Volume 3, numéro 1 – 2026. Questionner les types de discours en contexte africain

Ixora ou la déconstruction des normes sociales dans le discours littéraire féminin d’Afrique francophone

Adjoua Debora KOUAME

 

Introduction

Dans la littérature africaine féminine d’Afrique francophone, les figures féminines se trouvent souvent au carrefour des traditions, des héritages coloniaux et des dynamiques de genre. À travers ces personnages, les écrivaines contemporaines questionnent la place des femmes dans des sociétés en mutation. Léonora Miano, auteure franco-camerounaise, explore ces tensions dans Crépuscule du tourment, où le personnage d’Ixora incarne une voix singulière, puissante et transgressive. Par son discours libre, son rapport assumé au désir et son refus des injonctions patriarcales, Ixora remet en cause les normes sociales qui définissent la féminité en contexte africain. L’étude d’un tel personnage permet de mettre en lumière les formes de résistance face aux normes établies. Comment Ixora déconstruit-elle les normes sociales dans le discours littéraire francophone? En quoi participe-t-elle à la réécriture des figures féminines dans la littérature africaine d’expression française? Comment Léonora Miano utilise-t-elle Ixora pour critiquer les normes de genre?

Cette étude a pour objectif de mettre en lumière les formes de résistance face aux normes établies. Il s’agira d’analyser, à travers le personnage d’Ixora, la manière dont les normes sociales liées au genre et à la place des femmes dans la société africaine sont déconstruites. Et comment le discours littéraire, dans un contexte africain, devient un outil de critique sociale et politique, un lieu où les oppressions sont déconstruites, et où de nouveaux récits féminins peuvent émerger.

Cadre conceptuel

Le cadre conceptuel présente les principales notions qui permettent de comprendre et d’analyser cette étude. Il s’agit ici du discours littéraire, des normes sociales et du discours patriarcal, ainsi que les concepts d’intersectionnalité et d’agentivité.

Le discours littéraire

Le discours littéraire est un concept introduit dans les années 1990 par Dominique Maingueneau dans Pragmatique pour le discours littéraire (1990). Il apparaît dans un contexte marqué par la fin du structuralisme et par le développement de l’analyse du discours et des théories de l’énonciation. On assiste alors à une nouvelle manière de comprendre le fait littéraire, « où le dit et le dire, le texte et son contexte sont indissociables » (Maingueneau, 2004, p. 5). Le fait littéraire est désormais considéré comme discours, au-delà de sa forme textuelle et implique des conditions d’énonciation précises. Chaque texte mobilise ainsi une scénographie particulière, c’est-à-dire les conditions de production de l’œuvre. Une topographie (l’espace) et une chronographie (le temps) à partir desquels se développe l’énonciation. Un autre aspect du discours littéraire est son caractère paratopique : « celui qui énonce à l’intérieur d’un discours constituant ne peut se placer ni à l’extérieur ni à l’intérieur de la société : il est voué à nourrir son œuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance à cette société » (Maingueneau, 2004, p. 52).

Dans cette perspective, le discours littéraire renvoie à la manière dont une œuvre mobilise le langage pour transmettre des idées, des valeurs et des visions du monde. Dans Crépuscule du tourment, cela se voit à travers les différentes voix féminines et la manière dont le récit questionne les normes sociales et les rapports entre les hommes et les femmes.

 Le discours patriarcal

Selon le Dictionnaire Libre et Créatif du Féminisme Africain, « le patriarcat est un système social qui donne tous les privilèges aux hommes, et qui impose des codes aux femmes, en bafouant leurs libertés individuelles » (Le Dictionnaire libre et créatif du féminisme africain, p. 93).

Le discours patriarcal se réfère alors à un système de pensée, de valeurs et de représentations qui légitime et perpétue la domination des hommes sur les femmes :

Cela veut dire que les femmes sont habitées par des normes qui structurent un care, un prendre soin, compulsif, et que les hommes sont appelés à abandonner les comportements de care. Le patriarcat se maintient car la culture nous amène à nous y conformer au nom de la normalité, et nous incite à consentir activement aux relations ainsi réitérées tous les jours et partout dans le monde (Brugère, 2020, p. 194).

