Volume 3, numéro 1 – 2026. Questionner les types de discours en contexte africain

Caractérisation du discours judiciaire en contexte africain : une analyse des facettes de la pratique baoulé

Aya Audrey KOUAME et Noellie Bhellys ANDRE

 

Introduction

La linguistique a élargi son champ d’intérêt en s’intéressant au discours. La linguistique classique définit le discours par rapport à la phrase, au texte, à la langue et à l’énoncé. On retient tout d’abord que le discours est une succession de phrases qui s’actualisent dans un contexte particulier. Il est ancré dans une situation d’énonciation et désigne toutes les productions langagières verbales ou écrites. Benveniste indique ceci : « le discours est la langue en tant qu’assumée par l’homme qui parle et dans la condition d’intersubjectivité qui seule rend possible la communication » (cité par Charaudeau et Maingueneau, 2002, p. 86). Généralement, les discours sont analysés à l’aide des paramètres qui définissent la situation d’énonciation (temps, lieu, modalité…). Dans ces situations, il est régi par des normes, est soumis à des règles d’organisation et s’inscrit dans un contexte. L’organisation, le fonctionnement et la visée du discours contribuent à la distinction de classes typologiques qui peuvent être homogènes ou hétérogènes mais organisées. Parmi les types de discours, on retrouve le discours judiciaire qui recouvre tous les discours tenus devant un tribunal. Le discours judiciaire est l’un des trois genres oratoires identifiés par Aristote dans la Rhétorique (1991). C’est un discours qui se tient lors des procès et qui vise la confrontation entre deux parties (accusation et défense) dans le but de rendre justice et d’obtenir réparation d’un préjudice. L’activité judiciaire convoque une diversité de stratégies discursives et rhétoriques émises devant un tribunal. Dans la justice moderne, ce tribunal est pluriel avec différentes instances par échelons.

Dans les sociétés traditionnelles, notamment africaines, des tribunaux entendus comme lieux de résolution de conflits existent depuis la période précoloniale. Ces tribunaux majoritairement ethniques présentent certaines similitudes avec les tribunaux officiels étatiques. Ainsi, le discours judiciaire africain partagé entre modernité et tradition présente néanmoins des formes de jugement profondément enracinées dans la culture de chaque communauté linguistique. Ceci étant, il importe dans le cadre de ce travail de questionner le discours judiciaire en contexte africain à l’aune de certaines pratiques communautaires endogènes. Alors, identifier les mécanismes soutenant les pratiques discursives qui s’y rapportent revient à caractériser ce type de discours en tentant de répondre à la problématique de l’analyse du discours en contexte africain notamment chez les Baoulé de Côte d’Ivoire. Le peuple baoulé comptant plusieurs sous-groupes, les tribunaux choisis sont ceux de Sakassou et de Béoumi. Ce choix s’explique par le fait que Sakassou abrite le siège du royaume Baoulé et Béoumi est une localité voisine où se règlent les problèmes de canton avant qu’ils ne soient transférés au tribunal royal.

Dans cette analyse, l’exploration du discours judiciaire africain contribuera à régénérer les champs de l’analyse du discours afin de découvrir et d’en décrire les règles de fonctionnement observables. Dans quelle situation de communication se déroulent les audiences chez les Baoulé? Quelles sont les caractéristiques du discours judiciaire chez ce groupe? Quelles sont les principales configurations du point de vue de la communication et de l’interaction? Que révèle le fonctionnement discursif de ce cadre juridictionnel traditionnel? Cet article qui tente de répondre à ces interrogations, vise la caractérisation du discours judiciaire en contexte africain. Son objectif est de décrire des pratiques discursives singulières fondées sur des représentations collectives en relation avec l’identité sociale et culturelle des acteurs et actrices. Nous émettons l’hypothèse selon laquelle le discours judiciaire chez les Baoulé se construit dans une situation spécifique de communication. En outre, le système énonciatif et discursif de résolution de crise chez les Baoulé dévoile des fonctionnements socio-discursifs marqués par des formes d’oralité singulière, des cadres discursifs hybrides où les acteurs et les actrices se positionnent et construisent des stratégies discursives pour légitimer leurs rôles. Cette étude s’appuiera sur les développements théoriques et méthodologiques de Patrick Charaudeau avec la situation de communication et de Kerbrat-Orecchioni avec l’analyse de discours en interaction. L’étude présentera en premier lieu l’ancrage théorique et méthodologique qui guidera l’analyse. Ensuite, nous poserons le cadre contextuel de la justice traditionnelle chez les Baoulé et nous exposerons les configurations énonciatives, discursives et communicationnelles du discours judiciaire traditionnel. Enfin, nous proposerons une caractérisation d’un discours judiciaire endogène.

