Volume 3, numéro 1 – 2026. Questionner les types de discours en contexte africain
Spécificités et modalités de construction des interactions multimodales d’un genre hyperécranique : cas des vlogs sur TikTok
Akoua Adayé Nadia KRA et Mariame SOGODOGO
Introduction
L’ère numérique a vu émerger une multitude de genres discursifs natifs des plateformes sociales. Parmi eux, le vlog sur TikTok se distingue comme une forme hyperécranique, c’est-à-dire un format pensé pour et par l’écran, mobilisant une synergie intense entre différents modes sémiotiques : texte, image, son, gestes, effets spéciaux, etc. Ce genre s’inscrit dans la logique de ce que Kress et Van Leeuwen nomment le multimodal storytelling (Kress et Van Leeuwen, 2021, p. 16). Les vlogs produits sur TikTok se présentent comme une forme privilégiée d’énonciation de soi. En effet, ce sont des vidéos personnelles publiées par les internautes et qui peuvent être commentées par d’autres internautes à partir de tous les moyens de communication rendus possibles par la plateforme. Ainsi, à la vidéo répond l’écrit, les photos, les enregistrements audio mais aussi d’autres vidéos. Chaque modalité participe à la construction du sens du discours. Le vlog est donc une forme discursive spécifique façonnée par les contraintes techniques, esthétiques et interactives propres à la plateforme.
Cette spécificité du vlog TikTok invite à s’interroger sur les mécanismes discursifs qui président à la construction du sens et de l’interaction dans les environnements numériques. Dans cette perspective, la présente contribution s’inscrit dans le cadre théorique et méthodologique de l’analyse du discours numérique, développée notamment par Marie-Anne Paveau. Cette approche considère les productions discursives en ligne comme des objets technodiscursifs dont les caractéristiques sont indissociables des dispositifs techniques qui les rendent possibles. Elle permet ainsi d’appréhender le vlog non seulement comm un discours multimodal, mais également comme une production façonnée par les affordances de la plateforme, les pratiques interactionnelles des usagers et les formes de circulation propres aux réseaux socionumériques.
Cette contribution interroge, à partir de l’analyse du discours numérique, les modalités de construction des interactions multimodales dans ce genre hyperécranique. En quoi le vlog produit sur TikTok constitue-t-il une forme d’interaction originale? Comment s’y articulent les différentes modalités sémiotiques pour construire l’interaction?
L’ancrage théorique et méthodologique de la présente contribution ainsi que l’objet d’étude sous-entend l’hypothèse principale selon laquelle l’interaction dans les vlogs TikTok ne repose pas uniquement sur les échanges verbaux entre utilisateur·trice·s, mais sur une co-construction du sens impliquant l’ensemble des ressources multimodales mobilisées par la plateforme. Spécifiquement, il est avancé que les fonctionnalités techniques de TikTok (commentaires, réponses vidéos, effets visuels et sonores, montages, etc.) favorisent l’émergence de formes interactionnelles inédites où les frontières de production, réception et participation tendent à s’estomper.
Pour vérifier cette hypothèse, l’étude s’organise en trois parties. La première présente le cadre conceptuel de l’étude, la deuxième est consacrée à l’analyse des interactions multimodales dans les vlogs TikTok et enfin la troisième partie vise à discuter les résultats au regard des hypothèses formulées.
Cadre conceptuel et méthodologique de l’étude
L’objet d’étude
Depuis sa création en 2016, TikTok s’est imposé comme une plateforme dédiée principalement à la création et à la diffusion de vidéos courtes, souvent accompagnées de musique ou de sons. Ce réseau social se distingue par son format vertical et sa capacité à générer un contenu hautement engageant, souvent créé à partir d’une interface simple mais puissante qui permet à tout·e utilisateur·trice de devenir à la fois consommateur·trice et producteur·trice.
Les vidéos diffusées sur TikTok se distinguent par un format généralement bref et rythmé, conçu pour favoriser une consommation rapide des contenus. Bien que la plateforme autorise aujourd’hui des vidéos de durée plus importante, les créateurs et créatrices privilégient majoritairement des formats courts afin de susciter rapidement l’engagement des utilisateurs et utilisatrices. Un facteur qui impose aux créateurs et créatrices de contenus de captiver rapidement l’attention des spectateur·trice·s. Ce format court et dynamique a donné naissance à une multitude de genres, de challenges, de tendances et d’interactions qui définissent l’identité de la plateforme. TikTok devient ainsi un véritable laboratoire créatif où les utilisateur·trice·s jouent avec les modes de narration, les codes visuels et les effets sonores.