Ainsi le discours patriarcal se manifeste par des idées, des attitudes et des pratiques qui attribuent aux hommes un pouvoir, un statut supérieur et une autorité dans la société, au détriment des femmes et des autres genres marginalisés. Le patriarcat se perçoit non seulement dans les comportements individuels, mais aussi dans les structures sociales, économiques et politiques. Il y affleure sous forme de normes sociales. En effet, le patriarcat, en tant que système de domination s’impose comme une norme sociale dans de nombreuses sociétés, dictant les rôles et comportements appropriés pour chaque genre. Ainsi, les attentes de la société concernant les rôles des hommes et des femmes (comme la femme devant rester à la maison et l’homme devant travailler à l’extérieur) font partie des normes sociales patriarcales. Dans la littérature, les normes sociales patriarcales sont souvent critiquées et déconstruites par des écrivains et écrivaines. Par exemple, dans Crépuscule du tourment de Léonora Miano, le personnage d’Ixora remet en question ces normes patriarcales qui cherchent à la contraindre dans des rôles traditionnels de femme soumise et dévouée. Son discours devient un acte de rébellion contre la norme sociale patriarcale.

Discours littéraire et normes sociales

Le discours est « une voie d’accès à la compréhension du monde. Il reste un mode d’accès privilégié pour comprendre la société, les idéologies en circulation, les croyances, les représentations et se présente comme le lieu de l’expression d’une vision singulière du monde » (Lezou Koffi, 2018, p. 139).

Le discours littéraire ne reflète pas seulement les normes sociales, il peut aussi les questionner, les remettre en question, grâce à la manière dont le récit est construit et raconté. En effet, par le choix des personnages et des histoires racontées, l’auteur·e peut présenter les tensions, les contradictions, les rapports de pouvoir qui organisent la société. Le discours littéraire devient un espace où les normes sociales sont présentées, remises en question et où d’autres façons de comprendre le monde sont proposées.

Concepts mobilisés dans cette étude

Pour mener à bien cette étude, nous mobiliserons les concepts d’intersectionnalité et d’agentivité.

Selon Sirma Bilge :

L’intersectionnalité renvoie à une théorie transdisciplinaire visant à appréhender la complexité des identités et des inégalités sociales par une approche intégrée. Elle réfute le cloisonnement et la hiérarchisation des grands axes de la différenciation sociale que sont les catégories de sexe/genre, classe, race, ethnicité, âge, handicap et orientation sexuelle (Bilge, 2009, p. 70).

L’intersectionnalité est donc une approche théorique qui permet d’analyser la manière dont différentes formes de domination et de discrimination s’articulent et se renforcent mutuellement.

Dans cette étude, ce concept nous permettra de comprendre comment les rapports de genre s’entrecroisent avec les réalités culturelles et sociales qui façonnent l’expérience d’Ixora.

Le concept d’agentivité ou l’« agency concerne donc l’humain, sa capacité à agir par-delà les déterminismes […] sa capacité à se conformer certes, mais également celle de résister, de jouer et déjouer, de transformer » (Haicault, 2012, p. 12). L’agentivité ne renvoie pas uniquement à l’action, mais également à la possibilité de contester, de transformer ou de subvertir les normes établies.

Nous nous intéresserons également à la notion d’agentivité sexuelle, qui désigne la capacité d’un individu à disposer librement de son corps, à exprimer ses désirs et à exercer sa sexualité de manière autonome. Ce concept nous permettra d’analyser la manière dont Ixora construit son rapport au corps et à la sexualité tout en remettant en question certaines normes patriarcales.