Contextes du discours judiciaire traditionnel

La situation de communication

Le discours judiciaire est un type de discours institutionnel obéissant à un rituel, des codes et se déroulant dans un espace dédié. L’analyse de ce type de discours est intrinsèquement liée à son cadre de production qui définit déjà les positions des acteurs et actrices qui y interviennent. Il importe alors dans ce travail d’étudier les interactions des locuteurs en référence au contexte de production. L’étude du discours judiciaire en pays Baoulé prend appui, pour son cadre communicationnel, sur la situation de communication de Patrick Charaudeau (2010). La situation de communication permet d’analyser aussi bien l’espace de communication que les motivations de l’échange et les relations discursives et énonciatives des interactants. Ce qui favorise la détermination du niveau de légitimité de leurs prises de parole et sert à donner un cachet singulier au genre de discours produit. Patrick Charaudeau affirme en substance que

On interprète toujours les actes de langage à partir des énoncés produits et en relation avec un enjeu, ou du moins l’enjeu que l’on suppose être celui de l’échange, et qui correspond à la question : “qu’est-ce qu’il veut me dire?”. Dès lors, on perçoit du non- dit, c’est-à-dire un sens caché, implicite, qui n’apparaît pas dans la seule combinaison des mots de l’énoncé, et que l’on a soi-même construit par inférence (Charaudeau, 2010, p. 3).

La situation de communication favorise ainsi la détermination du genre de discours à partir de la prise en compte du contexte social. Cette approche donne de la valeur au contexte social dans la définition du genre ou encore même du type de discours. Cela dit, le procès dans le domaine judiciaire Baoulé se définit dans sa particularité d’encodage à décrire une situation de communication sociale. Il s’agit alors de comprendre non seulement les effets de la parole dans un cadre juridique, mais aussi de cerner le système énonciatif en tenant compte du statut et du rôle des acteurs. Le discours judiciaire ayant une scène d’énonciation spécifique, les acteurs interagissent suivant une hiérarchisation qui se justifie par l’ancrage institutionnel doublé du contexte socio-culturel. Ce qui importe, c’est la mise en scène du discours de chaque acteur, l’objectif étant de capter l’attention de l’auditoire, de convaincre l’auditoire de l’idée défendue ou encore de le contraindre à l’application de la loi ou du droit coutumier. Le discours judiciaire repose sur une hiérarchisation des rôles énonciatifs. L’interaction judiciaire est alors caractérisée par l’alternance des prises de parole régulée par le cadre interactionnel. Les prises de parole sont organisées par un locuteur chargé de gérer l’échange. Il distribue la parole et assure la dynamique de l’échange. Chaque intervention constitue un bloc séquentiel qui confère aux énoncés en plus de leur valeur illocutoire, une valeur conversationnelle dont l’enchainement laisse voir les différentes fonctions de l’échange : « fonction initiative, réactive ou  »évaluative » au sein de l’échange; rôle d’ouvreur (qui peut être rempli par les actes divers: salutation, question sur la santé, commentaire de site) ou de clôturer (salutation, vœu,  »projet ») au sein de l’interaction; fonction de bornage ou de préface, etc. » (Kerbrat-Orecchioni 2005a, p. 65).

L’analyse de l’interaction judiciaire convoque l’appareillage méthodologique de l’analyse du discours en Interaction. Du point de vue interactionnel, le discours judiciaire est analysé à travers les règles conversationnelles comme une forme d’interaction verbale institutionnalisée, régie par des rôles, des normes et des rituels spécifiques. L’interaction judiciaire est une interaction formalisée où l’improvisation est réduite. Dans ce contexte interactionnel, comment sont organisées les audiences et comment sont gérées les relations interpersonnelles? L’interaction judiciaire suit donc un rituel discursif dont les étapes sont marquées par des structures dialogiques. Dans cette perspective, tou·te·s les acteurs et les actrices sont engagé·e·s dans la gestion des faces dans le but de résorber ou d’éviter les menaces potentielles qui peuvent perturber le système interactionnel mis en place. Le discours est considéré non comme un simple énoncé, mais comme une interaction entre les interactants. Chaque prise de parole est inscrite dans une situation d’interlocution et produit des effets sur chacun des interlocuteurs qui ajustent leur parole en fonction de la réaction de l’autre; ce qui favorise la co-construction de l’échange. En somme, c’est une approche centrée sur les dimensions relationnelles, contextuelles et fonctionnelles de l’utilisation du langage. Il s’agira pour nous d’analyser ces procès comme des genres de discours judiciaire en contexte africain et de tenter une approche de configuration de ce type de discours en mettant en place des jalons pour établir une caractérisation d’un discours judiciaire endogène.

La justice traditionnelle publique chez les Baoulé

L’organisation politique du peuple Baoulé était fondée sur le modèle de la chefferie centralisée. Il y a un roi ou une reine qui détient le pouvoir suprême combinant l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Sa personne est sacrée et inviolable. Il est le garant des ancêtres et des génies protecteurs qui veillent sur la communauté. Dans chaque village est établi un chef qui est d’office le juge de sa communauté. Son rôle est indubitablement le principal de la chaîne réparatrice. Il est entouré de notables qui font partie du jury et sont chargés de mener les enquêtes et de rendre compte au chef. La justice traditionnelle n’a pas de source écrite. Elle se fait oralement. Elle tire sa source du droit coutumier qui est fonction des règles générales établies pour l’harmonie et la stabilité des relations sociales. Dans la société traditionnelle, tout type de conflit est susceptible de passer devant le tribunal. La procédure publique s’engage selon l’importance du conflit. Toutefois, il existe des offenses pour lesquelles, il faut absolument réunir le tribunal. Généralement, quand survient une offense entre deux personnes et que celles-ci n’arrivent pas à s’entendre, les familles sont convoquées pour trouver un terrain d’entente. Si elles ne sont toujours pas satisfaites, elles ont recours à la chefferie et donc au tribunal du village. Le tribunal traditionnel est organisé au niveau des villages, des cantons et de la royauté. Le tribunal royal est l’instance suprême de décision. Il est censé être l’organe juridictionnel suprême. C’est le dernier recours. Les décisions qui y sont prises sont irrévocables car prononcées par le roi. Ce pouvoir de contraindre accorde à la chefferie royale, les prérogatives de la puissance publique et par conséquent un pouvoir incontestable.

