynamique s’appuie souvent sur l’usage récurrent de formules globalisantes qui inscrivent l’action politique dans une temporalité téléologique. Une autre publication évoque ainsi « معركة تحرير وطني لا رجوع فيها » (une bataille de libération nationale sans retour possible). L’ехpressiоn соndensе, dans un ensemble riche еn symboles, dеs aspects historiques, moraux et politiques, sans tоutеfоis détailler les médiations institutionnelles ou les modalités concrètes de сеtte « libération ». Elle se comporte ainsi соmmе un signifiant vide, selon l’interprétation dе Lасlau : suffisamment flou pour rassembler des attentes variées, mais suffisamment chargé pour susciter un effet mobilisateur.

L’utilisation de ces signifiants vides et de ces chaînes d’équivalence révèle un débordement par rapport au discours politique traditionnel, qui repose habituellement sur la distinction des politiques publiques, ainsi que sur la négociation et la médiation institutionnelle. Dans les publications étudiées, la politique est plutôt présentée comme un champ de соnfrontatiоn binaire, opposant, d’un côté, le peuple et le pouvoir qui prétend le représenter, et de l’autre, un ensemble de forces tenues responsables de tous les problèmes.

L’intégration de cette logique dans le domaine numérique renforce encore ses effets. Le format des publications sur Facebook favorise la diffusion de déclarations globales, moralement tranchées et facilement partageables, qui se prêtent parfaitement à la condensation symbolique caractéristique des signifiants vides. Le discours présidentiel réalise ainsi une simplification du paysage politique qui, loin d’être un simple effet stylistique, constitue une condition essentielle à l’efficacité populiste dans un cоntехte numérique.

Subjectivité présidentielle et ethos discursif

L’examen attentif du corpus met en avant une subjectivité fortement assumée du sujet parlant, qui constitue un débordement notable des normes de la parole politique institutionnelle, traditionnellement caractérisée par la distance énonciative et les tournures impersonnelles. Les publications présidentielles laissent apparaître un ethos personnel marqué, dans lequel l’autorité ne repose plus seulement sur la fonction du locuteur, mais sur son engagement explicite.

Dans la perspective de l’analyse du discours, cette configuration peut être saisie à travers la notion d’ethos discursif, entendue comme l’image de soi construite par le sujet parlant dans et par son discours (Amossy, 2010; Maingueneau, 2014). Le discours présidentiel ne cherche pas à effacer la subjectivité, mais la mobiliser comme ressource de légitimation.

Cette subjectivité se manifeste de manière particulièrement saillante dans la publication suivante (15 janvier 2026) :

 لا مجال للمجاملة أو التردّد، فالمسؤولية أمانة، ومن خانها لن يفلت من المحاسبة مهما كانت مواقعهم، وسأواصل القيام بواجبي دون خوف أو حسابات، لأنّ الوطن لا يُدار بعقلية الغنيمة ولا تُحمى سيادته بالخطابات المزيّفة

Cet extrait peut être traduit comme suit :

Il n’y a pas de place pour la complaisance ni pour l’hésitation : la responsabilité est un dépôt de confiance, et ceux qui l’ont trahi n’échapperont pas à la reddition de comptes, quels que soient leurs postes. Je continuerai à assumer mon devoir sans crainte ni calculs, car la patrie ne se gouverne pas selon une logique de butin et sa souveraineté ne se protège pas par des discours fallacieux.

Cet extrait concentre les principaux marqueurs énonciatifs de subjectivation : ton péremptoire, absence de modalisation atténuante et usage explicite de la première personne du singulier (Je continuerai). Le président ne parle pas depuis une position institutionnelle abstraite, mais comme acteur engagé, assumant personnellement la charge morale et politique de l’énoncé. L’ethos ainsi construit est celui d’un leader inflexible et vigilant, dont la légitimité procède de la cohérence entre parole, posture et engagement.

Ce débordement énonciatif est étroitement lié au cadre socionumérique de Facebook, qui autorise des formes d’expression plus directes et personnalisées, contribuant à l’effacement partiel de la frontière entre parole officielle et parole personnelle. La subjectivité du sujet parlant devient ainsi un instrument central du populisme discursif de gouvernement, en renforçant l’identification entre le leader et le peuple qu’il prétend incarner.

Conclusion

L’analyse des publications Facebook de la Présidence de la République tunisienne montre un dispositif discursif structuré où les ressorts classiques du populisme sont réinvestis dans l’espace socionumérique. Ce discours, qui n’est pas seulement le fruit d’une stratégie de communication, s’inscrit dans la matérialité du langage et devient un instrument de légitimation du pouvoir.

L’analyse du corpus révèle que le peuple y est représenté comme une entité unifiée, moralement valorisée et érigée en source privilégiée et ultime de légitimité politique, tandis que l’altérité est discréditée par des procédés discursifs qui entretiennent le flou et la délégitimation. Le champ politique tend donc à s’organiser autour d’une opposition morale entre un peuple vertueux et des forces adverses indistinctes, au détriment du pluralisme démocratique.

Ce travail met en évidence une mutation profonde des régimes d’énonciation de la parole institutionnelle, qui se traduit par un débordement manifeste des catégories traditionnelles du discours politique. Désormais traversée par l’affirmation d’une subjectivité pleinement assumée, l’autorité ne se construit plus exclusivement à partir de la fonction. Elle procède désormais d’une parole incarnée et singulière, où la distinction entre expression officielle, posture militante et engagement personnel tend à s’effacer. L’environnement communicationnel de Facebook, en facilitant l’immédiateté et la personnalisation de l’adresse, amplifie cette dynamique. Ce brouillage des frontières génériques montre que le discours populiste en ligne ne se laisse plus enfermer dans les grilles classificatoires classiques de la communication politique institutionnelle; il en déborde les contours pour produire une catégorie hybride, à la fois intime et souveraine.

Le cas tunisien invite ainsi à reconsidérer le populisme contemporain non comme une idéologie figée, mais comme une pratique discursive située, étroitement tributaire des formes de communication numérique qui la médiatisent. L’articulation entre populisme de gouvernement, subjectivité présidentielle et dispositifs socionumériques permet de saisir les reconfigurations actuelles de la légitimité politique. Au-delà de cette singularité empirique, cette réflexion s’inscrit pleinement dans le projet scientifique de la revue MAGANA qui vise à questionner les types de discours en contexte africain (Adou et Houessou, 2025). En dialogue avec les travaux africains récents qui interrogent la matérialité textuelle du politique en ligne, l’étude du contexte tunisien soulève l’importance de repenser les typologies discursives à l’ère des plateformes. Elle invite à ne plus calquer des modèles d’analyse universels, mais à théoriser, depuis les dynamiques discursives in situ, le renouvellement des genres et des catégories du discours politique contemporain.

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Pour citer cet article

GHOUAIDIA, Jamil. 2026. Quand le discours populiste déborde les catégories du discours politique. Magana. L’analyse du discours dans tous ses sens, 3(1), en ligne. DOI : 10.46711/magana.2026.3.1.11

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La revue MAGANA. L’Analyse du discours dans tous ses sens est sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0, disponible en ligne, en format PDF et, dans certains contextes, en version imprimée.

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ISSN : Version en ligne

3093-4184