Cadre méthodologique

Cette section présente le cadre méthodologique qui oriente l’analyse du personnage d’Ixora dans Crépuscule du tourment de Léonora Miano. Elle précise le corpus étudié ainsi que les concepts théoriques mobilisés pour éclairer notre réflexion. Il s’agit de montrer en quoi les notions d’intersectionnalité et d’agentivité permettent de comprendre les rapports de pouvoir, les formes de domination et les stratégies de résistance présentes dans le texte.

Présentation du corpus

Notre corpus est le roman Crépuscule du tourment de Léonora Miano. Cette œuvre met en scène plusieurs voix féminines qui interrogent les rapports de pouvoir, la sexualité, le mariage, la maternité et les normes sociales dans les sociétés africaines contemporaines.

Le personnage d’Ixora occupe une place importante dans cette réflexion. Femme africaine, consciente de sa valeur, elle refuse de se conformer aux attentes sociales imposées aux femmes. À travers ses prises de position, ses choix amoureux et sa manière d’assumer sa sexualité, elle remet en question les normes patriarcales qui cherchent à contrôler le corps et les désirs féminins. Ixora est un personnage confronté à diverses formes de domination, mais qui se démarque par une volonté d’affirmation de soi. Son expérience montre les tensions entre héritage culturel, liberté individuelle et quête d’autonomie.

Pour l’analyse du personnage d’Ixora dans Crépuscule du tourment, nous nous appuierons sur les concepts d’intersectionnalité et d’agentivité. Le premier permettra de comprendre comment différentes formes de rapports de pouvoir se croisent dans l’expérience du personnage, car elle n’est pas seulement confrontée aux contraintes liées à son statut de femme. Son parcours est également influencé par des réalités culturelles et sociales qui participent à la construction de son identité.

Le concept d’agentivité est tout aussi important dans cette étude, dans la mesure où il met l’accent sur la capacité des individus à agir malgré les contraintes qui pèsent sur eux. À travers ses prises de position et ses choix, Ixora apparaît comme un personnage qui ne se contente pas de subir les normes sociales. Elle les questionne, les contourne et les transgresse. Nous analyserons également sa capacité à s’approprier son corps, à exprimer ses désirs et à exercer sa liberté sexuelle en dehors des cadres traditionnellement imposés aux femmes.

La matérialité linguistique et discursive des normes

L’analyse portera sur la manière dont les normes apparaissent dans le roman à travers le langage. Il s’agira d’examiner les procédés linguistiques à travers lesquels les normes de genre sont construites, reproduites ou contestées. Nous nous intéresserons donc aux choix lexicaux, aux modalités énonciatives, ainsi qu’aux discours portant sur le corps, la sexualité, le mariage et la place des femmes dans la société.

L’objectif est d’identifier les discours normatifs qui encadrent les comportements féminins et d’analyser la manière dont Ixora les négocie, les détourne ou les subvertit. Cette approche permettra de mettre en évidence son agentivité et les stratégies discursives par lesquelles elle participe à la déconstruction des normes patriarcales.

Analyse des normes sociales dans Crépuscule du tourment

Dans Crépuscule du tourment, les normes sociales structurent la vie des personnages et orientent leurs comportements, en particulier ceux des femmes.

La norme du patriarcat liée au mariage et à la maternité

Dans Crépuscule du tourment, le mariage est souvent présenté comme une injonction sociale qui enferme les individus, surtout les femmes, dans des rôles codifiés. Les personnages, notamment féminins, sont confrontés à des attentes sociales strictes : rester mariée malgré les violences, obéir aux anciens, préserver l’honneur de la famille. Le personnage de Madame affirme en ce sens que : « Tu m’aurais trouvée plus digne si j’avais plié bagage, exigé que votre garde me soit confiée. Hum, fils. Dans une société telle que celle-ci, cette dignité-là ne vaut pas grand-chose » (Crépuscule du tourment, p. 61).