Les créateurs et créatrices de contenus
Les créateurs et créatrices de contenus sur TikTok occupent une place centrale dans la dynamique de la plateforme. Contrairement à d’autres réseaux sociaux où la production de contenus est plus formelle, celle-ci favorise une approche plus spontanée et authentique. Les créateurs et créatrices de contenus sont souvent de jeunes individus, des artistes, des comédiens ou même des influenceurs, mais ils peuvent également être des anonymes qui deviennent célèbres grâce à la viralité de leurs vidéos. Ces créateurs et créatrices utilisent la plateforme pour exprimer leur identité personnelle souvent à travers des vidéos de divertissement, d’humour ou de danse, mais aussi pour promouvoir des idées, des produits ou des styles de vie. Sur TikTok, la popularité est généralement mesurée par le nombre de vues, de likes et de commentaires, ce qui fait de l’engagement une composante essentielle de la réussite sur la plateforme. Les créateurs et créateurs doivent constamment ajuster leurs contenus pour correspondre aux usagers et aux tendances algorithmiques qui façonnent les vidéos populaires.
TikTok, un réseau générateur d’engagement
L’un des aspects les plus remarquables de TikTok est sa capacité à générer un fort engagement de la part des utilisateur·trice·s. Le réseau encourage une interactivité constante à la fois dans la création et la réception des vidéos. Cette interaction se manifeste par les likes, les partages, les commentaires, mais aussi par la capacité de duetter les vidéos (réagir en vidéo par d’autres vidéos).
TikTok utilise un algorithme particulièrement puissant, capable de suggérer des vidéos en fonction des comportements des utilisateur·trice·s, ce qui crée un cycle de contenu où les vidéos populaires sont mises en avant. Ce mécanisme favorise une participation active des utilisateur·trice·s, qui deviennent à la fois spectateur·trice·s et créateur·trice·s, amplifiant ainsi les interactions sociales au sein de la plateforme. L’algorithme, en priorisant les vidéos qui génèrent de l’engagement, renforce encore cette dynamique de viralité et de circulation rapide de contenus.
Cadre méthodologique : l’analyse du discours numérique
Le web social, par sa dimension interactive, a permis à des genres discursifs traditionnels de se réinventer, tout en donnant naissance à des formats nouveaux et hybrides souvent qualifiés d’hypergenres écraniques ou de genres hyperécraniques. Le terme hyperécranique désigne une forme médiatique intégralement conçue pour un environnement mobile, interactif, tactile et souvent vertical (Barton, Lee, 2013, p. 30). Ces genres ne se limitent pas à une simple combinaison d’images et de textes : ils exploitent pleinement la capacité des écrans numériques à intégrer différents types de médiums : sons, images, textes, vidéos, de manière simultanée et dynamique. Les hypergenres écraniques se définissent par leur interaction continue avec le spectateur ou leur spectatrice et leur capacité à capturer une attention rapide. Sur les plateformes comme TikTok, le contenu est conçu pour être visionné rapidement, mais aussi pour provoquer une réaction immédiate. L’écran mobile devient ainsi le moyen principal d’interaction et les utilisateur·trice·s s’y trouvent plongés dans des formats audiovisuels multimodaux qui font appel à des éléments visuels, sonores, et textuels de manière simultanée.
L’analyse du discours numérique est une méthode d’analyse élaborée et développée par Marie-Anne Paveau. Elle part du postulat selon lequel le développement des productions verbales sur internet et la naissance des cultures numériques ont produit de nouvelles formes textuelles discursives et pour que les interprétations de ces discours ne restent pas sans clivage, il faut repenser la théorie du discours (Paveau, 2011, en ligne). L’ancrage de notre étude dans cette théorie se trouve ainsi justifié.
D’un double point de vue méthodologique, elle se fonde sur l’analyse du discours et consiste en l’étude des textes numérisés et/ou textes en ligne dans leur environnement natif. L’analyse du discours numérique s’intéresse à l’analyse des processus de mise en discours de la langue dans un environnement technologique. C’est une méthode d’analyse dont l’objet est non seulement l’énoncé mais aussi l’ensemble du système technologique dans lequel il est produit. L’analyse du discours numérique considère la technologie comme un composant structurel du discours. Elle prend donc en compte l’ensemble des données humaines et non humaines au sein desquelles sont élaborés les discours. Elle s’intéresse aux discours ouverts sur leurs matérialités non strictement verbales.
