Volume 3, numéro 1 – 2026. Questionner les types de discours en contexte africain
Les langues locales dans la presse écrite sénégalaise d’expression française : entre appropriation linguistique et enjeux identitaires
Daba DIÈNE
Introduction
Le paysage médiatique sénégalais se caractérise par une dynamique linguistique complexe où le français, langue d’État, coexiste avec diverses langues nationales. Comme le souligne Mamadou Cissé, « le Sénégal est un carrefour géographique et humain où coexistent et interfèrent trois civilisations : une négro-africaine, une arabo-musulmane et une occidentale » (Cissé, 2005, p. 100). Ainsi, les langues nationales, en particulier le wolof, occupent une place prépondérante non plus seulement comme langues vernaculaires, mais en tant que véritables outils de communication de masse à travers les médias, l’enseignement et l’espace politique. En outre, à la lumière de cette affirmation de Jean-Louis Calvet, nous concevons donc qu’il y a au Sénégal, du point de vue juridique, une langue « officielle », le français, six langues “nationales” (le wolof, le pulaar, le manding, le serer, le diola et le soninké) et une quinzaine d’autres langues sans statut juridique. En outre, lorsque l’on s’intéresse à la présence des langues dans l’environnement graphique, on se rend compte que trois langues seulement apparaissent sur les murs, les enseignes, les affiches ou les cars rapides : le français, le wolof, l’arabe (Calvet, 1994, p. 91). Caractérisé par un multilinguisme remarquable, le Sénégal est habité d’une variété de langues où les langues étrangères côtoient les langues nationales dans les communications ethniques, interethniques et officielles. Il s’agit d’un environnement où l’anglais et l’arabe sont aussi présents. Le français demeure, donc, la langue officielle. Cependant, l’âge d’or du français standard semble bien révolu. Comme le rappelle Massamba Gueye (2003) dans un article du journal 2 L’Afrique, une observation des espaces publics sénégalais (rues, salles d’attente d’hôpitaux ou de banques) ainsi que l’écoute des programmes radiophoniques et télévisuels suffisent à mettre en lumière la prédominance du wolof au détriment de la langue française standard.
Historiquement confiné à la sphère coloniale, le français est devenu la langue de l’administration et des institutions. Pourtant, malgré ce statut officiel, il demeure minoritaire dans l’usage quotidien. Les données du cinquième Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH-5, 2024, p. 8.) confirment cette hétérogénéité sociolinguistique : 97,6 % de la population parle et comprend les langues locales — le wolof dominant avec 53,7 %, suivi du pulaar (26,2 %), du sereer (9,6 %) et du joola (2,9 %) —, tandis que le français n’est parlé de façon exclusive que par une infime minorité (0,6 %). Cette configuration engendre des phénomènes d’influence et d’interférence réciproques. Si ce contact linguistique innerve l’ensemble des échanges communicationnels, le wolof s’impose comme la langue la plus fréquente au sein même des productions médiatiques d’expression française. Face à un public dont la majorité ne maîtrise pas pleinement la norme officielle, les scripteurs de la presse écrite ont développé une forme d’appropriation linguistique. En intégrant des éléments endogènes, ils transforment le français en un outil contextualisé, faisant de cette langue seconde une variante sénégalaise adaptée aux réalités locales. Ces formes d’hybridation (emprunts, alternances codiques, calques) ne constituent pas des erreurs de langage, mais des choix discursifs délibérés visant à ancrer le récit journalistique dans l’espace sociopolitique national.
Dès lors, cette étude se propose d’explorer la dimension persuasive et argumentative de ces particularités langagières au sein d’un univers de lecteurs et lectrices hétérogènes. À travers le prisme de la pragmatique intégrée d’Oswald Ducrot et de l’approche énonciative de Mikhaïl Bakhtine, nous allons examiner notre corpus. L’analyse sémantico-pragmatique portera sur la manière dont ces spécificités lexicales et les mécanismes de l’implicite (présupposés, sous-entendus, allusions) réduisent la distance cognitive avec le lectorat, facilitent la transmission de l’information et optimisent l’impact du discours sur l’opinion publique.
La structure de notre argumentation suivra trois axes principaux. Dans un premier temps, nous définirons les fondements théoriques et le contexte favorisant cette hybridation textuelle. Nous détaillerons ensuite notre démarche méthodologique, en établissant une nomenclature des procédés observés. Pour finir, nous évaluerons la portée pragmatique de ces usages afin de comprendre comment ils participent à la définition des identités et à la production du sens au sein de l’espace public sénégalais.
Cadre Théorique et Méthodologique
Présentation du Corpus
L’analyse du discours de la presse écrite sénégalaise requiert une délimitation empirique rigoureuse. Nous avons procédé d’abord à une collecte d’articles de journaux, qui constitue notre corpus de travail. Il regroupe un ensemble de 300 articles de journaux issus des principaux quotidiens nationaux, parus durant les mois de janvier et février 2019. Cette temporalité coïncide avec la campagne électorale pour l’élection présidentielle sénégalaise, période de forte effervescence discursive où les stratégies de persuasion, de cadrage et d’influence atteignent leur paroxysme dans l’espace public. Nous avons porté un intérêt à ce type de corpus pour pouvoir déceler les différents mécanismes de l’implicite ainsi que l’ensemble des stratégies communicationnelles adoptées dans ce type de contexte. Dans cette logique, notre sélection s’est concentrée sur les productions textuelles traitant des dynamiques politiques, des candidats en lice et des enjeux de la campagne. Le paysage médiatique sénégalais se caractérise par une grande pluralité de titres. Pour cette étude, nous avons sélectionné un échantillon de six quotidiens nationaux représentatifs des forces éditoriales en présence : Le Soleil (quotidien national de service public), L’Observateur, Le Quotidien, EnQuête et Walf Quotidien (titres phares de la presse privée).
Ces journaux se distinguent par leur grande capacité à mobiliser des mécanismes discursifs efficaces, notamment par l’emploi d’implicites et d’allusions; ce qui fait d’eux des éléments riches et primordiaux pour une analyse sémantico-pragmatique du discours de la presse écrite. Nous évaluons cette efficacité selon une double perspective, à la fois énonciative et argumentative. En parlant d’efficacité énonciative, nous mettons l’accent sur la subtilité des journalistes à intégrer des particularités linguistiques et des expressions issues du wolof au sein d’une matrice syntaxique française. Cette hybridation permet de réduire la distance cognitive et culturelle avec le lectorat, rendant le message accessible et maximisant son impact dans un contexte de faible littératie en français standard. Du point de vue argumentatif, nous faisons référence à la dimension persuasive des contenus inférentiels déployés (présupposés, sous-entendus, allusions). En période électorale, cette gestion de l’implicite est une stratégie délibérée : elle permet aux journalistes d’orienter l’opinion publique et de véhiculer des jugements de valeur ou des critiques politiques complexes, tout en préservant une forme d’objectivité journalistique apparente et en contournant la responsabilité énonciative directe.