La parole est adressée par une mère à son fils, dans un cadre d’intimité. Elle revient sur un moment où elle aurait pu affirmer une autorité ou une indépendance plus visible. L’usage du conditionnel passé « tu m’aurais trouvé » traduit un écart entre ce qu’attendait l’interlocuteur et ce qu’elle considère comme sensé dans un contexte sociétal précis. Madame, à travers la phrase « si j’avais plié bagage, exigé que votre garde me soit confiée », rejette une forme de dignité associée à l’action de partir et de réclamer la garde des enfants au profit d’une stratégie plus contextualisée et réaliste. Elle évoque les normes du mariage dans la société dans laquelle elle vit et dont elle maîtrise les rouages quand elle affirme, « dans cette société telle que celle-ci » où l’expression de la dignité féminine est minorée, voire discréditée : « cette dignité-là ne vaut pas grand-chose ». Elle affirme ensuite : « Ce que j’ai vécu dans cette maison est une atrocité. Sans l’avoir voulue, je l’ai suscitée, puis entretenue. Oui j’aurais pu m’en aller. Et vivre. Même sans mari. La société ne m’aurait pas tout à fait rejetée : j’étais devenue mère. Mon honneur était sauf » (Crépuscule du Tourment, p. 70).

Toujours dans une posture introspective, Madame parle de son expérience conjugale en affirmant « ce que j’ai vécu dans cette maison ». La maison supposée être un cadre de la norme familiale, un refuge, un espace libre, est devenue un lieu de violence extrême perçu à travers l’emploi du mot « atrocité ». Ce terme renvoie à une souffrance extrême, voire inhumaine liée à la violence domestique dont Madame fut victime dans son foyer. Une violence à laquelle elle aurait pu échapper, elle le reconnait. Mais, le conditionnel passé utilisé dans les phrases « Oui j’aurais pu m’en aller », « La société ne m’aurait pas tout à fait rejetée » introduit successivement une action non réalisée et une hypothèse. En effet, partir de la maison du mari « Et vivre. Sans mari » auraient certes, suscité le rejet de la société, mais par la maternité ce rejet aurait été partiel. L’adverbe « tout à fait » nuance la portée du rejet et une certaine acceptation restait possible.

Dans cet extrait, le mariage et la maternité se posent comme normes sociales. Madame craint le rejet social, elle mesure son acceptabilité en fonction de son statut marital et maternel. La maternité apparaît tout de même comme un rempart, elle sauve la femme du rejet total et devient un élément de légitimation sociale.

La norme du silence et de la soumission féminine

Le silence et la soumission féminine apparaissent comme un principe enraciné dans l’éducation des femmes. Elles doivent se taire, supporter et intérioriser la douleur. Laquelle est considérée comme constitutive de leur condition. Le silence devient outil de survie dans un monde patriarcal où la parole féminine est ignorée. Cette norme se résume dans le passage suivant :

Être femme, c’est serrer les dents à l’intérieur, s’accrocher un sourire sur le visage. C’est endurer chaque instant. Encaisser les coups du mari. Savoir qu’on lui appartient sans le posséder. […] Les femmes doivent donner du plaisir, pas en prendre. Ce n’est pour rien qu’on leur enseigne la mesure, dans le geste, dans le ton. Ne pas marcher trop vite. Ne pas élever la voix. Manger peu en public (Crépuscule du tourment, p. 239).

Le passage est rapporté en discours indirect libre; la parole attribuée à une femme, Camilla, qui transmet à sa fille une conception normative du féminin. Le champ lexical de la souffrance et de la maîtrise de soi (serrer les dents, s’accrocher, encaisser, endurer) illustre la soumission et le silence attendus de la femme. Elle doit être objet de plaisir « donner du plaisir, pas en prendre » et réprimer ses élans vitaux « Ne pas marcher trop vite », « ne pas élever la voix », « manger peu en public ». Camilla parle comme une initiée qui sait ce que signifie être femme. Le ton normatif à travers le verbe « doivent » traduit une injonction intériorisée : le discours n’est pas simplement descriptif, il prescrit des conduites. En plus, l’utilisation du présent de vérité générale installe des vérités considérées comme immuables. Cet extrait de Crépuscule du tourment met en scène un discours patriarcal intériorisé transmis de mère à fille, dans une perspective de reproduction des normes de genre. Madame, l’a très bien compris pour l’avoir appliqué à son tour :

Il n’y a pas de place pour la romance, pour les mièvreries, dans la vie des femmes d’ici. Sous ces latitudes où le ciel n’est ni un abri, ni un recours, être femme, c’est mettre à mort son cœur. Si l’on n’y parvient pas il faut au moins le museler. Qu’il se taise. Le tenir en laisse. Qu’il ne nous entraine pas où bon lui semble. Le dresser à n’obéir qu’à la raison (Crépuscule du tourment, p. 10).