L’analyse du discours numérique s’articule autour de trois notions fondamentales qui représentent les outils d’approche du discours numérique. Il s’agit des notions de technologie discursive, écologie du discours et environnement du discours.
La technologie discursive
La notion de technologie discursive désigne les dispositifs, les outils, les pratiques et formats numériques qui conditionnent, encadrent et modèlent la production, la circulation et la réception des discours sur les plateformes numériques. Elle regroupe toutes les formes techniques, sociales et sémiotiques qui permettent la mise en forme, la circulation et la lecture des discours dans les environnements numériques. C’est dire que les dispositifs numériques ne sont pas neutres : ils façonnent les formes discursives et configurent le discours. La technologie discursive fournit les dispositifs théoriques et méthodologiques qui président à l’analyse des discours numériques. Elle implique non seulement une modification mais également une totale redéfinition des outils linguistiques à prendre en compte dans la description du discours. C’est un outil opératoire qui participe à la compréhension de l’élaboration, du conditionnement et de toutes les spécificités distinctives des écrits numériques natifs.
L’écologie du discours
Selon Paveau, l’écologie du discours désigne un cadre théorique qui considère le discours dans son environnement global, en incluant ses dimensions techniques, sociales, sémiotiques, cognitives, idéologiques et matérielles (Paveau, 2017, p. 129).
La notion d’écologie du discours est une approche de l’analyse du discours numérique qui prend pour objet non plus les seuls éléments langagiers, mais l’ensemble des évènements dans lesquels ils s’inscrivent. Elle repose sur l’idée que les discours sont matériellement produits. Ils sont incarnés dans des corps, des supports, des interfaces et des lieux. De fait, les interfaces numériques ne constituent pas de simples canaux : ils sont des co-acteurs de la production discursive et participent à la construction de sens. Ainsi, les discours numériques ne peuvent être analysés qu’à partir de leur seule matière langagière, mais comme composites, métissant de manière intrinsèque du langagier et du technologique, du culturel, du social, du politique, de l’éthique…
La notion d’écologie du discours est une notion qui élargit le dispositif linguistique qui doit être pris en compte dans l’analyse des écrits numériques natifs et oriente vers une considération symétrique entre langage et technologie, sans lesquels il serait difficile voire impossible d’établir le sens des écrits numériques natifs.
La notion d’environnement
La notion d’environnement en analyse du discours numérique est présentée par Paveau comme une alternative à celle de contexte qui apparaît plutôt restreinte car uniquement centrée sur les paramètres sociaux, historiques et politiques. L’environnement désigne l’ensemble des conditions matérielles, technologiques, médiatiques, sociales et sémiotiques dans lesquels un discours est produit, mis en circulation, reçu et interprété dans un espace numérique.
L’environnement est donc une extension du contexte à des données beaucoup plus larges et plus spécifiques des écrits numériques natifs. Selon Paveau, c’est une notion centrale en analyse du discours numérique, car elle permet de rendre compte de l’aspect composite des discours en considérant la technique comme un composant structurel du discours (2017, p. 166).
La notion d’environnement ne se limite pas à un cadre abstrait, mais renvoie plutôt à un ensemble complexe d’éléments qui peuvent aussi bien être les appareils utilisés dans l’élaboration des discours à savoir les ordinateurs, les tablettes, smartphones etc, que les environnements moins visibles comme les logiciels qui abritent les programmes et systèmes d’exploitation, les algorithmes et qui organisent le traitement des informations.
L’environnement peut également renvoyer aux diverses plateformes de communication qu’offre l’univers numérique, dans lesquelles s’élaborent les interactions en fonction des visées des interlocuteurs. Les discours sont élaborés aussi bien via Instagram, TikTok, Twitter, Facebook, les blogs, les forums, qui ont chacun leurs spécificités et contraintes. L’environnement recevra alors une configuration différente selon que le discours est produit via l’une de ses plateformes. L’environnement des discours numériques peut aussi être visuel, en raison de l’utilisation des vidéos et des images fixes ou animées choisies comme modes d’élaboration et de traitement discursif.
Le corpus d’étude
Cette étude se fonde sur un ensemble de corpus natifs issus des comptes TikTok de deux créateurs de contenus ivoiriens. La notion de corpus natifs en analyse du discours numérique renvoie à un ensemble de données ou de documents numériques produits de manière native dans les espaces discursifs numériques. Les corpus numériques natifs peuvent donc inclure les conversations en ligne tels que les commentaires, les chats en ligne, des données issues des médias sociaux tels que les tweets, les posts Facebook ou Instagram et les vidéos YouTube ou TikTok, etc.