Ce corpus d’étude offre donc un cadre d’observation idéal pour analyser la manière dont l’usage de mécanismes linguistiques locaux et de techniques d’implicite agit comme un levier d’influence pragmatique sur le lectorat.
Cadre théorique
En considérant la langue comme un fait social, retenons qu’elle ne doit pas être envisagée en dehors du contexte social où vivent ses locuteurs. L’environnement sociolinguistique est pris en compte. Les interlocuteurs ont besoin d’une langue de communication pour se faire comprendre. Entre autres, les langues n’existeraient pas sans les gens qui les parlent et l’histoire d’une langue est intimement liée à l’histoire de ses locuteurs. Dans le cadre de la presse écrite, le journaliste, en adoptant la langue de l’administration, aurait besoin d’un style linguistique d’écriture approprié à celui de son interlocuteur, à son cadre social, pour une bonne transmission de l’information, c’est-à-dire de l’utilisation d’un code linguistique adapté au contexte et à la circonstance de communication. En reprenant la position de Mikhaïl Bakhtine, nous soutenons donc que « les domaines de l’activité humaine, aussi variés soient-ils, se rattachent toujours à l’utilisation du langage. Quoi d’étonnant si le caractère et le mode de cette utilisation soient aussi variés que les domaines eux-mêmes de l’activité humaine, ce qui n’est pas en contradiction avec l’unité nationale d’une langue. L’utilisation de la langue s’effectue sous forme d’énoncés concrets uniques (oraux et écrits) qui émanent des représentants de tel ou tel domaine de l’activité humaine. L’énoncé reflète les conditions spécifiques et les finalités de chacun de ces domaines, non seulement par son contenu (thématique) et son style de langue, autrement dit par la sélection opérée dans les moyens de la langue – moyens lexicaux, phraséologiques et grammaticaux–, mais aussi et surtout par sa structure compositionnelle » (Bakhtine, 1984, p. 293). En d’autres termes, le langage remplit une fonction de communication dans son usage courant, ce qui le lie intrinsèquement à l’ensemble des activités humaines. Il se manifeste de manière unique et spécifique à travers chaque mode d’appropriation linguistique. Ainsi, chaque secteur d’activité se distingue par des formes d’énoncés qui lui sont propres, traduisant les conditions particulières de sa production discursive. Cette perspective bakhtinienne, lorsqu’elle est appliquée au domaine de la presse écrite, nous amène à considérer que l’écriture journalistique est régie par des impératifs de production et des objectifs de lisibilité. Ces contraintes obligent le discours médiatique à s’éloigner, de façon parfois intentionnelle, des conventions du français standard.
Dans ce sens, il est impératif d’étudier l’élaboration du langage dans ce domaine. C’est ce que nous appelons dans cette étude, les particularités linguistiques qui permettront de faciliter la compréhension des textes journalistiques. Elles désignent, au niveau lexical, des réalisations singulières propres au français utilisées par les journalistes sénégalais dans leurs productions journalistiques. Dès lors que le locuteur possède toutes les connaissances linguistiques nécessaires pour se conformer à la norme du français (norme standard), nous pouvons bien considérer que la présence d’un certain style d’écriture aurait pour but de créer des effets particuliers sur son interlocuteur. C’est dans ce contexte que l’on observe une hybridation linguistique croissante : l’insertion systématique de termes, d’expressions et de mécanismes du Wolof (ou d’autres langues locales) dans le discours de la presse écrite.
Afin de mieux cerner notre sujet, cette étude met en lumière deux concepts fondamentaux dont l’acception mérite d’être précisée : l’appropriation linguistique et les enjeux identitaires. En effet, l’appropriation linguistique n’est pas une simple erreur d’interférence. C’est l’acte stratégique par lequel les journalistes tirent le français vers le wolof (par l’alternance codique, les emprunts, les calques sémantiques) pour le rendre plus efficace et plus pertinent dans le débat public local. Quant aux enjeux identitaires, ils se réfèrent aux motivations profondes (légitimité, appartenance, reconnaissance culturelle) qui poussent les médias à se différencier, à s’ancrer dans l’authenticité culturelle sénégalaise et à créer un lien de connivence avec leur public.
Par ailleurs, pour une étude de la présence et du fonctionnement des langues locales dans la production journalistique sénégalaise, notre démarche s’ancre résolument à la croisée de la sémantique (qui s’occupe du sens des phrases, celle qui concerne la notion de vérité et la valeur informative) et de la pragmatique qui s’occupe de l’utilisation de la phrase, à travers le modèle de la pragmatique intégrée d’Oswald Ducrot (1984). Ainsi l’analyse de ce type de discours ne pourrait pas se faire avec l’économie de l’étude de son caractère implicite. Il s’intéresse des effets produits par l’énoncé et de l’influence pragmatique que le discours possède. Le sens de l’énoncé résulte, donc, de la conjonction d’informations linguistiques appartenant aux composants linguistiques de la phrase (unités lexicales, la relation syntaxique des mots de la phrase etc.) qui livrent la signification de la phrase et les informations extralinguistiques appartenant au composant pragmatique voire rhétorique intégrée à la sémantique. Pour ce qui est de la dimension sémantique du discours, nous comptons aller plus loin que Paul Grice, 1975, qui dans sa conception du sens de l’énoncé, distingue deux parties du sens véhiculé par un énoncé : le dit et les implicatures. Il utilise une notion vague de ce que dit le locuteur c’est-à-dire l’information véhiculée (le sens du dit et le sens des inférences et le pourquoi de leur utilisation dans l’énoncé véhiculé par l’énoncé). Ainsi nous distinguerons deux éléments dans la construction du discours : le processus de production et de compréhension. En ce sens, nous allons déceler les différents mécanismes stratégiques déployés dans la reproduction des faits relatés par le journaliste pour atteindre sa finalité facilitant la compréhension de l’information véhiculée et aussi les éléments informationnels auxquels le lectorat fait appel pour comprendre le message véhiculé.
En adoptant, ici, la perspective d’Oswald Ducrot, nous considérons que les composants linguistiques (lexique, syntaxe, alternance codique) ne délivrent pas seulement une signification informative ou descriptive, mais portent en eux-mêmes une force argumentative et des instructions pragmatiques. Le sens de l’énoncé journalistique résulte donc d’une symbiose entre le composant sémantique structural et un composant pragmatique (ou rhétorique) intégré à la langue. Cette approche nous permet de dépasser la simple description sociolinguistique du contact de langues pour modéliser le double processus de production et de réception : d’une part, le déploiement de mécanismes stratégiques par le journaliste pour optimiser la saillance de son message; d’autre part, la manière dont le lectorat mobilise des compétences extralinguistiques et des présupposés culturels pour décoder l’effet pragmatique visé.