Ce discours du personnage de Madame s’inscrit également dans un registre normatif et contraignant. L’expression « Sous ces latitudes où le ciel n’est ni un abri, ni un recours » présente le contexte social et géographique dans lequel évoluent les femmes. Le terme « latitudes » renvoie à une société marquée par l’indifférence et l’absence de protection, car « le ciel », souvent associé à Dieu, à la providence est désacralisé et vidé de sa fonction de protection et de refuge, il « n’est ni un abri, ni un recours ». L’extrait présente un environnement où la femme ne peut compter ni sur les institutions sociales ni sur une puissance supérieure. Et pour survivre dans une telle société, la femme doit « mettre à mort son cœur », neutraliser ses émotions, ses souffrances, son intériorité pour correspondre à l’image attendue. L’enchaînement des expressions (le museler, qu’il se taise, le tenir en laisse, le dresser) illustre la discipline émotionnelle qu’on demande aux femmes. Celles-ci sont ainsi assimilées aux animaux sauvages qu’il faut domestiquer. Le narrateur montre que, dans cette société, on attend des femmes qu’elles étouffent leurs émotions pour survivre. En même temps, il fait sentir que cette exigence est dure et injuste, en montrant à quel point elle les oblige à se renier.

La norme sexuelle hétérocentrée

Crépuscule du tourment met en lumière la prégnance d’une norme sexuelle hétérocentrée qui structure les rapports de genre et la sexualité dans la société; l’hétérosexualité qui est considérée comme la norme, la seule orientation légitime où la femme est censée satisfaire les désirs de l’homme sans en avoir elle-même : « C’est un homme et lui seul me touche. Lui seul me pénètre. M’entend gémir puis crier son nom. Lui seul me voit mourir et renaitre. J’ai besoin de donner ce qu’il souhaite recevoir. C’est l’union idéale » (Crépuscule du tourment, p. 99).

L’extrait est structuré par l’anaphore « Lui seul » qui insiste sur l’exclusivité du lien entre Amandla, la locutrice et cet homme, son amant. Cette répétition rythme l’extrait et renforce l’idée du dévouement total de la femme à l’homme. Le fait que ce soit « un homme et lui seul » montre une vision hétéronormée de la sexualité où le plaisir et l’épanouissement de la femme n’existent qu’à travers le corps masculin. Le champ lexical du corps et de la sexualité (touche, pénètre, gémir, crier, mourir et renaitre) révèle une expérience sexuelle intense qui va au-delà du moment intime et érotique pour atteindre une forme de transformation existentielle perçue par le fait de « mourir et de renaitre ». La phrase « J’ai besoin de donner ce qu’il souhaite recevoir » montre que la femme fait passer les désirs de l’homme avant les siens. Sa propre volonté dépend de ce que l’homme attend d’elle. Ce qui parait être selon Amandla « l’union idéale » où la femme se réalise en donnant du plaisir à l’homme, non en en recevant. Et où toute autre pratique sexuelle, en dehors de celle-ci, est considérée comme une déviance. L’extrait suivant : « En compagnie des anciennes de Vieux Pays, la nganga avait célébré des unions entre femmes, des abominations » (Crépuscule du tourment, p. 12) présente « les unions entre femmes » comme « des abominations », ce qui reflète une norme hétérocentrée, c’est-à-dire l’idée selon laquelle seules les relations entre un homme et une femme sont naturelles et acceptables. Le mot « abominations » montre que ces unions entre personnes de même sexe sont rejetées, vues comme contre-nature, interdites et honteuses par la société décrite par les personnages féminins de Crépuscule du tourment. La mention des mots « anciennes » et « la nganga » soulignent que ces pratiques existaient, même si elles sont marginalisées. Cela montre que d’autres formes de sexualité ont existé mais sont effacées ou diabolisées par la norme dominante, qui valorise l’hétérosexualité comme seule voie légitime, renforçant ainsi la domination d’un modèle patriarcal et normatif.