L’étude est donc basée sur un corpus natif de 10 vidéos publiées entre juin et juillet 2025, extraits des comptes TikTok de deux créateurs de contenus ivoiriens. Ces deux créateurs de contenus figurent parmi les personnalités les plus en vue de TikTok en Côte d’Ivoire. Ils comptent parmi les premiers à s’être lancés sur la plateforme, en proposant des vidéos empreintes d’une touche ivoirienne. Leurs contenus, jugés réalistes et en phase avec les réalités locales, leur valent une forte popularité auprès du public. Ils sont aujourd’hui considérés comme de véritables modèles par leurs abonné·e·s. Leurs comptes cumulent respectivement 236900 et 54000 followers, 4 millions et 1,5 million de mention J’aime. Le premier (créateur 1) est un maquilleur professionnel qui partage chacune de ses journées de travail et ses prestations avec ses followers. La deuxième créatrice de contenus, elle, se définit comme une personne aux multipotentialités. Ses vlogs abordent divers sujets allant de tutoriels de création de contenus au choix de ses tenues vestimentaires, lieux de vacances, restaurants ou coiffure. Elle fait ce qu’on appelle dans le langage TikTok du contenu lifestyle. Leurs vlogs suscitent un grand engouement et cumulent entre 2000 et 46000 mentions J’aime et 100 à 1500 commentaires.

Analyse techno-discursive des interactions multimodales sur TikTok
La construction de la scénographie des vlogs
Dans le contexte des vlogs TikTok, la scénographie se construit dans un premier temps autour de la mise en scène de soi. Ces vidéos se fondent sur une narration personnelle et une mise en avant de l’image du créateur de contenu. Dans ce format, l’image du corps est centrale. En effet, le vlog repose sur la captation directe du quotidien. Le corps du créateur y est presque toujours visible ou exposé dans sa spontanéité apparente. C’est à travers le corps, la voix et les gestes que le créateur du contenu raconte son histoire. La caméra devient alors un miroir numérique et la spectatrice ou le spectateur un témoin silencieux. Dans ce contexte le cadrage est important. Sur les dix vlogs analysés chez les deux créateurs, on remarque que les vidéos sont toujours filmées en plan rapproché, le regard toujours fixé vers l’objectif comme pour maintenir le contact permanent avec l’audience.
Si les vlogs du créateur 1 sont centrés sur ses séances de maquillage, on observe un aller-retour constant de la caméra entre sa personne et le travail qu’il est en train d’effectuer. Chez la créatrice 2, le cadrage est toujours en plan rapproché du buste et à hauteur du regard dès le début des vlogs. Comme chez le créateur 1, on observe un aller-retour constant de la caméra entre sa personne et l’objet du vlog évoqué ce jour-là (sortie au restaurant, nouvelle coiffure, etc.).
Cette manière de faire est importante car, cela permet au créateur de contenu de montrer son ressenti au fil de la narration et du déroulement de l’évènement narré. Chez nos deux créateurs de contenus, le ton de la vidéo est toujours donné à travers une expression particulière.

Chez le créateur 1, on enregistre par exemple :
Vlog d’une journée de mariage chaotique (sic)
Vlog digne d’une journée rocambolesque (sic)
Vlog d’un mariage qui a chauffé là, quand tu vois tu sais (sic)
Vlog d’un make up digne des mariages igbo (sic)
Chez la créatrice 2, on note entre autres :
Vlog du jour où on a zigbi ma coiffure. Viens je vais t’expliquer oh! (zigbi vient de l’argot ivoirien le nouchi. Dans ce contexte il permet de signifier que la coiffure a été ratée.) (sic)
J’ai une nouvelle garde-robe. Je suis trop contente!!! Assieds- toi, je te montre tout dans ce vlog! (sic)
Vlog digne d’un dabali de la gloire dans un restau 5 étoiles (sic)
Tu es coulé, mais tu veux manger dans un restau digne des débouts? (sic)
Toutes ces expressions sont accompagnées d’expressions faciales exagérées ou significatives qui participent à la création de contenu et permettent de capter l’attention des spectateur·trice·s. Cette performativité transforme le corps en spectacle. Il devient un outil narratif qui rythme le discours, incarne les émotions, voire joue des personnages. À travers ce processus, il se met en place l’interaction avec les spectateur·trice·s en fonction de leurs attentes.