La constitution de notre corpus s’est faite sur deux sites notamment la chefferie cantonale Kodê de Béoumi et le tribunal du royaume Baoulé à Sakassou. Situé à l’ouest de Bouaké, Béoumi abrite le sous-groupe Baoulé Kodè. Nous avons eu accès à la chefferie de Béoumi par le biais de Nanan Ago Yao Barthélémy, chef de canton de la tribu Kodè. La plupart des résolutions de conflits sont dirigées par le comité mis en place par le chef. C’est un ensemble de chefs de village et de notables des villages Kodè.

Sakassou est considérée comme la capitale du pays Baoulé. C’est donc à Sakassou que siège le Tribunal Suprême à l’image des Cours de cassation. La capitale du royaume baoulé ou Oualèbo, qui signifie « sous l’arbre Oualè » ou encore « c’est ici le début de tout », est située dans le centre de la région de Bouaké. Depuis l’installation du royaume Baoulé à Sakassou dans la moitié du XVIIIe siècle en Côte d’Ivoire, plusieurs Reines et Rois se sont succédé à sa tête. Les membres du clan royal Walèbo exercent les pouvoirs régionaux les plus importants. Les résolutions de conflits se faisaient sous le grand arbre à palabres. Cet arbre reconnu dans la philosophie des sociétés africaines représente un espace culturel où se déroulent plusieurs activités. L’activité qui est la plus menée sous cet arbre est la palabre que A. Yinda et N. Delbrassine (2020, p. 2) qualifient de « discussion juridictionnelle ». C’est en rapport avec l’activité judiciaire que pour des raisons de modernisation, l’arbre a fait place à la construction d’un tribunal coutumier assez moderne, offert par le Président de la République de Côte-d’Ivoire Alassane Ouattara en 2013. Le tribunal est présidé par le porte-parole du roi et par différents chefs. Le porte-parole du roi fait office de procureur de justice. Il prononce le verdict final.

La compétence du tribunal traditionnel s’exerce au sein du grand peuple Baoulé. Même si des personnes d’une autre ethnie peuvent y être convoquées, ce tribunal n’a pas la compétence pour intervenir dans un litige qui a lieu sur un autre territoire ivoirien à moins qu’il n’ait été expressément sollicité. La justice traditionnelle est compétente pour juger toutes sortes de conflits soumis à sa juridiction. Elle peut avoir recours au tribunal moderne si les autorités judiciaires estiment que cela est nécessaire. Le tribunal traditionnel tient compte de plusieurs conditions pour rendre le verdict. Cela va de la nature des liens qui unissent les concernés, le motif même de la discorde, les lois adoptées unanimement par le village et le tribunal, l’existence d’une jurisprudence qui lie les familles impliquées. Lorsque le tribunal est confronté à une situation inédite ou inaccoutumée, de ce procès naîtra une sorte de jurisprudence qui servira à trancher tous litiges similaires.

Configurations communicationnelles, discursives et énonciatives du discours judiciaire traditionnel

Configurations communicationnelles du discours judiciaire traditionnel

Ces configurations se retrouvent dans le marquage de la situation globale et spécifique de communication (SGC), celle-ci « se définit conceptuellement par le nombre d’instances de communication en présence, ce qui les légitime quant à leur rôle et statut, les types de rapport qui s’instaurent entre elles, la finalité discursive qu’elle vise et le domaine thématique qui s’y attache, le tout organisé selon un dispositif » (Charaudeau, 2010, p. 7). Les pôles communicationnels du discours judiciaire Baoulé mettent en scène quatre instances que l’on retrouve aussi dans discours judiciaire aristotélicien. Ce sont l’instance autorité judiciaire (juge), l’instance plaignante, l’instance accusée, l’instance auditoire.