Approche méthodologique adoptée
Pour exploiter notre corpus de 100 articles, nous adoptons une méthode d’analyse qualitative et interprétative ancrée dans l’analyse du discours journalistique. Cette méthode consiste en une lecture outillée et critique des textes, visant à déceler et à étudier les différentes particularités linguistiques, non comme de simples écarts linguistiques, mais plutôt comme des pivots dans la construction du sens et de l’orientation discursive du style journalistique. En ce sens, nous allons adopter une méthode d’analyse interprétative qui nous permettra de mettre l’accent sur leur caractère stratégique dans le style journalistique. Ainsi, nous adopterons, dans cette étude, une conception qui définit l’appropriation linguistique à cet ensemble de mécanismes linguistiques qui wolofisent le français. En effet, le journaliste, dans son rôle de reproducteur de l’actualité en langue française dans un milieu où 0,6 % de la population parle cette langue, aurait besoin d’une langue française qui serait adaptée à la réalité sociolinguistique sénégalaise. Rappelons que dans la presse écrite sénégalaise d’expression française, la langue d’écriture n’est pas la langue maternelle des Sénégalais, elle est une langue étrangère mais officielle. En ce sens, il recourt à un mode de discours wolofolisé. Ce mode de discours hybride répond à une exigence pragmatique d’accessibilité et d’efficacité communicationnelle.
Sur le plan opérationnel, notre démarche s’inscrit sur deux phases complémentaires. Il consiste dans un premier temps à faire un repérage et une catégorisation des faits de langue. Nous allons extraire du corpus les occurrences manifestes de ce contact de langues. L’étude de ces mécanismes d’écriture relève de la sociolinguistique et nous permettra de mieux comprendre comment la langue évolue et reflète les dynamiques sociales, culturelles et politiques du pays. Dans notre corpus, nous pouvons bien souligner la présence d’alternance codique, d’emprunts, d’interférence. Nous allons, à partir de là, de déceler les niveaux de langage qui interviennent dans la production de l’énoncé et les types d’inférences auxquels il fait appel. Dans un second temps, nous adopterons une approche énonciative et pragmatique qui vise, au-delà d’un simple fait de recension descriptive, à s’interroger sur la dimension fonctionnelle et stratégique de ces procédés. En mobilisant les outils de la pragmatique intégrée, notre analyse vise à expliciter la position énonciative du journaliste (la posture que le journaliste adopte vis-à-vis de son propre énoncé); le caractère pragmatique du discours reproduit, en analysant les inférences et les présupposés culturels que ces particularités activent chez le lectorat; et à déterminer l’effet perlocutoire recherché (création d’une connivence, légitimation du propos, dramatisation ou ironie politique).
Cette démarche herméneutique vise à clarifier non seulement les modalités de cette hybridation journalistique, mais surtout les motivations sous-jacentes à son instrumentalisation au sein de la presse écrite sénégalaise actuelle. Il s’agit d’une perspective d’analyse du discours orientée vers l’étude de l’impact produit sur le lectorat ainsi que sur les finalités de tels usages. Notre analyse cherchera également à déterminer si ces pratiques relèvent d’une véritable dimension stratégique.
Analyse des particularités linguistiques dans la production journalistique écrite
Nous pouvons admettre que lors de l’usage de la langue française, le journaliste subit l’influence des langues locales comme le wolof qui est la langue la plus parlée. Ce qui caractérise le statut bilingue de la production journalistique. Un fait qui a toujours existé dans le monde médiatique sénégalais. Dès lors que le locuteur possède toutes les connaissances linguistiques nécessaires pour se conformer à la norme du français (norme standard), nous pouvons bien considérer que la présence d’un certain style d’écriture aurait pour but de créer des effets particuliers sur son interlocuteur. Cette partie examine la manière dont les journalistes font usage des termes locaux, en particulier ceux de la langue wolof, afin de déterminer leur valeur fonctionnelle au sein du texte journalistique. Ces particularités révèlent l’intention perlocutoire du locuteur-journaliste à d’inscrire le discours médiatique dans une dynamique socio-culturelle et religieuse du pays. Dans cette perspective, nous postulons que l’intégration de ces spécificités langagières endogènes garantit la plénitude sémantique du message en nommant des réalités culturelles ancrées dans le contexte sénégalais, tout en renforçant la crédibilité du scripteur. Enfin, nous analyserons comment l’alternance codique et l’hybridation textuelle fonctionnent comme des outils de proximité sociale et d’efficacité argumentative, favorisant à la fois la connivence avec le lectorat et la création stylistique.
L’emprunt : une stratégie de l’ancrage et de l’authenticité
L’emprunt occupe une place prépondérante dans la production journalistique. Ce concept désigne l’intégration, dans une langue réceptrice (ici, le français), d’une unité lexicale provenant d’une langue source (le wolof). Si l’emprunt s’avère parfois nécessaire pour combler une lacune référentielle et décrire des réalités endogènes sans équivalents stricts dans la langue officielle, son usage dépasse largement le simple besoin de dénomination. Les emprunts constituent une composante stratégique essentielle du discours journalistique au Sénégal, reflétant l’interaction dynamique entre les langues en contact. Dans le cadre de cette analyse, il s’agira de mettre en lumière leurs modalités d’insertion textuelle, leur portée argumentative, ainsi que la signification implicite qu’ils véhiculent.

(1) Idrissa Seck promet des mesures pour accompagner les « daaras ».