Crépuscule du tourment expose les normes sociales qui pèsent sur les femmes, les enfermant dans des rôles prédéfinis et souvent aliénants. Pourtant, face à ces règles, certaines figures féminines s’élèvent en contre-modèle. C’est le cas d’Ixora, l’un des personnages féminins du corpus, qui incarne une forme de résistance active. Par ses choix de vie, sa parole libre et sa sexualité assumée. Ixora déconstruit progressivement les normes qui fondent l’ordre patriarcal.

La déconstruction des normes sociales

Face à l’emprise des normes sociales qui régissent les rapports de genre, Crépuscule du tourment donne aussi à voir des trajectoires féminines qui s’écartent de l’ordre établi. La déconstruction des normes devient non seulement un acte de survie, mais aussi une revendication de liberté. À travers Ixora, le∙la lecteur∙rice explore les moyens par lesquels les femmes résistent, subvertissent les rôles attendus, et affirment leur subjectivité. Cette section s’intéresse donc aux stratégies discursives par lesquelles Ixora se réapproprie sa parole, son corps et sa capacité d’agir.

La remise en question des normes patriarcales

Le personnage d’Ixora dans Crépuscule du tourment conteste l’ordre patriarcal qui structure les relations sociales et conjugales. Dans une société où la femme est traditionnellement perçue comme épouse soumise et gardienne de l’honneur familial, Ixora refuse les injonctions imposées. Le personnage conteste l’idéologie du patriarcat, elle ne se soumet pas aux attentes genrées imposées aux femmes dans la société africaine.

Je me demande ce que dirait ta mère en apprenant que j’ai rompu nos fiançailles, décidé de ne pas épouser son fils, compris que ma vie était ailleurs, que je souhaitais la vivre après l’avoir trainée comme un boulet, c’était n’importe quoi de toute façon, l’histoire de notre couple, nous les avions l’un et l’autre mais bon, on était des êtres à la dérive, on allait au moins faire cela, se cramponner l’un à l’autre, devenir le radeau de l’un et l’autre, cela n’aurait pas empêcher quoi que ce soit, c’était simplement un peu moins triste de n’être pas seul face au désastre… (Crépuscule du tourment, p. 140).

Dès l’entame de l’extrait, « Je me demande ce que dirait ta mère », Ixora présente le rapport au regard social (la mère). Elle souligne la pression sociale et familiale sur la femme, à travers le regard maternel, souvent complice du patriarcat. Mais cette interrogation indirecte est vite balayée par la détermination de la locutrice à s’émanciper. Elle refuse de se conformer au schéma conjugal normatif « j’ai rompu nos fiançailles, décidé de ne pas épouser son fils ». L’énonciatrice pose un acte de refus à travers le verbe « j’ai rompu », ce qui constitue une transgression de la norme « hétéro-conjugale », attendue de la femme dans l’ordre patriarcal. Ixora s’exprime librement, elle est engagée, et pose une action pour sa libération, ce qui marque l’agentivité féminine, « j’ai compris que ma vie était ailleurs, que je souhaitais la vivre après l’avoir trainée comme un boulet ». Par l’acte d’énonciation, elle affirme son droit à l’autodétermination. Il s’agit d’un discours de libération : une libération du poids de la vie, d’une relation subie, assimilée à « un boulet » et désormais rejetée. Cette rupture ne devient pas seulement synonyme de renaissance individuelle, mais aussi une dénonciation d’un modèle relationnel factice « c’était n’importe quoi de toute façon, l’histoire de notre couple », Ixora démonte l’idéalisation du couple comme refuge. Elle montre que l’union, loin d’être un choix libre, était une stratégie de survie sociale, imposée plus que désirée. Contrairement au personnage de Madame, Ixora refuse le rôle de l’épouse ou de la mère sacrificielle. Cet extrait illustre une posture discursive de lucidité, de rupture et de résistance face aux normes sociales liées au couple, à la fidélité féminine et à la soumission affective.