L’instance autorité judiciaire est représentée par les différents chefs de village et les notables. Le tribunal de Sakassou étant la juridiction supérieure à toutes les autres, des chefs peuvent y être convoqués pour répondre de certains conflits engageant leur village ou les membres de leur communauté. Ces derniers interviennent pour rappeler la loi (Mmlā) de leurs villages et les principes de réparation. Ils servent d’interface entre le droit coutumier chez eux et le cas échéant. Le juge est responsable du maintien de l’ordre interactionnel, de la validation et de l’exécution des sentences du verdict. Il distribue et régule la parole. À ses côtés, se trouvent des notables qui assurent certaines tâches et enquêtes pour la fluidité de l’interaction. A ceux-ci, s’ajoute le secrétaire de séance. Son rôle à lui est assimilé à un maître de cérémonie. Il ouvre l’échange en édictant les règles de bienséance. Il est le garant des cautions rituelles de déposition. L’instance plaignante et l’instance accusée ont des obligations discursives spécifiques. La victime de l’offense (le plaignant) est l’initiateur du procès. Son rôle discursif est de construire la validité de sa plainte par la narration factuelle de la faute. Quant à l’accusé, son rôle principal est de se soumettre à la procédure et de réussir l’acte de réparation s’il est déclaré coupable. Parmi les membres de l’auditoire se trouvent le public, les témoins mais aussi et surtout, les membres de la famille dont la présence est cruciale pour la validité et l’exécution du verdict. Chaque groupe familial qui accompagne les parties aux conflits est le garant social de l’acte de réparation. L’autorité judiciaire tient à leur présence physique pendant le procès. Les familles sont investies de rôles discursifs pendant l’interaction. Elles donnent leurs versions des faits et leurs avis sur les questions relatives à la réparation des offenses. Elles représentent la mémoire collective de l’évènement pour elles et pour la communauté. La famille est l’instance gage de la réparation. Les témoins jouent un rôle déterminant dans le déroulement des audiences. Ils jouent un rôle déterminant car il est le garant de la vérité de chaque partie. De plus, son rôle dépasse la simple narration des faits. Sa parole aide à établir la véracité des faits dans la quête de la vérité sociale. L’absence de témoin peut être préjudiciable à une partie comme l’atteste l’extrait du corpus suivant :

Ex1 : « Notable : àmú bá àmú fá tèmúɛ́n. Srân kɔ́n fɛ́ ɛ̄ líɛ̄. mé ǹgà mé bálɛ̀ mé ǹgbá mé lɛ́. mònɛ́n bō nān gnán tēmúɛ́n níɔ̄n ɛ̀ ǹdɛ̀ yófɛ̄

Traduction : En venant, prenez un témoin. Que chacun prenne son témoin. Tous ceux qui viennent ici en ont un. La terre de monsieur Monin n’a pas eu de témoin. A-t-il eu raison?

En plus de ces instances énonciatives classiques, il y a l’instance oraculaire sacrée. Cette instance est incarnée par le féticheur ou le « sorcier » dont la parole issue d’un rituel de divination constitue un des fondements ultimes de certains verdicts. Il est le garant de la vérité surnaturelle. Il ne parle pas en son propre nom mais comme un canal légitimé par la tradition. Son intervention est essentielle pour sceller la vérité et rendre le jugement final :

Ex2 : « chef de l’audience : kɛ̄ mɔ̀ɔ̀ āmū á wúsā nú, yè lìɛ̀ kɛ̄ yo sā yè yí n̄zūē wà. yè á klé āmū cɛ́n āmū á kūndɛ̄ āmū n̄gɔ̄ìmāfūɛ̄. bè kūndɛ̄ bè lìɛ̀ ē kūsū è fá è lìɛ̀ è á yí n̄zūē »

Traduction : « Comme vous n’avez pas demandé ce que c’est, chez nous quand c’est comme cela, nous consultons. On va vous donner une date. Vous allez venir avec un féticheur. Ils viendront avec un, nous également. Et on va consulter ».

L’instance oraculaire sacré est une voix énonciative autonome dont la particularité est de révéler la vérité à travers un dispositif interactionnel fondé sur l’accomplissement de certains rituels sacrés. Si les audiences sont publiques et peuvent être assistées par tous, ce n’est pas le cas de l’exécution de certains rituels engageant la participation des oracles et des rituels de divination.

La finalité de toutes ces audiences est de faire ressortir « le juste ou l’injuste » (Aristote, 1991, p. 94). Pour ce qui est de la situation spécifique de communication (SSC), celle-ci concerne :

Des sujets participants à l’échange, ayant une identité sociale et des rôles communicationnels bien précis. Il en est de même de la finalité de l’échange et du domaine thématique qui sont précisés en fonction des « circonstances matérielles » dans lesquelles celui-ci se déroule effectivement (Charaudeau, 2010, p. 7).

De manière spécifique, l’instance autorité judiciaire est incarnée par le chef ou par un notable qui parle en son nom. Au tribunal royal de Sakassou, le juge principal est assisté de son porte-parole qui lui, est chargé de reprendre ses propos ou de nommer le prochain locuteur. Dans la société Baoulé, la profération d’une parole sérieuse nécessite un médiateur qui va servir d’intermédiaire entre les deux pôles de la communication. C’est surtout que dans les sociétés traditionnelles africaines, le chef ne s’adresse pas directement à ses sujets en raison de la sacralité de sa parole. Elle est toujours protocolaire et régulée par un technicien de la parole dont le rôle est de protéger le prestige et la stabilité du chef, tout en garantissant que sa parole soit transmise efficacement et acceptée par la communauté.

Les moments de résolution de conflits sont aussi un lieu d’enseignement des us, des coutumes ainsi que des procédures à respecter dans le village ou dans la région. En tant que société traditionnelle africaine, la finalité des échanges est de résoudre les palabres qui sont survenues entre les antagonistes en vue de ramener ou de maintenir la fraternité et la cohésion. Cela est important dans la mesure où pour A. Yinda et N. Delbrassine : « c’est une finalité que chacun doit garder à l’esprit quand il parle. C’est pour cette raison qu’il est également interdit de mentir dans une palabre […] – car on craint les ancêtres, l’au-delà et parce que la parole favorise la solidarité » (2020, p. 2). Cette réalité est perceptible chez les Baoulé de Béoumi et Sakassou car c’est le respect des us et coutumes, celui des ancêtres et des anciens qui assurent la stabilité du pouvoir judiciaire puisqu’il n’existe pas de prison ou de maison carcérale à proprement parler.