L’usage du terme wolof « daaras », renvoyant aux institutions d’enseignement coranique traditionnel au Sénégal, constitue un pivot discursif essentiel. Ces structures, dédiées à l’apprentissage du Coran et des préceptes de l’Islam, sont au cœur de la transmission identitaire et spirituelle nationale. L’incorporation de ce lexème issu de la langue véhiculaire dominante témoigne de l’étroite interférence entre les idiomes locaux et la langue d’État. Ce choix d’appropriation linguistique, loin d’être anodin, confère au récit journalistique une authenticité culturelle et un ancrage sociopolitique profond. En insérant ce vocable au sein d’une matrice syntaxique française, le scripteur mobilise des mécanismes de l’implicite et réduit la distance cognitive avec son lectorat. Ainsi, l’emploi du mot « daaras », délibérément souligné par des guillemets, s’établit comme le point névralgique de l’énoncé, optimisant l’impact pragmatique du discours dans l’espace public sénégalais. En privilégiant cet emprunt lexical au détriment d’une traduction littérale ou d’une périphrase en français telle que « établissements d’enseignement traditionnel », l’auteur mobilise instantanément un présupposé culturel. Cette stratégie produit un impact pragmatique binaire : elle assure d’abord une densité sémantique totale en renvoyant à une institution socioreligieuse propre au Sénégal, dont l’essence se dissoudrait dans une traduction standard. Simultanément, elle réactive chez le lectorat tout le contexte des controverses liées à la modernisation et à la situation de ces centres d’enseignement. Ainsi, l’emprunt agit comme un catalyseur de connivence et d’arrière-plan partagé, élément capital pour l’efficacité de l’interaction communicative. En analysant sa structure polyphonique et son cadrage discursif, nous soulignons que l’utilisation du verbe de déclaration « promettre » révèle une organisation polyphonique complexe. Cette structure fait interagir deux instances distinctes : le journaliste, en tant que locuteur gérant la narration, et le candidat Idrissa Seck, désigné comme l’énonciateur responsable de l’engagement. Selon la perspective de Ducrot, cette mise en discours de la parole politique s’articule autour de deux strates sémantiques : la dimension posée qui correspond au contenu explicite de l’énoncé, à savoir l’intention affichée du candidat de déployer un plan d’accompagnement; la dimension présupposée, quant à elle introduit une assertion implicite soustraite à la contradiction, postulant que la situation de précarité des daaras impose une action régalienne de l’État. En reléguant ce constat au rang de présupposé, le scripteur l’établit comme une vérité partagée, orientant le débat vers une critique de l’inefficacité des politiques publiques actuelles.
L’adoption de cette architecture hybride sert un objectif argumentatif voilé, s’apparentant à un sous-entendu électoral. L’enjeu est de façonner l’ethos du candidat pour le dépeindre comme un leader attentif aux préoccupations traditionnelles et religieuses. La visée perlocutoire est ainsi de s’attirer la sympathie d’un public attaché aux Serigne daaras et à la communauté des disciples. Le journaliste montre une reconnaissance de l’importance culturelle et religieuse de ces institutions. Ce terme dans le discours journalistique décrit la réalité sénégalaise sur les efforts fournis pour concilier les traditions éducatives religieuses avec les exigences de l’éducation moderne française. Ce fait reflète un équilibre entre la préservation des traditions et l’adaptation aux nouvelles réalités éducatives et sociales. Le journaliste cherche donc à attirer l’attention du lectorat sur les besoins et les défis des « daaras » favorisant des initiatives de soutien et de modernisation.

(2) La Gambie entame son « ndeup » national (L’EnQuête, n°2253, mardi 8 janvier 2019, p. 4).
Dans cet énoncé, nous avons le mot « ndeup » (sic), ndëp, terme qui fait référence à une cérémonie traditionnelle propre à la communauté « Lebu » du Sénégal, un rituel de guérison traditionnel souvent associé à des cérémonies de possession et de purification. Dans cet énoncé, le mot est pris dans son usage métaphorique. La situation de la Gambie est décrite dans un cadre culturel familier aux lectrices et lecteurs sénégalais et gambiens. Dans ce titre, le rédacteur met l’accent sur le statut de l’unité lexicale « ndeup » (ndëp) en tant qu’emprunt conceptuel et métaphorique. Il relève d’une particularité suggestive et captivante. Il véhicule un contenu implicite, insinuant que la Gambie est en train de prendre des mesures pour résoudre des problèmes nationaux, que ce soient des réformes politiques, économiques, ou sociales. Le journaliste met en évidence, en ce sens, l’enracinement du discours journalistique dans les pratiques culturelles locales pour illustrer des concepts politiques et sociaux complexes. Et surtout, cet usage montre comment ces pratiques sont intégrées dans les discours contemporains et comment elles peuvent être utilisées pour symboliser des processus modernes de changement. Dans sa visée captivante, avec ce terme wolophone chargé culturellement peut attirer l’attention du lectorat par rapport aux changements en cours dans le pays, la Gambie. L’usage de l’alternance, elle est ici, conversationnelle. Le locuteur essaye de s’adapter à son interlocuteur en faisant usage des langues qu’ils partagent. Chose qui facilite la création d’un climat d’établissement du contact communicationnel, qui facilite et crée une relation de coopération avec l’interlocuteur. Cette variation linguistique s’affirme comme une véritable tactique de convergence textuelle. Le rédacteur-journalistique module son expression selon les schèmes cognitifs de son public plurilingue, mobilisant les codes partagés pour instaurer une connivence absolue. Ce dispositif d’hybridation optimise la réception du message en ancrant l’information dans un imaginaire socioculturel commun, transformant le récit journalistique en un espace de représentations vécues.
L’ensemble de ces emprunts, nous montre la volonté des journalistes qui se veulent compréhensibles dans les textes qu’ils produisent. Avec le fait qu’ils traduisent les réalités, transforment les faits sociaux en discours, ils s’adaptent à la société tout en utilisant un langage qui décrit ces mêmes réalités. Tout en laissant apparaître des implications qui livrent des sens dont seule une lecture de l’article et un travail d’interprète permettraient de déceler ce contenu implicite. Force est de constater que l’usage de ces emprunts dans le texte français participe à l’enrichissement du vocabulaire français sénégalais en intégrant des concepts spécifiques à la culture et à la société sénégalaise. Cela montre la capacité du français à s’adapter et à intégrer des éléments des langues locales. Par ailleurs, retenons que l’élément central de ce dispositif demeure toutefois la position du journaliste. En articulant la neutralité de l’emprunt lexical à la distanciation propre au verbe d’attribution, le professionnel s’efface derrière le récit. La pragmatique intégrée souligne comment ce dernier guide l’opinion vers un jugement axiologique sans endosser directement la responsabilité de la véracité ou de la viabilité des promesses électorales. Le recours à l’implicite discursif assure ainsi une apparence d’objectivité tout en garantissant une force persuasive majeure.
L’alternance codique : une tactique de la connivence et de la mobilisation
Il est question d’étudier, ici, les mécanismes qui permettent et facilitent au journaliste l’intégration des langues au-delà de l’ancrage culturel. Au-delà de l’emprunt lexical isolé, le contact des langues au sein du discours journalistique se manifeste de manière plus fluide à travers le phénomène de l’alternance codique (code-switching). Ainsi, le journaliste se trouve dans le besoin de faire usage des éléments linguistiques de la langue de la majorité de son lectorat. En ce sens, il fait usage de l’alternance codique. En effet, il est généralement défini comme le fait qu’à l’intérieur d’une même interaction verbale, le locuteur emploie deux langues, deux idiomes linguistiques. Selon Brassart, « l’alternance codique est l’usage fluide de deux langues ou plus au cours de la même conversation par un ou plusieurs locuteurs bilingues » (Brassart, 2013, p. 2). Autrement dit, parler de l’alternance codique, c’est faire référence à l’hétérogénéité langagière du discours. Elle est couramment présente dans le discours plurilingue et peut être particulièrement intéressante à analyser dans le contexte de la presse écrite sénégalaise. Ce sont donc, ces particularités de langue permettant d’alterner deux langues dans un même énoncé. Quand on parle de la question de l’alternance codique, cela suppose une cohabitation entre deux langues. Pour paraphraser Gumperz, elle serait donc la « juxtaposition à l’intérieur d’un même échange verbal de passage où le discours appartient à deux systèmes grammaticaux différents » (Gumperz, 1989, p. 57). Cette conception met en exergue le caractère linguistique de l’échange verbal et surtout que l’usage de l’alternance codique se produit dans le discours. Dans notre corpus, nous soulignons la présence des deux langues : le français langue officielle, langue d’écriture et le wolof qui est une langue locale, la plus parlée.