La maternité revisitée

Dans Crépuscule du tourment, la maternité est interrogée, réévaluée et parfois même détournée de sa représentation traditionnelle. Ixora récuse le modèle de la mère sacrificielle. Elle refuse d’être réduite à ce rôle, à cette fonction maternelle, au détriment de son individualité. Elle dit par exemple : « le désir d’étreindre Masasi me vienne, encore plus impérieux, faut-il craindre de l’avouer, que celui d’embrasser Kabral, mon fils resté chez Madame, l’enfant que tu as adopté, celui que tu voulais voir grandir pour devenir, toi-même, un homme » (Crépuscule du tourment, p. 185-186).

La phrase « le désir d’étreindre Masasi me vienne, encore plus impérieux, faut-il craindre de l’avouer, que celui d’embrasser Kabral » hiérarchise deux élans : l’amour maternel et le désir charnel. Et le désir charnel placé en premier par l’usage du superlatif relatif de supériorité, « plus impérieux », qui souligne la force du désir d’Ixora pour Masasi, son amante, montre une rupture avec l’idée que la mère doit toujours prioriser son enfant. Elle compare ce désir à celui, maternel, bravant un tabou majeur : celui de l’ordre affectif sacralisé entre mère et enfant. Elle ne renie pas l’amour maternel, mais affirme une priorité du désir de soi en tant que femme. Le passage « Kabral, mon fils resté chez Madame », montre que la maternité peut être délestée de l’idée de possession ou d’abnégation totale, car une autre femme, en l’occurrence Madame, dans cet extrait, pourrait s’en occuper. Ixora valorise un désir sexuel et dénonce indirectement l’injonction faite aux femmes de renoncer à elles-mêmes une fois mère. Elle redéfinit la maternité : elle est mère, mais elle est aussi amante, femme libre.

La réappropriation du corps et de la sexualité

Dans un contexte social où la sexualité féminine est souvent contrôlée, tue ou réduite au devoir conjugal, Ixora reprend possession de son corps et de son désir. Elle affirme : « Je n’ai jamais aimé être pénétrée, toléré l’intromission en moi d’un pénis » (Crépuscule du tourment, p. 187). Cette phrase souligne le refus d’Ixora face à une sexualité centrée sur la pénétration. La négation dans la phrase « je n’ai jamais aimé » montre que cette sexualité n’était pas choisie mais subie, vécue sans désir ni plaisir. L’expression « toléré l’intromission » souligne la violence perçue de l’acte, une violence endurée lors de l’acte. À travers cette prise de parole, Ixora ne se définit plus par les normes sociales liées à la sexualité, elle se réapproprie son corps, ses désirs et passe d’une sexualité subie à une sexualité choisie et libérée avec Masasi. Dans l’extrait suivant : « On dira ce que l’on voudra sur mon passage, je traverserai la ville entière et j’irai la trouver […] il sera tard quand je me glisserai dans ses bras pour y trouver l’apaisement et tout le reste » (Crépuscule du tourment, p. 167), Ixora affirme son intention de traverser l’espace public sans se soucier du qu’en-dira-t-on : « On dira ce que l’on voudra » Ici, elle montre une prise de distance vis-à-vis du jugement collectif. Elle est prête à assumer ses actes, même si cela suscite des murmures et des critiques. L’occurrence du futur et la volition présente dans cet extrait : « Je traverserai la ville entière » traduisent non seulement un déplacement symbolique, mais également la volonté d’Ixora à prendre son destin en main. Cette mobilité montre la quête du désir, du réconfort dans une relation choisie, « je me glisserai dans ses bras pour y trouver l’apaisement et tout le reste », cette phrase évoque à la fois la tendresse et le désir. Il s’agit d’un choix personnel assumé en dehors des conventions, où Ixora trouve « l’apaisement et tout le reste », c’est-à-dire un soulagement émotionnel, la plénitude affective et émotionnelle. Le pronom personnel sujet je, dans les phrases suivantes « je traverserai, j’irai, je me glisserai » souligne une subjectivité active. Ixora devient le sujet de son désir, renversant les rôles traditionnels passifs attribués à la femme. Elle transgresse ainsi les normes établies relatives à la sexualité en revendiquant son droit à opérer ses propres choix, en parcourant la ville entière pour vivre un amour considéré comme une déviance, aux yeux de tous et sans honte. Cela correspond bien à l’idée d’une performativité du genre telle qu’envisagée par Judith Butler dans Trouble dans le genre (Butler, 2005). Ces extraits proposent une déconstruction radicale des normes sexuelles patriarcales par une voix féminine introspective et critique.