Configurations discursives et énonciatives

Ces configurations se ressentent à partir des règles conversationnelles. Il s’agit des :

modalités de l’ouverture et de la clôture des interactions, « la machinerie » des tours de parole, l’organisation globale des échanges. Mais les interactions obéissent à d’autres types de principes régulateurs, comme les maximes conversationnelles […] ou les règles rituelles du face-work (Kerbrat-Orecchioni (2005, p. 68).

Les énonciateurs ne sont pas soumis aux mêmes règles conversationnelles. Pendant que les membres de l’instance autorité judiciaire ayant le pouvoir de décision dirigent et régulent les interactions, ceux des instances d’accusation et de défense en tant que sujets, modulent leurs interventions avec de la politesse et de la discipline.

Les règles conversationnelles appliquées par l’autorité judiciaire

Dans les audiences analysées, les acteurs et actrices sont réparti·e·s selon une hiérarchie inégalitaire qui confère aux juges la position dominante lors des échanges. Ceux-ci construisent leur autorité discursive par la gestion de l’échange : l’attribution des tours de parole, les procédures discursives de médiation ou de plaidoyer. L’attribution des tours de parole est faite par le juge traditionnel qui lorsqu’il est assisté d’un porte-parole, lui délègue la responsabilité d’équilibrer les échanges. Dans ce cas, le porte-parole tient le rôle d’un agent rythmique qui est un « individu doté d’une bonne maîtrise de la parole, capable de s’exprimer en public et servant donc dans cette position d’une sorte de connecteur logique entre les diverses instances du discours en cours d’élaboration, c’est-à-dire la parole » (Tououi Bi, 1991, p. 129). Lors des audiences, c’est un membre de l’instance autorité judiciaire qui ouvre la séance de manière solennelle. Au niveau même de l’audience de Béoumi, le notable qui intervient au nom du chef de canton énonce d’entrée de jeu :

Ex3 : Nanan wà mlā wó wà. Yɛ̄ lɛ́ kɛ̄ kànzɛ́ sɛ̄ tí ámū úntrē āmū dílì āmū dí klɔ̄ lɔ̀r lāā. ǹdɛ̀ nī sīē sīē lɛ̀ yɛ̄/ yé wó wà yɛ̄ yé sīē sīē yé líɛ̀ ɔ̀r.

Traduction : « Chez les anciens ici, il y a la loi. Cela veut dire que si vous avez eu des différends dans votre village autrefois, c’est à la résolution du conflit que nous nous attèlerons à notre niveau ».

Le notable cantonal pose les balises des échanges en faisant des clarifications. Ces précisions sont d’ordre à rappeler le caractère institutionnel de l’échange. Le locuteur informe l’assemblée qu’ils ont à leur niveau des moyens de résolution du conflit non résolu au niveau du village. Les moyens de résolution se fondent sur le « nanan mlā » : la loi des anciens. Cette annonce marque ainsi le fondement juridique de cette activité judiciaire.

Au tribunal de Sakassou, c’est le secrétaire qui ouvre la session avant l’intervention du notable, modérateur du jugement. Cette hiérarchisation matérialise un ordre protocolaire :

Ex4 : Secrétaire : ànɛ̌ tí ǹdɛ́ kánlɛ̀ cɛ̀n. í kíklí sú yé nūān pɔ̄tāblū mū zɛ̄ yé sìé vībrɛ̄r sú. srān n̄gā bé flɛ́ kɛ̄ í bá flùwá nú bé klɛ́ sīkà í fá sìé sú. sɛ̄ kūsū wá nyɛ́n mɛ́n ì ūfūē, n̄zān pō n̄nyɔ̄n yɛ̄ yé fá sɛ̄ á bɔ́ɔ́ á wūká sú mán nānnān mū. bé yó wɔ́ kwlá. blɔ̄fūɛ̄ nú kōtōkūn n̄nyɔ̄n yɛ̄ yé fá

Traduction : Aujourd’hui est un jour de règlement de conflits. Premièrement, éteignons ou mettons nos téléphones sur le mode vibreur. Que la personne qu’on appelle vienne avec la somme demandée dans la convocation. Ce sont deux pots de vin qui sont demandés mais si toi-même tu veux faire plaisir aux chefs, ce sera avec plaisir. Si tu n’as pas eu de la boisson, nous prenons 2000 francs comme équivalent.

Notable : Nānnān bé ǹdɛ́ n̄gā tìɛ́ á flɛ́ sɛ̄fū á kán nān bé bú sú ākūndān

Traduction : Les chefs demandent ce pourquoi tu les as convoqués, il faut le dire, ils vont réfléchir là-dessus.