(3) « Xaal yoon » pour baliser la voie à Macky Sall
En musique comme en politique, quand Youssou entre en scène, c’est toujours pour faire sensation. Pour donner le meilleur de lui-même. Un des artisans de la défaite de Me Wade en 2012 avec le fameux concept « Weur Ndombo », revoilà le leader de « Fekke Ma Ci Bolé » qui revient avec Xaal Yoon. Un concept tout neuf pour baliser la voie de la réélection au chef de l’Etat Macky Sall, qu’il compte installer confortablement sur le fauteuil présidentiel.
Dans cet extrait, focalisée sur la stature de Youssou Ndour durant les joutes électorales de 2019, souligne avec acuité l’interaction entre l’alternance codique et les mécanismes de l’implicite. Ces procédés discursifs s’articulent pour forger une rhétorique d’adhésion et de ralliement politique au sein de l’espace public. En parlant de code-switching, nous avons relevé dans ce passage, les expressions wolofones suivant : « Weur Ndombo » (sic) pour une bonne orthographe nous aurons « Wër Ndombo » : [wərndɔ : mbɔ] v.t. Ceinturer; encercler ». Pris dans un contexte politique, elle désigne un concept populaire introduit par le célèbre chanteur Youssou Ndour en 2012 pour un changement politique. « Fekke Ma Ci Boole », désignant le mouvement politique fondé par Youssou Ndour, terme qui signifie au sens littéral en français « je suis là donc j’en fais partie ». « Xaal Yoon », Nouveau slogan pour soutenir et assurer la réélection de Macky Sall, signifiant : « baliser la voie de la réélection du président Macky Sall pour son deuxième mandat à la présidentielle ». L’intégration délibérée de séquences en wolof au sein de la matrice textuelle s’impose comme le principal levier pragmatique du discours journalistique. Loin de constituer de simples ornements de style, ces insertions agissent comme des vecteurs de cristallisation mémorielle et idéologique, ancrant le récit dans un imaginaire socioculturel partagé. « Weur Ndombo » (la technique d’encerclement par la lutte) : par la réminiscence de cette expression emblématique de la chute d’Abdoulaye Wade en 2012, le scripteur dépasse le simple rappel historique pour convoquer l’imaginaire de l’arène traditionnelle et des tactiques d’étouffement politique. Ce glissement vers le wolof réactive ainsi une mémoire collective de la rupture démocratique chez le destinataire. « Fekke Ma Ci Bolé » (en être témoin pour s’impliquer) et « Xaal Yoon » (tracer ou baliser le chemin) : l’usage de la langue nationale autorise ici la désignation de slogans et de mouvements avec une densité affective et une force performative que la norme française ne saurait traduire. L’expression « Xaal Yoon » déploie une métaphore de l’éclaireur, érigeant le leader en figure tutélaire qui sécurise la trajectoire du candidat Macky Sall.
En outre, nous notons une mise en scène d’une pluralité de voix au sein de cet extrait. Nous distinguons ici plusieurs niveaux de signification. D’abord, le posé, qui renvoie à l’implication affirmée de Youssou Ndour dans la défense de la continuité du pouvoir de Macky Sall, s’exprime à travers une construction à la fois sémantique et stratégique. Ensuite, le présupposé : l’énoncé « quand Youssou entre en scène, c’est toujours pour faire sensation » instaure l’idée d’une efficacité quasi systématique de son intervention. Le discours présente ainsi la capacité d’action de l’artiste comme une évidence allant de soi, échappant à toute contestation ou discussion. Quant au sous-entendu, qui relève de l’efficience persuasive, il se construit à partir du rapprochement entre la rupture politique de 2012, symbolisée par Weur Ndombo, et la dynamique de 2019 incarnée par Xaal Yoon. Cette mise en parallèle suggère implicitement un lien de causalité entre les prises de position de l’artiste et les évolutions du champ politique. L’ethos de Youssou Ndour est dès lors celui d’un acteur capable d’influer sur le destin national, dont le soutien apparaît comme un facteur déterminant, voire décisif, dans l’issue du scrutin.
Du point de vue pragmatique, nous notons que l’efficacité énonciative de ce texte repose sur l’adoption d’un style journalistique calqué sur les codes du spectacle et de la culture populaire sénégalaise (« entrer en scène », « faire sensation », « installer confortablement sur le fauteuil »). Ce dispositif discursif génère un effet de ralliement et de consécration. En articulant la rigueur de la grammaire française à la charge évocatrice de l’oralité nationale, le scripteur parvient à effacer la neutralité de l’analyse institutionnelle. Cette stratégie instaure une connivence immédiate avec le public, suggérant comme une évidence le succès politique imminent à travers les codes d’un simple récit médiatique. Au-delà de cette complicité, l’effet pragmatique d’ensemble se définit comme un effet d’entraînement et de légitimation. Le journaliste réduit la distance propre à l’analyse politique standard en mariant la syntaxe française à la force percutante des formules wolof. Il immerge ainsi le lectorat dans une atmosphère de ferveur et d’assurance militante, orientant subtilement l’opinion vers le caractère inéluctable de la victoire du candidat de la mouvance présidentielle, tout en feignant de n’exposer que le retour sur scène d’une icône nationale.

(4) « Travailler pour Macky, c’est trahir la communauté mouride »
« En effet Sidiki Kaba s’est transformé en « amuseur public » chez lui à Tambacounda. Sa campagne de proximité est assez originale. Tantôt on le voit jouant au Bingo, entouré de jeunes et criant à tue-tête « kou ngen andaal »? Ndir, avec qui êtes-vous? Et son public amusé répond « Macky ».