Le second aspect de la scénographie des vlogs concerne la mise en valeur des éléments sonores et visuels. En effet, les créateurs de contenu pour capter l’attention et créer un impact immédiat jouent souvent sur une esthétique soignée, des montages dynamiques et des effets spéciaux. L’environnement dans lequel ils évoluent devient un personnage à part entière : les lieux, les accessoires et même la lumière jouent un rôle crucial dans la construction de l’atmosphère du vlog. Chez nos deux créateurs de contenus, dès le début du vlog, les spectateur·trice·s sont plongé·e·s dans cette scénographie multimodale du vlog TikTok à travers le générique.
Chez la créatrice 2, on a un générique fait d’images colorées dont la majorité sont des photos d’elle, des textes et une musique spécialement conçue pour elle vu que c’est une composition à son honneur avec son nom en refrain. Le créateur 1 quant à lui a un générique changeant qui est composé de musique de type coupé décalé ou zouglou (genres musicaux ivoiriens) accompagné d’un texte représentant sa phrase d’accroche y’a vlog oh!!!! Venez ohhh. Il se met en scène dans des espaces différents à chaque fois. Comme la créatrice 2, il débute toujours son vlog dans le décor de son domicile puis, il conduit les spectateur·trice·s au fil de ses déplacements pour les différents lieux de ses prestations.

Cette scénographie multimodale permet non seulement de captiver l’attention des spectateur·trice·s, mais aussi d’affirmer une identité personnelle qui fait écho à des codes esthétiques partagés au sein de la communauté TikTok et d’instaurer un cadre d’interaction immersive avec les autres membres de la communauté.
Analyse des séquences d’ouverture et de clôture des interactions
Les séquences d’ouverture et de clôture des vlogs TikTok jouent un rôle crucial dans l’engagement des spectateur·trice·s et donc dans la mise en place de l’interaction. L’ouverture doit capter immédiatement l’attention : les premières secondes sont souvent marquées par une accroche visuelle ou un geste frappant voire un effet sonore percutant, afin de créer une immersion rapide dans l’univers du vlog. Cette accroche est souvent renforcée par une expression typique du vlogueur. Chez le créateur 1, cette accroche est matérialisée par cette expression :
Y’ a vlog oh!!!! Venez ohhh (sic) ou,
Je dis que : y’ a vlog!!! Venez ohhh (sic)
Tous ces vlogs s’ouvrent sur cette expression, qui en est devenu le slogan et la marque. C’est à travers cela qu’il invite les internautes à interagir avec lui, à venir écouter l’histoire qu’il s’apprête à raconter, le travail qu’il souhaite partager avec la communauté TikTok.
Chez la créatrice 2 les accroches sont différentes. Cela passe aussi bien par des questionnements que par des invitations directes à interagir.
Tu es coulé, mais tu veux manger dans un restau digne des débouts? (sic)
Vlog du jour où on a zigbi ma coiffure. Viens je vais t’expliquer oh ! (sic)
La clôture quant à elle, se distingue par sa capacité à prolonger l’interaction : un appel à l’action ou un message d’engagement final, comme un hashtag ou une invitation à commenter ou partager, mettre en favoris. En effet, chez les deux créateurs de contenu, on retrouve cette même dynamique. Les vlogs analysés se terminent toujours sur des expressions telles que :
Si tu as aimé, n’oublie pas de liker, de mettre en favoris et de t’abonner pour ne rien manquer de mes publications. (sic, créatrice 2)
À demain pour un autre vlog oh! pardon n’oublie pas de liker et de partager (sic, créateur 1)
Dites-moi en commentaire comment vous avez trouvé ma coiffure (sic, créatrice 2)
Mes gens, J’ai tué le make up ou pas? En tout cas dites-moi en commentaire oh! (sic, créatrice 2)
Ces séquences de début et de fin, par leur structure dynamique et interactive, contribuent à circulariser l’engagement et à maintenir l’attention des spectateur·trice·s tout en renforçant la relation avec l’audience.
Analyse des interactions à travers les commentaires
Les commentaires jouent un rôle central dans l’interaction sur TikTok. Ils permettent aux spectateur·trice·s de réagir immédiatement aux vidéos, mais ils sont aussi une source de dialogue avec le créateur. Les commentaires deviennent ainsi un espace de co-création, où le public peut réagir, interpréter ou même proposer des suites aux vidéos vues. Les vidéos analysées cumulent chacune entre 400 et 750 commentaires. Ils sont parfois une réponse aux questions posées en accroche, en clôture du vlog ou une réponse à l’invitation du créateur. Dans une de ses vidéos le créateur 1 terminait son vlog en invitant les internautes à donner leur avis sur son travail en ces termes :
C’est pas maquilleur de la gloire qui est là là? J’ai dja le make up ou pas? (sic, créateur 1)
Les internautes ont répondu en accordant 25.900 likes à la publication et en la commentant 457 fois comme en témoigne les extraits ci-dessous.