Dans son intervention, le secrétaire fait mention des informations portant sur l’objet du jour de la rencontre et le rappel des frais d’ouverture du dossier mentionné dans les différentes convocations. Cette activité d’information correspond au rôle du greffier dans le tribunal moderne. Cet ordre différent de celui du tribunal de Béoumi montre la supériorité de l’instance de Sakassou. Le point commun aux interventions des deux notables, modérateurs des échanges, est qu’ils parlent au nom d’un collège. Le premier énonce « nous » et le second « les chefs ». Le pronom personnel et le groupe nominal mentionnent l’ensemble du jury dont ils font partie. Par ailleurs, le notable à Béoumi investi du pouvoir de juge en chef poursuit son intervention en précisant aux parties en confrontation :

Ex5 : Sɛ̄ kūsū srān ǹgā nī āmū nyán ǹdɛ̀ kán ǹdɛ̀ nān á sé kɛ̄ fá jáyò lɛ̀ fá wá tó jáyòlɛ̀ á kpɛ́ nànnán ǹzúà ɛ́ kùngbā níɔ̀n [… ] sɛ̄ kɛ̄ āmú á kɛ́n lɛ̀ nán ǹzùá tɔ́ ńu.

Traduction : Si celui avec qui tu as eu des problèmes est en train de parler et tu lui dis : « quitte-là! tu mens ou tu es un menteur! »; tu viens d’insulter ainsi le chef. C’est pareil. […] Qu’il n’y ait aucune injure au moment où vous allez exposer le problème.

Des propos du notable, il ressort que toute interruption de parole chez l’adversaire avec des accusations mensongères est une offense à l’endroit de l’autorité. Cela traduit l’image de l’autorité que représente le chef ou son représentant, celle d’une personne devant laquelle il faut faire preuve de tempérance et d’honorabilité quelle que soit la situation. Cela traduit un respect de la « règle de l’altérité : écouter l’autre, donner à l’autre le temps et respecter son opinion, même si cela blesse la sensibilité » (Tata, 2024, p. 261). L’importance de la politesse revient dans les propos du notable. Ces indications servent à maintenir l’ordre et la discipline afin qu’une écoute attentive soit accordée à l’intervention de chacune des personnes.

Les règles conversationnelles appliquées par les parties en conflit

Au niveau des intervenants des instances accusation et défense, leurs prises de parole sont précédées d’actes de politesse ponctués par moment d’avertisseurs communicationnels africains (ACA). Ce concept en phase d’émergence relève des marques communicationnelles du discours en rapport avec la pratique africaine. De manière conceptuelle,

Selon Bohui (2013), les ACA désignent des éléments verbaux, des tournures de phrases ou des expressions dont la fonction principale est d’annoncer des contenus propositionnels plus importants. En d’autres termes, ACA, au sens de leur concepteur, servent de signaux pour attirer l’attention sur des éléments clés du discours figurant dans un énoncé ultérieur (Lezou, 2024, p. 41).

Les manifestations des ACA se présentent diversement.

Ex6 : Notable : Yā kòfí á tíá wà àófúɛ̀

Traduction : Mr Koffi, tu n’es pas un étranger ici.

Accusé : Ǹ kōtō nànnán bō

Traduction : Je m’agenouille devant le chef.

Déjà, lorsque l’accusé énonce « Ǹ kōtō nànnán bō » ou « Je m’agenouille devant le chef », il fait remarquer qu’il a cerné le contour de la question du notable. Au lieu de répondre à la question, il formule un acte illocutoire de demande de pardon. Le mis en cause s’engage à aplanir toute tension suscitée par sa nouvelle présence pour une affaire déjà résolue. La conscience de sa position d’accusé récidiviste l’amène à adopter une attitude oratoire d’abaissement. Celle-ci contribue à diluer les effets de son image prédiscursive négative chez les chefs afin d’aller au cœur du problème. La demande de pardon de Koffi est en rapport avec des antécédents. C’est tout l’opposé pour la demande de pardon du plaignant de l’audience de Sakassou.

Ex7 : Le plaignant de Sakassou : Nānnān mū ījɔ́lɛ̀ yó yâ, n̄gā é kán nān ti mɛ̄n sú āmū yàcí

Traduction : Chers chefs, parler n’est pas chose facile. En le faisant, si je vous offense, pardonnez-moi.

En guise d’avant-propos, le locuteur présente la faiblesse de son aptitude à s’exprimer devant une assemblée. Cette formule est une reconnaissance de la gravité de l’acte de parole surtout en contexte de jugement ou pèsent des menaces sur la face des acteurs et actrices. Chaque locuteur se présente comme un non expert de l’exercice de la parole parlant sous l’autorité du juge doublé de son statut de chef. En débutant par les vocatifs rituels : chers chefs, le locuteur ouvre symboliquement le canal de parole par la reconnaissance préalable des détenteurs de l’autorité discursive. Cette formule constitue une marque d’allégeance permettant de légitimer sa prise de parole dans un espace fortement hiérarchisé. C’est une marque de politesse positive qui permet de cadrer l’interaction comme formelle et sérieuse. De façon pragmatique, ces formules ne sont pas un aveu de faute réelle mais un acte de politesse rituelle en contexte judiciaire coutumier. Elles ont pour fonction de désamorcer les paroles potentiellement irrespectueuses ou insolentes sans pour autant annihiler les effets directs de ces paroles séance tenante. Elles ne soustraient pas le locuteur aux conséquences de déviations discursives. « Parler n’est pas chose facile » est une reconnaissance explicite du risque par la non ignorance du poids symbolique des mots qu’on peut employer ou pas devant les juges. Cette formule nomme le danger interactionnel. Le disant, la face du locuteur est protégée par anticipation. « En le faisant, si je vous offense, pardonnez-moi » est un mécanisme de réparation anticipé. Ce propos fonctionne comme un acte réparateur préventif qui protège la face du locuteur et des juges. On peut parler d’un double travail de face : protéger l’autre pour se protéger soi-même. Ainsi, les propos du locuteur apparaissent comme des contributions respectueuses au service de la paix interactionnelle. La prise de parole n’est pas l’étalage de la vérité brute ou une confrontation troublant l’ordre interactionnel mais un procédé discursif assurant la gestion collective des faces, la continuité interactionnelle et l’expression du conflit sans rupture de l’ordre social. Ainsi la prise de parole est à la fois un acte linguistique, social et symbolique.

