Volume 3, numéro 1 – 2026. Questionner les types de discours en contexte africain

Présentation. Questionner les types de discours en contexte africain

Jeannette Yolande MBONDZI, Mireille Denise KISSI, et Abdoul Karim KONE

 

Ce numéro de la revue MAGANA. L’analyse du discours dans tous ses sens s’inscrit dans une dynamique scientifique amorcée depuis plusieurs années sur la question des conditions de possibilité d’une analyse du discours en contexte africain. Loin de constituer une simple déclinaison géographique d’une discipline élaborée ailleurs, cette réflexion participe d’un projet intellectuel plus vaste visant à interroger les catégories, les objets et les cadres d’analyse mobilisés pour comprendre les réalités discursives africaines. À cet égard, le présent numéro trouve son origine dans plusieurs espaces de réflexion complémentaires.

Il prolonge d’abord les travaux du projet « Analyse du discours en Afrique subsaharienne. Histoire, épistémologies, théories » (ADAS), consacré à l’analyse du discours en contexte africain, qui a contribué à mettre en lumière la nécessité d’une contextualisation des outils théoriques hérités des traditions occidentales. Il s’inscrit également dans le prolongement des Journées d’études de lancement et des congrès du Réseau africain d’analyse du discours (R2AD), organisés depuis 2021, ainsi que dans les réflexions engagées dans le numéro 184 de la revue Langage et Société consacré à l’histoire et à l’épistémologie de l’analyse du discours francophone en Afrique de l’Ouest. Plus récemment, le numéro thématique de MAGANA aux avertisseurs communicationnels africains a montré combien certaines pratiques discursives observables dans les sociétés africaines pouvaient conduire non seulement à enrichir les cadres théoriques existants mais également à faire émerger de nouveaux objets scientifiques.

À première vue, la question pourrait sembler classique. Depuis Aristote (Catégories, 1936) jusqu’aux approches contemporaines de l’analyse du discours, la typologie des discours constitue, en effet, l’une des préoccupations récurrentes des sciences du langage. Pourtant, dès lors que l’on déplace le regard vers les réalités africaines, cette question prend une profondeur nouvelle. Les catégories habituellement mobilisées pour décrire les discours ont été élaborées dans des contextes historiques, institutionnels et culturels spécifiques. Elles reposent souvent sur une conception du discours fortement liée à l’écrit, à l’institution et à des formes relativement stabilisées de production du sens. Or les sociétés africaines donnent à voir des configurations discursives dont la richesse et la complexité invitent à repenser ces classifications. Le problème n’est donc pas seulement celui de l’identification de nouveaux types de discours. Il est plus fondamentalement celui des conditions de construction des catégories elles-mêmes. Classer les discours, c’est toujours proposer une certaine représentation de la société et postuler que certaines formes discursives sont légitimes, visibles ou centrales, tandis que d’autres demeurent périphériques ou invisibilisées. La question des typologies est ainsi indissociable d’une réflexion épistémologique sur la production des savoirs.

Les études rassemblées dans ce numéro prennent acte de cette exigence. Elles montrent que les réalités discursives africaines ne sauraient être appréhendées par la simple application des modèles existants. L’oralité, les pratiques rituelles, les discours judiciaires traditionnels, les formes de médiation communautaire, les hybridations linguistiques, les dispositifs numériques émergents ou encore les nouvelles formes de construction identitaire obligent à déplacer les frontières établies entre genres, types et catégories discursives. À travers ces différents objets, une même interrogation traverse les discours : comment construire des catégories analytiques capables de rendre compte de formes discursives historiquement situées sans les enfermer dans des modèles élaborés à partir d’autres expériences sociales et culturelles? Autrement dit, comment penser les discours africains à partir des réalités africaines elles-mêmes?

Cette interrogation rejoint l’ambition plus générale qui anime aujourd’hui l’analyse du discours en contexte africain : faire de l’Afrique non plus seulement un terrain d’application des théories discursives, mais un véritable foyer d’intelligibilité à partir duquel les sciences du langage peuvent être enrichies, déplacées et parfois réinventées[1].

Les articles réunis dans ce numéro apportent, chacun à sa manière, des éléments de réponse à cette préoccupation. Ils témoignent de la vitalité d’un champ scientifique en pleine structuration et montrent que l’Afrique ne constitue pas seulement un espace où s’observent des discours particuliers. Elle devient progressivement un lieu de production théorique capable de contribuer à une compréhension renouvelée du discours dans sa diversité. Ainsi, les contributions réunies dans ce numéro se déploient selon quatre axes thématiques.