Les créateurs de contenus peuvent, à leur tour, répondre à ces commentaires, alimentant une boucle d’interaction en temps réel. Ces réponses peuvent se faire par écrit ou par d’autres vidéos également.

Ce mode opératoire est présent chez nos deux créateurs de contenus. La créatrice 2 dans un de ses vlogs propose un tutoriel de montage vidéo pour amateurs. Ce vlog cumule 45.300 mentions J’aime et 543 commentaires. Il répond aux différentes préoccupations des internautes par écrit mais aussi en publiant des vidéos explicatives en réponse à leurs préoccupations.
Il arrive que les commentaires ne rentrent pas dans le cadre de la vidéo publiée et répondent à une autre préoccupation. Sur cette même vidéo de tutoriel, un internaute commente :
Ton visage est familier tu connais à alepe (sic)
Elle répondra à ce commentaire en écrivant : sisi (sic). Ce commentaire a donné lieu à une autre vidéo qu’elle a publié le jour suivant sur sa page en vue de se présenter à de potentiels nouveaux followers et donner l’occasion à ceux qui la suivaient déjà de mieux la connaître. Cette vidéo a à son tour cumulé 1200 commentaires et plus de 53000 mentions J’aime, il a été partagé 832 fois et mis en favoris par 1723 internautes. Cette logique d’interaction différée participe à la co-construction du discours. Le public devient acteur de la narration, à la fois destinataire, inspirateur et prescripteur. La dynamique interactionnelle se présente alors sous le schéma suivant : appel, réponse, engagement.

Les commentaires deviennent aussi un lieu de validation sociale : un contenu peut devenir viral non seulement par l’engagement direct de l’audience (likes, partages), mais aussi par le nombre et la qualité des commentaires qu’il génère. Ainsi, les interactions à travers les commentaires renforcent la visibilité et l’influence d’un créateur, et peuvent être utilisés stratégiquement pour construire une communauté autour du contenu.
Une énonciation frontale et une interaction dialogique simulée
Le vlog TikTok repose sur une énonciation frontale où l’utilisateur s’adresse à un interlocuteur direct. L’interaction dans les vlogs TikTok est donc marquée par une présence constante de l’interlocuteur, bien que celui-ci soit absent physiquement. Le vlogueur s’adresse directement à la caméra, en utilisant un tutoiement implicite et une tonalité familière. On retrouve dans les vlogs analysés les formules d’adresse suivantes :
Je t’emmène avec moi maquiller ma mariée du jour! (sic, créateur 1)
Y a vlog oh venez!!!! (sic, créateur 1)
Tu veux créer du contenu, mais tu ne sais pas comment faire? Viens je te montre! (sic, créatrice 2)
Tu es coulé, (personne ayant peu de moyens) mais tu veux manger dans un restau digne des débouts? (Personnes riches, ou financièrement stable) (sic, créatrice 2)
Vlog digne d’un dabali (nourriture, Mets, Plats) de la gloire dans un restau 5 étoiles (sic, créatrice 2)
Chez les deux créateurs de contenus les formules d’adresse mélangent habilement langage familier et l’argot ivoirien (le nouchi). L’un des aspects les plus frappants du langage familier et de l’argot est leur capacité à être à la fois inclusif et exclusif. En effet, ils sont des marqueurs d’appartenance, mais ils peuvent créer des frontières entre ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas. Dans certains groupes sociaux, l’argot peut fonctionner comme un code interne, un moyen d’identification et de reconnaissance. Il devient ainsi un moyen de resserrer les liens au sein du groupe tout en excluant les étrangers ou ceux qui n’en font pas partie.
Toutefois, le langage familier et l’argot se distingue du langage soutenu par leur simplicité et leur décontraction. Ils sont souvent employés dans des contextes informels, entre amis, en famille ou au sein de groupe de même génération. Ces formes de langage permettent donc d’instaurer un climat de confiance et de proximité facilitant ainsi l’échange. En utilisant des termes familiers ou le nouchi qui est par ailleurs, un langage fortement utilisé par les jeunes et une grande partie de la population ivoirienne, ces deux créateurs de contenus établissent ainsi une relation plus directe et spontanée avec leur audience. Le mélange de l’argot et du langage familier permet de créer une intimité et une connexion émotionnelle entre interlocuteurs tant chaque membre de leur communauté peut facilement s’identifier et se voir en eux.