Caractérisation d’un discours judiciaire endogène

Le discours judiciaire en pays Baoulé comporte des marques de similitudes dans certaines actions, ritualités et finalités avec le discours judiciaire moderne. Néanmoins, la société Baoulé garde des pratiques qui lui sont propres dans les actes juridictionnels. Le premier point de caractérisation endogène est la langue. Le code communicationnel de base est le Baoulé avec ses connotations qui ne se laissent pas toujours déchiffrer dans une traduction littérale. Ces connotations se révèlent comme des figures de style qui, en français, sont employées dans le registre soutenu. Chez les Baoulé, prendre la parole en public n’est pas une chose aisée qui plus est devant des anciens. Avant toutes sollicitations du tribunal royal, il faut avoir essayé de résoudre l’affaire au niveau des familles et de la chefferie du village dans le but de respecter les différents niveaux de résolution de conflit.

Le second point notoire concerne le « mla » ou le « nanan mla » qui est la loi des anciens. Du fait de l’absence d’écriture, la promulgation des lois prises par les anciens se faisait oralement. Le tribunal tient compte des lois ou règles adoptées unanimement par le village, de l’existence d’une jurisprudence qui lie les familles impliquées pour rendre un verdict. Généralement, les juges après avoir défendu l’innocent plaident pour le coupable quand l’autre partie lui exige une pénalité excessive. Lorsque le tribunal est confronté à une situation inédite ou inaccoutumée, il en naitra une sorte de jurisprudence qui servira à trancher tous litiges similaires. L’application des lois peut différer d’un village à un autre. L’amende peut connaître une hausse qui s’explique par la volonté de dissuader chaque habitant de commettre à nouveau cette offense. Un chef peut décréter une loi pour une situation récurrente dans son village. Il peut la modifier ou la supprimer. Le « mla » regorge des us et coutumes.

Le troisième élément est le « àmúɛ́n » fétiche ou « àmúɛ́n dílɛ̀ » qui signifie consulter le fétiche ou jurer sur le fétiche. Cette pratique revient dans les deux audiences analysées en tant que le point central de l’aboutissement à la vérité comme principe de justice. À Béoumi, le juge tranche pour le recours à ce principe sur le conflit foncier :

Ex8 : Notable : ànúnmán-sín yé kán àmúɛ́n dílɛ̀ líkà. á wán sú díá àmúɛ́n. mɔ̄n á wán á sú díá àmúɛ́n nīn nán á lí ɔ̄r.

Traduction : Avant-hier, nous avons parlé de la consultation des fétiches. Tu as dit que tu ne consultes pas de fétiches. Comme tu refuses de consulter les fétiches, c’est que le champ ne t’appartient pas.

Le chef rappelle les résolutions de la précédente session fondées sur le principe du fétiche. Le refus de l’accusé de consulter les fétiches conduit à la déduction selon laquelle il a tort. Le principe du fétiche consiste à jurer sur la terre ou un autre élément (eau, boisson, fétiche). Cette pratique a des conséquences graves pouvant porter atteinte à la vie de celui qui mentirait pendant la cérémonie. Ainsi, celui qui refuse de sacrifier à cette tradition aurait quelque chose à se reprocher quel que soit le motif de sa réticence ou son refus. À la question du notable, l’accusé maintient sa position sur le fait que l’endroit où il a débroussaillé est sa parcelle. Devant son insistance, le notable renchérit :

Ex9 : Traduction : Voyez-vous comment on cherche la mort pour se donner à soi-même? Ceux-là disent c’est ma terre. Vous avez parlé de ce problème. Il a dit si c’est comme ça, allons jurer sur les fétiches. Tu as dit qu’on ne consultera pas de fétiches. Une chose qui est à toi mais qui n’est pas à toi, qu’est-ce qu’on en fait chez les baoulé? Mais, puisque tu ne veux pas consulter les fétiches, est-ce que cette chose-là t’appartient? […] Si quelqu’un ne veut pas des ennuis, il ne peut pas tourner le dos au fétiche.

Dans ses propos, le chef confirme la menace de mort qui plane sur l’accusé qui selon lui affirme une chose et son contraire; d’une part il est le propriétaire du champ et d’autre part il refuse le fétiche. Cette menace est marquée dans l’exclamation de type interrogatif « Voyez-vous comment on cherche la mort pour se donner à soi-même? ». Cette exclamation du chef relève l’attitude imprécise de l’accusé qui pourrait lui être fatal.

Ex10 : « Accusé : ńsí yácì ó. Nān kɛ̄ ǹtí kpá ɛ́h »

Traduction : Pardon oh cher père. Ce n’est pas que je suis parfait

Notable : Nān sɛ̄ tíá ǹdɛ̀ tí. níɛ̀n ǹdɛ̀ mɔ̄n ǹgā ǹkɛ́n. Ā sú kwlá mán kpɛ́á ǹzúà

Traduction : Si ce n’est pas à cause d’un problème, le problème que j’ai soulevé, tu n’allais pas pouvoir m’insulter.