Reprenons l’expression « kou ngen andaal? » (sic), selon l’orthographe normée nous avons « ku ngen andaal? ». Une expression du wolof, elle signifie « avec qui êtes-vous »? Et le terme « Ndir » suivi de la traduction littérale en français de la phrase wolofone « kou ngen andaal?». Le journaliste veut être explicite et compréhensif dans son discours, avec la question en wolof, discours propre à l’énonciateur sources, suivie de la traduction, qui clarifie en quelque sorte l’interaction pour les lecteurs et lectrices et met en évidence la participation active du public. Il présente l’énonciateur-source comme acteur qui engage directement avec son interlocuteur en utilisant leur langue maternelle, rendant l’interaction plus personnelle et engageante. En effet, l’insertion directe de l’interpellation en wolof « ku ngen andaal? » constitue le pivot pragmatique du texte. En choisissant d’adopter une transcription littérale du discours source plutôt que de choisir une reproduction dans la norme hexagonale, le rédacteur, déploie un double mécanisme sémantico-pragmatique. Nous notons, ainsi, une restriction de l’authenticité discursive, à travers l’orientation vers le wolof qui permet d’immortaliser la cadence rythmique des rassemblements politiques locaux, structurée par la dynamique de l’appel et de la réponse. Ce procédé ancre le texte dans une réalité sonore et performative identifiable par le public. En plus, il y a une matérialisation d’un ethos de proximité. L’alternance codique met en scène l’autorité étatique délaissant la solennité du français institutionnel au profit de la langue véhiculaire. L’emploi du terme « andaal » (signifiant cheminer ensemble) transcende la simple intention de vote pour mobiliser un imaginaire de la fidélité et du compagnonnage solidaire, renforçant la connivence entre le leader et sa base.
Ainsi, nous notons une portée argumentative du contenu sous-entendu dans l’extrait. En effet, malgré l’apparente dérision du discours, marqué par une tonalité satirique pointant les ressorts ludiques et les exclamations du rassemblement, l’énonciation déploie un sous-entendu d’une redoutable efficacité pragmatique. Le scripteur met en exergue l’habileté du candidat à instrumentaliser les codes de l’espace urbain afin de susciter une adhésion immédiate et quasi- réflexe de la part de la jeunesse, cristallisée par l’invocation rythmique du nom « Macky ». La portée argumentative suggère ici que cette prétendue « originalité » relève d’une stratégie délibérée de captation électorale, visant à substituer l’émotion et le divertissement à la rigueur du débat programmatique. Renons ainsi que cette prétendue « originalité » s’inscrit en réalité dans une manœuvre calculée de séduction électorale. L’objectif est ici de supplanter la profondeur des enjeux programmatiques par le prisme de l’émotion et du spectacle. Le journaliste-rédacteur ne se contente pas d’une simple narration politique factuelle; il plonge véritablement le lectorat dans l’atmosphère palpable de Tambacounda. En fusionnant la rigueur de l’analyse institutionnelle francophone avec la puissance de la charge affective du wolof, le discours journalistique reproduit fidèlement la stratégie de terrain du candidat. Ce processus d’hybridation textuelle forge un message à la fois mémorisable et incisif, garantissant une portée pragmatique foudroyante dans le débat citoyen.
En somme, dans ces énoncés ci-dessus, nous soulignons une alternance entre le français, langue d’écriture de la presse écrite et le wolof peu présent dans le texte mais son usage joue un rôle crucial dans la communication journalistique, car la majorité de la communauté sénégalaise parle le wolof. Ce choix est donc stratégique, favorisant le déclenchement de l’échange interactionnel. Le journaliste chercherait l’accessibilité et l’inclusion, avec l’usage du wolof, le discours devient plus accessible à une plus grande partie de la population sénégalaise, incluant ceux qui sont plus à l’aise en langue locale qu’avec la langue française. Elle participe au renforcement de l’identité culturelle, ces figures locales traduisent l’importance de la culture et des traditions sénégalaise dans les évènements nationaux. Nous retenons, ainsi que l’alternance codique constitue un puissant levier d’efficacité communicationnelle, transformant la contrainte linguistique en une stratégie d’ancrage social et identitaire pour la presse.
La stratégie de l’interférence dans le discours journalistique
Le contact séculaire entre la langue française et le wolof au sein de l’espace national ne saurait se réduire à de simples occurrences lexicales isolées comme les emprunts ou les alternances codiques; il innerve en profondeur le discours à travers des mécanismes d’interférence. Loin d’être perçues comme des erreurs de langage ou des calques passifs résultant de l’ascendant mécanique de la langue première (L1) sur la langue seconde (L2), ces interférences constituent le fruit d’une restructuration bidirectionnelle. Ce processus témoigne d’une rencontre fertile entre les schèmes morphosyntaxiques, phonétiques et sémantiques des locuteurs bilingues sénégalais.
Afin de transcender les approches purement descriptives qui n’y voient qu’une « utilisation des éléments d’une langue quand on parle ou on décrit une autre langue. C’est une caractéristique du discours et non du code. Elle varie qualitativement de bilingue à bilingue et de temps en temps, elle varie aussi chez un même individu. Cela peut aller de la variation stylistique presque imperceptible au mélange de langue évident » (Medane, 2015), linguistique du contact de langues appréhende l’interférence comme une hybridation des sous-systèmes. Elle se manifeste par l’intégration délibérée d’éléments endogènes au sein des structures phonologiques, lexicales ou syntaxiques de la langue cible, participant ainsi à la contextualisation du discours. Le locuteur avec l’utilisation d’une langue étrangère, dans ces productions écrites ne peut pas échapper à ce fait de langage. « Le langage en interférences constitue une infraction à toutes les règles qui programment l’utilisation. Le métissage culturel se traduit en autant de pratique langagière mettant à contribution une connaissance d’autres langues et visant à faire du commun une manière d’interagir au sein d’une même communauté linguistique » (Medane, 2015). Dans les contacts de langue, nous pouvons, dans le cas de l’espace sociolinguistique sénégalais, considérer l’interférence comme étant un mécanisme qui permet au journaliste d’attirer l’attention de son lectorat, pour pouvoir faciliter la compréhension de ses textes. En effet, ils réfèrent aux influences et mélanges de plusieurs langues dans le discours écrit ou oral des journalistes. Dans le contexte sénégalais, où le français coexiste avec des langues locales comme le wolof, ainsi qu’avec d’autres langues étrangères, ces interférences linguistiques sont particulièrement courantes.

(5) Le village de Bamba Thialé, La prière de « Timis » et le fauteuil présidentiel.