En outre, les créateurs de contenu anticipent des réactions de la part de leur audience, notamment par l’utilisation des formules d’appel à l’action telles que :
Dis-moi en commentaire comment tu as trouvé ma coiffure (sic, créatrice 2)
Mes gens, J’ai tué le make up ou pas? En tout cas dites -moi en commentaire oh! (sic, créateur 1)
Si tu as aimé, n’oublie pas de liker, de mettre en favoris et de t’abonner pour ne rien manquer de mes publications. (sic, créateur 1 et créatrice 2)
L’usage fréquent du « tu » implicite crée une simulation d’interaction dialogique. Mais, cela met en évidence le fait que le vlogeur et la vlogueuse anticipent une réaction, souvent exprimée en appel à l’interaction à travers :
- des questions ouvertes dans la narration : Dis-moi en commentaire comment tu as trouvé ma coiffure (sic, créatrice 2);
- l’anticipation des controverses : vous n’allez sûrement pas être d’accord avec moi, mais avec 10000 un coulé peut manger dans un restau 5 étoiles à babi ici (sic, créatrice 2);
- des incitations explicites : Si tu as aimé, n’oublie pas de liker, de mettre en favoris et de t’abonner pour ne rien manquer de mes publications (sic, créateur 1 et créatrice 2).
Tous ces éléments permettent de marquer la présence d’un destinataire attendu mais absent. L’interaction n’est donc pas réellement synchrone. Le vlogueur ou la vlogueuse simule une réaction immédiate avec le ou la spectateur·trice tout en sachant que cette réponse attendue est souvent alimentée par des réactions différées dans les commentaires. L’interaction se situe alors dans un dialogisme asymétrique.
Ce tutoiement et cette interpellation directe, les formalisations inclusives renforcées par des effets de regards (yeux dirigés vers l’objectif) favorisent un dispositif de prise en charge énonciative qui permet de construire une relation de proximité avec l’audience.
Analyse et discussion des résultats
Les résultats de cette analyse confirment globalement les deux hypothèses formulées au départ de cette étude. Dans un premier temps les interactions observées dans les vlogs TikTok des deux créateurs de contenus qui ont fait l’objet de notre analyse, ne reposent pas uniquement sur les échanges verbaux, mais sur une co-construction du sens mobilisant simultanément des ressources linguistiques, visuelles, sonores et interactionnelles. Dans un second temps, les fonctionnalités techniques propres à TikTok contribuent à l’émergence de formes interactionnelles renouvelées dans lesquelles les frontières entre production, réception et participation deviennent plus poreuses.
La première hypothèse se trouve validée par l’importance des ressources multimodales dans l’organisation du discours. Les vidéos analysées montrent que la signification ne se construit pas uniquement à travers les énoncés produits par les créateurs mais grâce à la combinaison de multiples modes sémiotiques. Les regards tournés vers la caméra, les expressions faciales, les gestes, les effets de montages, les musiques de fond, les transitions visuelles ainsi que les textes incrustés à l’écran participent activement à la transmission du message. Cette observation rejoint l’affirmation de Kress et Van Leeuwen selon laquelle le sens émerge de l’articulation de plusieurs ressources sémiotiques et non du seul langage verbal (Kress, van Leeuwen, 2021, p. 18).
Les résultats révèlent également que les stratégies discursives mobilisées par les deux créateurs sont étroitement liées à leur positionnement thématique. Chez le créateur 1, maquilleur professionnel, les interactions s’organisent autour de contenus centrés sur la beauté et la valorisation de l’expertise. Les démonstrations visuelles de maquillage, les transformations esthétiques et les commentaires sollicitant l’avis du public constituent des ressources essentielles dans la construction du sens. Les formulations telles « mes gens, j’ai tué le Make-up ou pas? » montrent que l’évaluation de la prestation n’est pas laissée au seul créateur mais est ouverte à la participation de la communauté. Le sens de la performance se construit alors dans l’échange entre la mise en scène visuelle du maquillage et la réaction des abonné·e·s.
Chez la créatrice 2, dont les contenus relèvent davantage de lifestyle, la multimodalité se manifeste par la mise en récit du quotidien, l’exposition d’expériences personnelles et la création d’une proximité relationnelle avec les abonné·e·s. Les séquences filmées dans différents contextes de vie associées à des commentaires adressés directement au public, contribuent à produire de l’authenticité et du partage. Dans les deux cas, la compréhension des contenus repose sur l’interaction entre ressources verbales et non verbales, ce qui confirme que les vlogs TikTok constituent des dispositifs communicationnels multimodaux.