Accusé : nān nànnán yácī mán kpɛ́á ǹzúà

Traduction : Pardonnez-moi chef, je ne vous ai pas insulté

Devant les déductions du notable, l’accusé se retrouve dans la contrainte de lui demander pardon sans en préciser la raison. Le caractère contraignant du principe du fétiche et l’attachement des anciens qui le perçoivent comme point de dénouement du conflit en font un élément capital de la résolution des conflits chez le peuple Baoulé. Cette importance est explicitement marquée dans la phrase déclarative « Chez nous les Baoulé, lorsqu’une chose est pour toi, vous jurez sur le fétiche » et dans les questions oratoires « Une chose qui est à toi mais qui n’est pas à toi, qu’est-ce qu’on y fait dessus en Baoulé? Mais, puisque tu ne veux pas consulter les fétiches, est-ce que cette chose-là t’appartient? ». Dans ces indices, les groupes nominaux prépositionnels « Chez nous les Baoulé », « en Baoulé » montrent qu’il s’agit d’une pratique reconnue et formelle du peuple Baoulé. Cette communauté de principe vient renforcer sa place au cœur du discours judiciaire traditionnel Baoulé. C’est fort de cela que le principe « àmúɛ́n dilè » revient aussi à l’audience de Sakassou :

Ex11: Représentant du Roi (chef de l’audience): fá mán nyājō ì ǹdɛ́ yɛ̄ tɔ́ líɛ̀ wán mɛ́n ì āmūīn. yɛ̄ dí lì ɔ̀

Traduction : Demande à M. Kouadio. C’est son problème mais pourquoi a t’il juré?

Plaignant : kɛ̄ mɔ̄ɔ̄ bé tɔ́n mì sūìn tí ǹ dí lì āmūīn wɔ́ mì wùn

Traduction : C’est parce qu’ils m’ont accusé injustement que j’ai juré contre moi-même.

Représentant du Roi (chef de l’audience) : Fá mán sɛ̄fū, kɛ̄ mɔ̄ɔ̄ à tɔ́ ākplōwà yé á yí wūnnzūē bɔ́ɔ́ wà. āmū á fá āmū n̄gɔ̄ìmán líɛ̀, bé fá bé líɛ̀ é bɔ́ɔ́. é fá é líɛ̀ é á yí wà nān yé á wún nún ǹdɛ́ yé á kán. n̄gɔ̄ìmánfūɛ̄ āmū fá srān ōflɛ̄. kɛ̄ yé á yí n̄zūē nyāīsān ì sīkà kōtōkūn āblāsān

Traduction : Dis au chef, comme ça devient une discussion, on va reprendre la consultation des fétiches ici. Vous allez prendre quelqu’un, eux également et nous de même. On va l’interroger ici et après on verra quoi dire. Prenez de nouvelles personnes (féticheurs). Quand on va le faire, M. N’guessan doit amener 30 000 francs.

Ce principe se présente à Sakassou sous deux aspects. D’un côté le plaignant jure contre lui-même pour montrer son innocence vis-à-vis des personnes qui l’ont accusé de posséder un mauvais fétiche. Par cet acte volontaire, il veut faire preuve de bonne foi devant le village. De l’autre côté, le représentant du roi décide d’utiliser cette pratique en reconduisant l’affaire à une session prochaine dans le but de clarifier les implications des uns et des autres. Tous ces emplois de la pratique du fétiche en font une marque rituelle indispensable dans le discours judiciaire Baoulé. Son positionnement en note finale dans les audiences la matérialise comme l’élément du dernier recours. 

Conclusion

Analyser le discours judiciaire suivant les pratiques traditionnelles de résolution de conflits chez les Baoulé, tel est le point central développé dans ce travail. Il s’est montré révélateur des différentes situations de communication dans lesquelles se déploient les interactions judiciaires de cette communauté ethnique ivoirienne. Un autre point capital qui s’est dégagé de cette étude concerne les règles conversationnelles qui participent à la configuration des actes discursifs et énonciatifs des intervenants dans les audiences dont les principaux sont l’instance autorité judiciaire et les instances accusation et défense. Au terme de cette analyse, il ressort qu’il existe des points de caractérisation d’un discours judiciaire endogène qui prennent leur source dans des principes fondamentaux du peuple Baoulé. Ce sont des éléments linguistiques et coutumiers qui contribuent à singulariser l’interaction judiciaire et les moyens de résolutions des conflits.

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Pour citer cet article

KOUAME, Aya Audrey et ANDRE, Noellie Bhellys. 2026. Caractérisation du discours judiciaire en contexte africain : une analyse des facettes de la pratique baoulé. Magana. L’analyse du discours dans tous ses sens, 3(1), en ligne. DOI : 10.46711/magana.2026.3.1.4

Licence

La revue MAGANA. L’Analyse du discours dans tous ses sens est sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0, disponible en ligne, en format PDF et, dans certains contextes, en version imprimée.

Digital Object Identifier (DOI)

https://dx.doi.org/10.46711/magana.2026.3.1.4

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ISSN : Version en ligne

3093-4184