Conclusion

Crépuscule du tourment dépeint une société où les femmes sont enfermées dans des normes sociales rigides. Elles doivent être soumises, silencieuses, hétérosexuelles et mères honorables et vivre même dans la douleur. Ces normes sont présentées comme naturelles, mais elles sont en réalité construites et imposées par une culture patriarcale. À travers le récit d’Ixora, l’auteure montre que ces règles peuvent être refusées, détournées, transformées. Ixora ne se contente pas d’exister dans le cadre fixé par la société, elle pense, agit, ressent, et s’affirme en dehors de ce que l’on attend d’elle. Elle remet en cause la domination masculine et la sexualité imposée. L’œuvre donne ainsi la parole aux femmes qui résistent et reconstruisent leur identité. En s’appuyant sur les concepts de genre, d’intersectionnalité et d’agentivité, cette étude a permis de mieux comprendre comment Ixora, dans ce roman, prend en main sa vie, brise le silence et explore d’autres possibles. Léonora Miano est une voix importante de la littérature féminine contemporaine et à l’instar de plusieurs autres écrivaines, elle met ses œuvres au service de la déconstruction des normes sociales. Ce qui rapproche ce roman d’un discours féministe.

Références bibliographiques

Bilge, Sirma. 2009. Théorisations féministes de l’intersectionnalité. Diogène, 225, 70-88. https://doi.org/10.3917/dio.225.0070

Brugère, Fabienne. 2020. La persistance du patriarcat. Multitudes, 79, 193-198. https://shs.cairn.info/revue-multitudes-2020-2-page-193?lang=fr

Butler, Judith. 2005. Trouble dans le genre. Paris : La Découverte.

Haicault, Monique. 2012. Autour d’agency. Un nouveau paradigme pour les recherches de genre. Rives méditerranéennes, 41, 11-24. http://journals.openedition.org/rives/4105

Lezou Koffi, Aimée-Danielle. 2018. Expressions et sens du genre. Une lecture de Crépuscule du tourment de Léonora Miano. Dans La traversée culturelle du genre (139-160).

Maingueneau, Dominique. 1990. Pragmatique pour le discours littéraire. Paris : Bordas.

Maingueneau, Dominique. 2004. Le discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation. Paris : Armand Colin.

Miano, Léonora. 2016. Crépuscule du tourment. Paris : Grasset.


Pour citer cet article

KOUAME, Adjoua Debora. 2026. Ixora ou la déconstruction des normes sociales dans le discours littéraire féminin d’Afrique francophone. Magana. L’analyse du discours dans tous ses sens, 3(1), en ligne. DOI : 10.46711/magana.2026.3.1.13

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La revue MAGANA. L’Analyse du discours dans tous ses sens est sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0, disponible en ligne, en format PDF et, dans certains contextes, en version imprimée.

Digital Object Identifier (DOI)

https://dx.doi.org/10.46711/magana.2026.3.1.13

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