La seconde hypothèse est également corroborée par les résultats obtenus. Les fonctionnalités techniques de TikTok apparaissent comme des éléments structurants des interactions observées. Les mention « j’aime », les partages, les duets ou encore les réactions différées permettent aux utilisateur·trice·s de participer activement à la circulation et à la production du contenu. L’exemple de la vidéo de la créatrice 2 ayant suscité plus de 1200 commentaires et 53000 mentions « j’aime » illustre parfaitement cette dynamique. Les réactions du public ne constituent pas seulement des réponses à un contenu déjà produit; elles deviennent des ressources discursives qui alimentent la production de nouvelles vidéos et orientent les choix communicationnels des créateurs.
Cette logique est particulièrement visible dans les appels à l’interaction régulièrement formulés par les vlogueurs. Les expressions telles que :
« Dis-moi en commentaire comment tu as trouvé ma coiffure » (sic, créatrice 2);
« Si tu as aimé n’oublie pas de liker, de mettre en favoris et de t’abonner » (sic, créateur 1 et créatrice 2).
Témoignent d’une anticipation constante des réactions de l’audience. Le destinataire est constamment intégré à l’énonciation malgré son absence physique. Ainsi, l’interaction se présente comme différée mais continu, dans lequel les commentaires deviennent des prolongements du discours initial et participent à sa reconfiguration.
Les analyses mettent également en évidence l’existence d’une interaction dialogique simulée. Les créateurs s’adressent directement à leur public par l’usage fréquent du pronom « tu », des questions ouvertes et d’un ton conversationnel. Bien que l’échange ne soit pas synchrone, la structure discursive donne l’impression d’un dialogue immédiat. Cette particularité montre que TikTok favorise l’émergence d’une forme de dialogisme asymétrique où la présence de l’interlocuteur est constamment présupposée. Les réponses attendues prennent souvent dans les espaces de commentaires lesquels deviennent des lieux de négociation et de validation du sens.
Par ailleurs l’utilisation du langage familier et du Nouchi observée chez les deux créateurs joue un rôle important dans la construction des communautés numériques. Ces ressources linguistiques fonctionnent comme des marqueurs d’appartenance culturelle et générationnelle. Elles permettent de créer une proximité avec une audience majoritairement ivoirienne tout en favorisant des mécanismes d’identification collective. Les résultats montrent ainsi que la co-construction du sens ne repose pas uniquement sur les dimensions techniques de la plateforme mais également sur le partage de références socioculturelles communes entre producteurs et récepteurs.
Enfin, les observations réalisées confirment que TikTok tend à brouiller les frontières traditionnelles entre émetteur et récepteur. Les abonné·e·s ne se limitent plus à consommer les contenus; ils interviennent dans leur diffusion, leur interprétation et parfois même leur élaboration. Les commentaires, les réactions, les partages et les reprises de contenus participent à une dynamique collaborative dans laquelle le public devient coproducteur du discours. L’interaction apparaît ainsi fragmentée, distribuée et évolutive, se déployant à travers plusieurs espaces de la plateforme. Cette caractéristique illustre une transformation profonde des pratiques communicationnelles numériques où la participation des usagers constitue désormais un élément central de la production de sens.
Dans l’ensemble, ces résultats montrent que les vlogs des deux créateurs de contenus constituent des espaces d’interaction multimodale où les ressources discursives, visuelles, sonores et techniques s’articulent pour produire du sens. Ils confirment que la plateforme favorise des formes interactionnelles inédites fondées sur la participation active des publics et sur une co-construction permanente des contenus entre créateurs et communautés d’abonné·e·s.
Conclusion
L’analyse des interactions multimodales dans les vlogs sur TikTok à travers les vidéos de ces deux créateurs de contenus, révèle une richesse discursive fondée sur l’appropriation créative des outils numériques. La plateforme TikTok propose des formats d’interaction natifs (commentaires, duet, live) qui permettent aux créateurs de mettre en scène un dialogue numérique. Dans ce contexte, l’interaction devient fragmentée (réponses différées, multipliées, dispersées dans les fils), visuelle (réactions filmées, émojis, expressions faciales) et métadiscursive (les commentaires ou duets deviennent eux-mêmes objet de discours). Ces productions, loin d’être de simples divertissements, témoignent d’un renouvellement des formes d’identification et de participation en ligne. En contexte ivoirien, ils illustrent une forme d’hybridation discursive entre globalisation numérique et ancrages locaux.
Références bibliographiques
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Webographie
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