La première partie rassemble des travaux qui interrogent les limites des typologies discursives construites principalement à partir de modèles écrits. Les contributions consacrées aux rituels gabonais (Jeannette Yolande MBONDZI), aux rituels maghrébins (Moulay Mohamed TARNAOUI) et aux pratiques judiciaires baoulé (Aya Audrey KOUAME et Noellie Bhellys ANDRE) montrent que les sociétés africaines disposent de formes discursives dont la logique ne peut être appréhendée à travers les seules catégories classiques du discours juridique, religieux ou politique. Ces recherches invitent à considérer l’oralité non comme une survivance du passé, mais comme une modalité spécifique d’organisation du sens, de la mémoire et du lien social. Elles mettent en évidence des formes de textualité communautaire où la parole agit, régule, institue et transmet. À travers ces travaux se dessine ainsi une interrogation fondamentale : comment construire une typologie des discours qui reconnaisse pleinement les formes discursives traditionnelles sans les réduire à des variantes marginales des modèles dominants?

La deuxième partie explore les mécanismes par lesquels les discours institutionnels participent à la construction des représentations collectives, des valeurs sociales et des identités nationales. À travers l’étude des manuels scolaires ivoiriens, Brigitte HORO et Amenan Adélaïde KOUAKOU montrent que les dispositifs éducatifs ne se limitent pas à transmettre des connaissances. Ils produisent également des visions du monde, des modèles de citoyenneté et des imaginaires collectifs qui évoluent en fonction des contextes historiques et politiques. Dans le cas du discours de presse, l’analyse de Daba DIÈNE démontre que l’investissement des langues locales dans la presse, au-delà d’une hybridation linguistique, constitue une stratégie discursive au service de l’identité culturelle et de la persuasion politique. Ces contributions rappellent ainsi que les discours didactique et de presse constituent des lieux privilégiés d’observation des rapports entre savoir, idéologie et pouvoir. Elles mettent en lumière le rôle des institutions dans la production des catégories de pensée qui structurent durablement les sociétés.

La troisième partie s’intéresse aux transformations profondes introduites par les technologies numériques dans les pratiques discursives contemporaines. Les plateformes telles que Facebook ou TikTok ne constituent plus de simples supports de diffusion. Elles deviennent de véritables dispositifs de production du discours où émergent de nouveaux genres, de nouvelles formes d’énonciation et de nouvelles modalités d’interaction. Vlogs (Akoua Adaye Nadia KRA et Mariame SOGODOGO), coaching en ligne (Delphine KABORE), commentaires-trolls (Abdoul Karim KONE) ou discours populistes numériques (Jamil GHOUAIDIA) témoignent d’une hybridation croissante entre oralité, écriture, image, performance et interaction. Ces formes discursives remettent en question les classifications traditionnelles et invitent l’analyse du discours à repenser ses catégories face aux mutations technologiques et sociales contemporaines. Ici, l’espace numérique apparaît comme un observatoire privilégié des recompositions discursives africaines en cours.

La dernière partie met en évidence la capacité du discours à accompagner, traduire ou provoquer les transformations sociales. Les contributions réunies ici analysent les discours liés aux migrations, aux identités plurielles, aux rapports de genre et aux formes de résistance à des normes dominantes. Elles montrent que le discours constitue un espace de négociation, de contestation et de redéfinition des appartenances sociales. Qu’il s’agisse des expériences migratoires (Nontehe Marie Katienin COULIBALY) ou des voix féminines qui déconstruisent les rapports de domination (Adjoua Debora KOUAME), ces travaux révèlent l’émergence de nouvelles subjectivités discursives. Ils illustrent la manière dont les acteurs sociaux mobilisent le langage pour reconfigurer les frontières symboliques, culturelles et politiques qui structurent leurs existences.

Pris ensemble, ces quatre parties témoignent d’un même mouvement intellectuel : la nécessité de repenser les catégories classiques de l’analyse du discours à partir des réalités africaines contemporaines. Oralités rituelles, discours institutionnels, espaces numériques et dynamiques identitaires constituent autant de terrains qui révèlent les limites des typologies héritées et ouvrent la voie à une réflexion renouvelée sur les formes discursives. Plus qu’un simple inventaire de nouveaux objets, ce numéro propose ainsi une contribution à la construction d’une analyse du discours en contexte africain capable de faire émerger des catégories analytiques mieux adaptées aux réalités historiques, linguistiques, culturelles et technologiques du continent.



  1. LEZOU KOFFI Conférence « Analyse du discours en contexte africain : production de savoirs et réappropriation des cadres d'analyse », 25 Mai 2026, Grupo de Pesquisa Laboratório de Estudos Epistemológicos e de Discursividades Multimodais-LEEDIM, da Universidade Federal de São Carlos - UFSCar.

Pour citer cet article

MBONDZI, Jeannette Yolande, KISSI, Mireille Denise et KONÉ, Abdoul Karim. 2026. Présentation. Questionner les types de discours en contexte africain. Magana. L’analyse du discours dans tous ses sens, 3(1), en ligne. DOI : 10.46711/magana.2026.3.1.1

Licence

La revue MAGANA. L’Analyse du discours dans tous ses sens est sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0, disponible en ligne, en format PDF et, dans certains contextes, en version imprimée.

Digital Object Identifier (DOI)

https://dx.doi.org/10.46711/magana.2026.3.1.1

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ISSN : Version en ligne

3093-4184