L’analyse de cet énoncé implique de mettre l’accent sur les éléments culturels, linguistiques et contextuels qui forment l’énoncé et surtout les relations qu’ils entretiennent dans cette construction et qui favorise la construction de sens nouveaux. Nous avons, ici, des interférences à caractère culturel et contextuel. Le terme « Timis », d’origine locale est souvent utilisé dans le contexte religieux musulman en Afrique de l’Ouest pour désigner la prière du coucher du soleil (Maghrib). Son inclusion dans cet énoncé en français montre comment des termes religieux et culturels spécifiques peuvent s’insérer dans le discours quotidien. Le locuteur décrit la spiritualité et la routine quotidienne de la population de « Bamba Thialé » et indique l’ambiance de piété et de tradition. En effet, la juxtaposition de ces termes « Bamba Thialé », « timis » et surtout de « fauteuil présidentiel » enrichit le texte en ajoutant des significations et évoque des images qui suggèrent une scène spécifique ou ces éléments convergent, peut-être une cérémonie ou une situation où les leaders traditionnels et politiques se rencontrent que seule une lecture de l’article pourrait donner d’informations explicites. Il offre une illustration remarquable de la porosité sémantique entre le français et le wolof.
Le pivot de ce mécanisme d’interférence s’articule autour de l’insertion du vocable wolof « Timis », renvoyant à la prière sacrée du crépuscule (Maghrib). Dans le cadre strict de la norme française, la corrélation entre une temporalité rituelle et l’ambition politique (« le fauteuil présidentiel ») pourrait sembler sémantiquement déconnectée ou dépourvue de relief argumentatif. Néanmoins, par le prisme de l’interférence sémantico-culturelle, le journaliste mobilise la densité symbolique du terme Timis au sein de l’imaginaire national. Dans la mémoire collective, le crépuscule transcende le simple repère temporel pour devenir un moment charnière, saturé de résonances mystiques et spirituelles liées aux protections divines et aux mutations de destin. En fusionnant Bamba Thialé (symbole de l’ancrage maraboutique), Timis (l’instant sacré) et l’accession au pouvoir suprême, l’interférence instaure une causalité immédiate pour le destinataire bilingue. Le discours journalistique s’affranchit alors de la narration factuelle pour s’ériger en récit d’une véritable quête mystico-politique.
En période électorale, rapporter cette scène comporte une forte charge argumentative. Le sous-entendu suggère que le candidat qui s’impose la discipline de la prière de Timis à Bamba Thialé cherche à capter l’onction mystique du lieu et la bénédiction divine. Le titre construit ainsi l’ethos d’un candidat ancré dans les valeurs religieuses du pays, condition perçue comme indispensable pour mériter la magistrature suprême. Ainsi, dans un contexte sénégalais, le journaliste chercherait à inciter le lectorat à une réflexion sur la manière dont les différentes dimensions de la vie spirituelle, sociale et politique se confrontent. Nous avons, ici, des interférences qui enrichissent l’énoncé en apportant des connotations culturelles spécifiques et reflètent des dynamiques complexes entre politique et religion dans un pays comme le Sénégal. La force énonciative de ce mécanisme d’interférence s’établit sur sa faculté à cristalliser une narration exhaustive à travers trois lexicaux majeurs. La visée perlocutoire ainsi déployée tend vers l’instauration d’une connivence absolue avec le public.
En adaptant la trame informative du récit journalistique aux représentations socioculturelles de l’électorat national, le scripteur garantit une réception du message transcendant le simple fait de campagne pour s’ériger en enjeu de souveraineté capitale. Cette hybridation textuelle autorise l’activation d’un réseau de significations implicites d’une rare densité mêlant foi, tradition et mysticisme, tout en préservant une posture de neutralité factuelle. Ce dispositif permet au professionnel de l’information de se distancier de toute responsabilité énonciative directe concernant l’efficience réelle des rituels spirituels sur l’issue du scrutin présidentiel.

(6) « Taxawu Senegaal toujours dans l’attente d’un « ndigel ».
L’énoncé constitue un paroxysme discursif au sein de notre corpus de la campagne présidentielle de 2019. L’analyse sémantico-pragmatique de ce titre met en lumière la manière dont l’insertion d’un lexème endogène non traduit réorganise l’ordre politique national sous les lois de l’implicite et de la dépendance spirituelle.
Nous avons relevé l’expression « Taxawu Senegaal » (sic), un slogan politique et le terme « Ndigel ». Pour ce qui est de « Taxawu Sénégal », nous avons le mot wolof « Taxawu » qui signifie littéralement en français « servir », par combinaison avec le mot « Senegaal » (sic) du français Sénégal, crée une expression qui peut être traduite par « soutien au Sénégal ». En effet, cette expression évoque dans cet énoncé une coalition politique qui cherche à soutenir et à promouvoir les intérêts du Sénégal. En ce qui concerne le terme « ndigel »(ndigël), il est un mot de la langue wolof qui signifie une directive émise par une autorité religieuse ou morale. Maintenu entre guillemets par le scripteur, dépasse le simple besoin de combler une lacune référentielle. Si le français dispose du mot « consigne », le choix de l’emprunt au wolof est une nécessité pragmatique visant à garantir la plénitude sémantique du texte. Son usage dans cet énoncé révèle l’autorité des chefs religieux sénégalais, qui jouent un rôle crucial dans la vie sociopolitique sénégalaise. L’attente décrite par le journaliste suggère que les actions de cette coalition ont été suspendues en attendant l’approbation. Il illustre, ainsi, l’interférence entre la politique et la religion et surtout en mettant l’accent sur le rôle important et l’influence significative qu’ont les figures religieuses au Sénégal sur les décisions politiques et sociales.
Du point de vue sémantique, le titre met en scène une confrontation sémantique implicite particulièrement ironique entre le nom de la coalition et l’emprunt. Ainsi, si nous prenons le slogan Taxawu Senegaal (« Se lever pour le Sénégal »), nous retenons que le journaliste évoque une posture d’action, d’autonomie et de souveraineté citoyenne. Or, l’énoncé lie cette entité à l’adverbe « toujours » et au syntagme substantival « dans l’attente d’un « ndigel » », basculant la coalition de l’action souveraine vers une posture de passivité et de dépendance. Par ailleurs, nous soulignons, une charge critique révélée par l’usage des guillemets autour du mot ndigel et l’emploi de l’adverbe toujours véhiculent un sous-entendu d’essoufflement ou de dépendance stratégique. Le journaliste suggère implicitement que l’autonomie politique de la coalition s’efface devant le calcul électoraliste visant à capter le vote confessionnel, pointant du doigt les paradoxes du jeu démocratique sénégalais.
La force performative de ce titre journalistique s’établit sur sa faculté à cristalliser les tensions inhérentes aux interactions entre l’appareil étatique, les formations partisanes et les autorités confrériques au Sénégal. La visée perlocutoire ainsi déployée tend vers une orientation subtile de l’opinion publique. Dans ce dispositif, le vocable « ndigel » (consigne de vote religieuse) opère comme un véritable catalyseur de suspens et de dramatisation discursive. Pour le scripteur, cette architecture linguistique s’affirme comme un levier d’objectivité apparente. En restituant l’attente sociale sous un prisme descriptif et en mobilisant la terminologie endogène du champ politique, le professionnel de l’information instaure une distance stratégique par le recours aux marques de citation. Ce procédé lui permet d’orienter la réflexion sur les enjeux de laïcité et d’autonomie des acteurs tout en se dégageant de toute responsabilité énonciative directe. Le mécanisme de l’implicite autorise ainsi une critique voilée de l’assujettissement des élites, préservant la posture du simple rapporteur des faits.
Nous retenons ainsi que l’utilisation de ces interférences offre au discours une perception spécifique en apportant des connotations culturelles et contextuelles spécifiques. Elles évoquent des images qui traduisent la réalité sénégalaise à savoir la solidarité, le soutien communautaire, l’esprit d’autorité et du respect envers les chefs religieux. Nous avons, ici, des interférences qui enrichissent l’énoncé en apportant des connotations culturelles spécifiques et reflètent des dynamiques complexes entre politique et religion dans un pays comme le Sénégal.
Le journaliste adopte une certaine littéralité dans la reproduction des informations et des faits actuels, particulièrement dans le cas des reportages. Nous pouvons admettre que lors de l’usage de la langue française, le journaliste subit l’influence des langues locales comme le wolof qui est la langue la plus parlée. Ce qui caractérise le statut bilingue de la production journalistique. Un fait qui a toujours existé dans le monde médiatique sénégalais. Dès lors que le locuteur possède toutes les connaissances linguistiques nécessaires pour se conformer à la norme du français (norme standard), nous pouvons bien considérer que la présence d’un certain style d’écriture aurait pour but de créer des effets particuliers, comme l’influence de la perception du point de vue de son interlocuteur.
Conclusion
L’étude des mécanismes langagiers, l’emprunt, l’alternance codique, l’inférence dans la production journalistique crée une certaine relation avec son locuteur. En l’imprégnant dans son espace socio-culturel, le journaliste éprouve le besoin d’être plus proche de son lectorat. Cet usage démontre une accessibilité aux écrits des journalistes qui se veulent compréhensibles. Avec le fait qu’ils traduisent les réalités sociales en discours, ils s’adaptent à la société tout en utilisant un langage qui décrit ces mêmes réalités. Les journalistes utilisent ces procédés pour rendre les faits rapportés comiques et attirants. En mettant l’accent sur la valeur informative des faits rapportés, nous soulignons une visée persuasive inavouée du contenu posé. Dans ces énoncés, nous notons que les actes sont aussi informatifs qu’incitatifs.
En effet, le journaliste met ici en lumière l’interconnexion entre les dynamiques sociales, politiques et religieuses au Sénégal. Elle montre comment les décisions politiques peuvent être influencées par des directives religieuses, soulignant l’importance de la religion dans la vie publique sénégalaise. L’utilisation de ces termes locaux donne de l’authenticité au discours et participe au renforcement de l’engagement et de l’identification du lectorat. Ce qui détermine que le journaliste s’appuie sur les réalités socio-culturelles pour attirer l’attention du lectorat. Les journalistes introduisent ces fragments de la langue wolof dans leurs textes dans le but d’être plus compréhensibles. Ces termes, qui sont familiers au lectorat, leur permettent d’établir un certain contact entre eux pour faciliter la compréhension de l’article. C’est un moyen pour le journaliste d’attirer son lectorat. En outre, nous notons que le locuteur-journaliste, en raison de sa visée communicative liée à la quête d’accessibilité de l’information traduite dans ses textes, se permet d’utiliser un style d’écriture spécifique. Cherchant à inciter son lectorat, il use de ces particularités linguistiques étudiées ci-dessus pour faciliter l’interaction avec son lectorat. L’analyse polyphonique déployée démontre avec acuité comment des termes comme le « ndeup » (ndëp), le « ndigel » (ndigël) ou le « taxawu » agissent comme des vecteurs de cristallisation mémorielle et des leviers de manipulation de l’implicite. En instaurant des présupposés idéologiques sous le couvert d’une objectivité de façade, la presse écrite participe activement à la théâtralisation de l’espace public. La question d’appropriation des deux codes serait donc à considérer au-delà d’un simple choix non marqué mais serait attribuée à la question stylistique et stratégique. Néanmoins, cette étude ouvre des perspectives importantes. Si l’efficacité de ces mécanismes étudiés est attestée sur le plan scriptural, il s’avère judicieux d’interroger la réception effective de ces implicites par le lectorat. De surcroît, l’extension de ce corpus aux espaces de discussion numérique permettrait d’analyser comment ces mécanismes de métissage se démocratisent lorsque la parole est directement adressée au lectorat.
Références bibliographiques
Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD). 2023. 5ᵉ Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-5). https://www.ansd.sn/
Bakhtine, Mikhaïl. 1984. Esthétique de la création verbale (A. Aucouturier, trad.). Paris : Gallimard.
Brassart, Charles. 2013. Corpus et alternance codique : que peut nous apprendre une approche comparative ? Corela, HS-13, 1-12. http://journals.openedition.org/corela/3042
Calvet, Jean-Louis. 1994. Quel modèle sociolinguistique pour le Sénégal ? Ou il n’y a pas que la véhiculante. Langage et société, 68, 89-107. https://doi.org/10.3406/lsoc.1994.2658
Cissé, Mamadou. 2005. Langues, État et société au Sénégal. Sudlangues, 5, 99-133. https://au-senegal.com/IMG/pdf/doc-109pdf-33f96.pdf
Ducrot, Oswald. 1985. Le Dire et le Dit. Paris : Les Éditions de Minuit.
Grice, Paul. 1975. Logic and Conversation. Dans Cole, Peter et Morgan, Jerry L. (dir.), Syntax and Semantics, vol. 3 (41-58). New York: Academic Press. https://www.sfu.ca/~jeffpell/Cogs300/GriceLogicConvers75.pdf
Gueye, Massamba. 2022. Recul du français au Sénégal : de l’hégémonie officielle à la date d’échéance. The Conversation France. https://doi.org/10.64628/AAJ.5fnynpmar
Gumperz, John. 1989. Sociolinguistique interactionnelle : une approche interprétative. Paris : L’Harmattan.
Medane, Hadjira. 2015. L’interférence comme particularité du « français cassé » en Algérie. Travaux interdisciplinaires sur la parole et le langage, 31, 1-27. http://journals.openedition.org/tipa/1394
Corpus de presse
Le Soleil. Articles du 1ᵉʳ janvier au 27 février 2019.
L’Observateur. Articles du 1ᵉʳ janvier au 27 février 2019.
L’Enquête. Articles du 1ᵉʳ janvier au 27 février 2019.
Le Quotidien. Articles du 1ᵉʳ janvier au 27 février 2019.
WalfQuotidien. Articles du 1ᵉʳ janvier au 27 février 2019.